mardi 16 août 2022

Le Quatuor à Cordes dans tous ses états au 47e festival qui lui dédie le Luberon

47e Festival de Quatuors à Cordes du Luberon. Eglise de Cabrières d'Avignon, Place de la Mairie et Ecomusée de l'Ocre de Roussillon-en-Provence. Samedi 13 et dimanche 14 août 2022

Affiche conçue par Frou pour la 47e édition du Festival de Quatuors à Cordes du Luberon. Photo : (c) Bruno Serrou

Depuis 1976, le quatuor à cordes a pour résidence estivale le Luberon brûlé par le soleil

Roussillon-en-Provence, carrière d'ocre. Phot : (c) Bruno Serrou

Réputé comme le mode d’expression musicale le plus délicat pour les auditeurs et le plus exigeant pour les musiciens, moins couru que le piano, qui a son temple sur la rive gauche du même affluent du Rhône, le quatuor à cordes a sa résidence d’été dans l’un des lieux les plus idylliques de France sur les rives de la basse Durance, le Luberon et ses villages de crèches provençales grillés par le soleil.

Eglise de Cabrières d'Avignon. Photo : (c) Bruno Serrou

Avec un budget limité de cent mille euros réservé aux seuls artistes pour une activité annuelle au sein de la région avec pour tête de pont le festival en août, d’où l’animation exclusivement assurée par des bénévoles, la manifestation reste sur des sommets d’exigence artistique, se maintenant ainsi parmi les rendez-vous majeurs de ce genre réputé difficile qu’est le quatuor à cordes. Le tout dans des cadres patrimoniaux remarquables qui fleurissent dans la vallée de la basse Durance, de l’avignonnais au pays d’Aix.

Roussillon-en-Provence, Ecomusée de l'Ocre. Photo : (c) Bruno Serrou

Depuis sa fondation en 1976, cette belle manifestation a reçu les quatuors à cordes les plus éminents de leurs générations. Des plus réputés aux plus prometteurs, ces derniers généralement issus des grands concours internationaux, tous s’y sont produits ou y seront invités un jour. Cette année, Hélène Salmona, qui préside le festival depuis onze ans, a confié la programmation aux membres du Quatuor Béla qui ont choisi pour thème le folklore et ses influences et apports dans les musiques savantes. Conformément aux précédentes éditions, le festival provençal accueille cette année onze quatuors à cordes auxquels s’ajoutent quatre solistes pour douze concerts. Ce festival à forte ambition artistique a formé en moins de cinquante ans un public de connaisseurs résidents et estivants capable d’accepter toute sorte de répertoire, du plus accessible au plus complexe. Il suffit de le voir concentré, écoutant les yeux fermés, du tango à la création contemporaine tel l’hommage à Xenakis du compositeur Loïc Guénin (1), né la même année que le festival.

Eglise de Cabrières d'Avignon, les Quatuors Béla et Zaïde. Photo : (c) Bruno Serrou

Le concert d’ouverture a réuni les Quatuors Béla et Zaïde. Le second a ouvert le programme avec le 3e Quatuor « Razumowsky » de Beethoven porté à l’incandescence jusqu’au finale de forme fuguée. Le Béla a rejoint le Zaïde pour le somptueux et injustement méconnu Octuor d’un génie de 19 ans, le Roumain Georges Enesco dans lequel les musiciens ont entraîné les deux cents auditeurs dans le flot jaillissant de façon impétueuse d’une écriture cyclique qui déroule l’œuvre à jet continu médusant l’oreille au point que l’on espérait une reprise da capo de l’œuvre entière, malgré la chaleur suffocante qui enveloppait le chœur de l’église du village de Cabrières d’Avignon.

Roussillon-en-Provence, Place de la Mairie. Violon Rigaudon. Photo : (c) Bruno Serrou

Journée vouée au folklore le lendemain, dimanche 14 août, à Roussillon-en-Provence. “Violon Rigaudon” d’abord sur la Place de la Mairie par un groupe de “violoneux” venus des Hautes-Alpes invitant à la danse entourés de jeunes gens en journées découvertes venus du troisième arrondissement de Marseille qui observaient et touchaient l’instrument avec curiosité à travers des violons à pavillons de cuivres, dans des rigaudons rejoints par villageois et touristes surpris de trouver une telle animation après la pluie torrentielle qui venait d’inonder la capitale de l’ocre rouge amenant une légère fraîcheur tant attendue. 

Roussillon-en-Provence, Ecomusée de l'Ocre. Jean-Baptiste Henry et le Quatuor Voce. Photo : (c) Bruno Serrou

Une soirée Tango s’ensuivit dans la cour de l’Écomusée de l’Ocre proposée par le bandonéoniste Jean-Baptiste Henry entouré par le Quatuor Voce dans des tangos festifs, sensuels, nostalgiques, décalés et "savants" d’Astor Piazzolla (1921-1992), Julio De Caro (1899-1980), Horacio Adolfo Salgán (1916-2016), Juan Carlos Cobián (1896-1953), Alfredo Gobbi (1912-1965), Anibal Troilo (1914-1975), Juan Rezzano/Lito Bayardo, Erwin Schulhoff (1894-1942), Julio Maria Sosa (1926-1964), Jean-Baptiste Henry (né en 1979) et, en création, Miracles of everydaylife de Gabriel Sivak (né en 1979).

Bruno Serrou

Jusqu’au 27 août 2022. Renseignements et réservations : 07.77.34.42.25. www.quatuors-luberon.org. 1) Le 21 août en l’Abbaye de Silvacane

Version orginale quotidien La Croix.


mercredi 10 août 2022

Le pianiste russe Dmitry Masleev et le violoncelliste paraguayen Michiaki Ueno embrasent le 40e Festival du Périgord Noir

Festival du Périgord Noir. Saint-Léon-de-la-Vézère. Eglise Saint-Léonce. Mercredi 3, jeudi 4 et vendredi 5 août 2022

Festival du Périgord Noir, Dmitry MASLEEV. Photo : (c) Bruno Serrou 

Fondé en 1983 à Montignac, le Festival du Périgord Noir est l’un des rendez-vous les plus attendus de la musique de chambre baroque, classique et jazz du mois d’août en Nouvelle Aquitaine, attirant plus de dix mille spectateurs

Photo : (c) Bruno Serrou

Né à Montignac, village des rives de La Vézère, affluent de la Dordogne, de la volonté d’un enfant du pays, Jean-Luc SOULE, entouré d’amis mélomanes ex-diplomate passionné de musique de chambre et de clarinette, qui en est aujourd’hui le président, le Festival du Périgord Noir attire depuis trente-neuf ans les plus grands musiciens de notre temps, confirmés ou en devenir qui captent un public fidèle et constamment renouvelé inscrit dans la ruralité, avec des actions pédagogiques durant l’année, dont un bus de formation à l’orgue qui parcourt la campagne. « Le festival, précise Jean-Luc Soulé, s’attache à mettre en lumière le talent de jeunes artistes au contact de leurs aînés autour d’une quarantaine de concerts proposés dans plus de vingt lieux différents, associant stars de la musique de chambre, lauréats de concours internationaux, jeunes talents du baroque et grands noms du jazz. » En effet, le festival s’étend également à la Semaine d’Orgue de Sarlat en septembre et à l’Académie de musique baroque. La vingtième édition de cette dernière réunit une trentaine de stagiaires dont dix chanteurs sous la houlette d’Iñaki Encina Oyón et de Christophe Coin autour de l’oratorio La Resurrezione de Haendel qui est donnée les 18 et 19 août en la splendide abbatiale fortifiée du XIIe siècle de Saint-Amand-de-Coly. 

Eglise Saint-Léonce de Saint-Léon-de-La-Vézère. Photo : (c) Bruno Serrou

Les premiers concerts de cette quarantième édition du Festival du Périgord Noir ont été organisés en la charmante église Romane Saint-Léonce de Saint-Léon-sur-Vézère, commune classée parmi « Les Plus Beaux Villages de France », où il faisait bon s’abriter en ces temps de canicule. Deux concerts monographiques de l’ensemble APPASSIONATO de Mathieu HERZOG étaient programmés, l’un consacré à Dvorak, avec une Sérénade pour cordes énergique, et un Concerto pour violoncelle joué par un orchestre réduit aux seules cordes enrichies d’une harpe mais adapté au lieu avec en soliste l’impressionnant violoncelliste paraguayen Michiaki UENO, vainqueur du Concours de Genève 2021. « J’ai initié un partenariat avec les Conservatoires de Genève pour le classique et de Lausanne pour le jazz, se félicite Véronique IACIU, directrice artistique du Festival depuis trente ans. Ces deux institutions sont de véritables terreaux de talents. Un festival ne peut s’imposer qu’en se démarquant de ce qui se fait ailleurs en ayant des idées novatrices de programmation. »

Jeanne GERARD (soprano), Gérard CAUSSE (alto), Pierre GENISSON (clarinette), Mathieu HERZOG et son ensemble APPASSIONATO. Photo : (c) Bruno Serrou

Le lendemain, la soirée anniversaire de la 40e édition du festival présentait un cocktail d’œuvres par le même ensemble Appassionato de Mathieu Herzog, chef trop dans la démonstration pour être attentif aux solistes. Seul l’altiste Gérard CAUSSE a pu tirer son épingle du jeu, tandis que la soprano Jeanne GERARD était obligée de passer en force pour assurer son souffle tandis que le clarinettiste Pierre GENISSON semblait si impatient qu’il tentait clairement de cumuler les fonctions de soliste et de chef.

Michiaki UENO (violoncelle) et l'ensemble APPASSIONATO. Photo : (c) Bruno Serrou

Moment d’exception, en revanche, le somptueux récital du pianiste russe Dmitry MASLEEV en la même église de Saint-Léon-sur-Vézère. Des Saisons de Tchaïkovski devenant sous ses doigts un magnifique livre d’images d’une variété et d’une densité de coloris extraordinaires, une Sonatine de Ravel enchaînée à son A la mémoire de Borodine merveilleusement impressionnistes, et une Sonate n° 2 de Rachmaninov admirable de souffle et de climats, programme auquel Masleev a ajouté deux bis, l’Elégie en mi bémol mineur du même Rachmaninov et une page jazzy du compositeur d’origine ukrainienne Nikolaï Kapoustine (1937-2020), dont le pianiste a été un proche.

Bruno Serrou

Jusqu‘au 19 août. www.festivalmusiqueperigordnoir.com 

[C/0 le quotidien La Croix]

lundi 1 août 2022

Le Festival de La Roque d’Anthéron 2022 sous le signe des pianistes Russes

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron 2022. Les gradins et le public du parc du château de Florens. Photo : (c) Bruno Serrou 

Pour cette 42e édition, la première post-Covid, le public est revenu, confiant et heureux de retrouver le piano dans tous ses états, à La Roque d’Anthéron et aux quatre coins du département des Bouches-du-Rhône.

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron 2022. Le cloître de l'abbaye de Silvacane. Photo : (c) Bruno Serrou

Malgré le conflit russo-ukrainien dont les menaces et les conséquences assombrissent les esprits, et qui touche la nation de Sviatoslav Richter à qui l’animateur du festival, René Martin, doit tant, la Russie, d’où tant de pianistes de génie sont originaires, le public s’enthousiasme devant les prestations de ceux que La Roque d’Anthéron accueille cette année. « L’école russe du piano est l’une des plus importantes au monde, remarque René Martin, directeur-fondateur du Festival. Impossible de s’en passer et d’en priver le public. Seuls ceux qui se sont prononcés en faveur des fauteurs de guerre sont condamnables. Et surtout pas les jeunes ! » Ainsi, la dernière semaine de juillet a vu florilège de pianistes russes, stars et jeunes pousses, se produire sous le ciel de Provence…

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron. Nikolaï Lugansky. Photo : (c) Bruno Serrou

Récital d’une poésie et d’une beauté surnaturelle de Nikolaï Lugansky parc du château de Florans. Deux parties séparées par une courte pause, car il n’est pour le moment pas encore question d’entractes : Beethoven avec une impressionnante Tempête parsemée de silences déchirants, une Appassionata d’une densité étourdissante, puis deux Russes, avec trois des Mélodies oubliées de Medtner et cinq Études de Rachmaninov d’une richesse sonore singulière. Tout d’élégance, Lugansky joue un piano d’une grande noblesse au service d’un chant absolu.

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron. Célimène Daudet. Photo : (c) Bruno Serrou

Salle Pagnol, exception de la semaine, la pianiste franco-haïtienne Célimène Daudet dans un somptueux Livre II des Préludes de Debussy, tout en nuances, en onirisme, véritable livre d’images et d’atmosphères, mais une Sonate n° 3 de Chopin moins convaincante avec des tempos trop serrés et précipités dans le mouvement initial, étouffant les résonances.

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron. Mikhaïl Pletnev. Photo : (c) Bruno Serrou

Puis ce fut le miracle Mikhaïl Pletnev avec les Préludes de Scriabine et de Chopin. Une interprétation d’une rare profondeur, tout en intensité et en délicatesse, magnifiée par des rubatos vertigineux de témérité, un legato hors normes, une retenue, une flamme intérieure inouïes. Comme seul au monde malgré une salle comble qui retenait son souffle, le musicien russe vivant à Genève jouait sur son piano prototype japonais Shigeru-Kawaï qui le suit partout. Un moment de grâce prodigieux à marquer d’une pierre blanche.

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron. Anna Geniushene. Photo : (c) Bruno Serrou

Médaille d’argent du Concours Van Cliburn 2022, la pianiste russe vivant en Lituanie, Anna Geniushene a confirmé ce que le jury américain a décelé en elle de talent dans un programme apparemment éclectique mais qu’elle a su rendre homogène, avec de poétiques Ballades op. 10 de Brahms, une transcription de Liszt d’Aïda de Verdi au lyrisme ardent, et une saisissante Sonate n° 8 de Prokofiev sertie d’une énergie vitale.

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron. Salomé Gasselin (viole de gambe), Violaine Cochard (clavecin). Photo : (c) Bruno Serrou

Parallèlement au piano, des concerts de musique ancienne sont proposés dans l’après-midi dans le cloître de l’abbaye de Silvacane. Salomé Gasselin (gambiste) et Violaine Cochard (clavecin) ont joué des duos d’une grande variété avec élan et onirisme, un florilège de pages de Marin Marais, Sainte Colombe (émouvante Chaconne pour viole solo), Duphly (brillante Médée pour clavecin seul), Forqueray, Dandrieu et Caix d’Hervelois. 

Festival international de piano de La Roque d'Anthéron. Margaux Blanchard (viole de gambe) et Diego Ares (clavecin). Photo : (c) Bruno Serrou

Consacré au seul Jean-Sébastien Bach, le programme du second duo, Margaux Blanchard (viole de gambe) et Diego Ares (clavecin) était sur le papier plus austère. Brillamment joué, il s’est avéré en fait assez « folklorique » entre programme imprimé et programme joué, le tout assumé avec le sourire.

Bruno Serrou

Jusqu’au 20 août 2022. Réservations : 04.42.50.51.15. www.festival-piano.com

[D'après l'article publié dans le quotidien La Croix]

 

 

mercredi 20 juillet 2022

Adélaïde Ferrière et son marimba convertissent la cité balnéaire bretonne de Dinard à la percussion

Dinard (Ille-et-Vilaine). Salle Debussy. Mercredi 13 juillet 2022

Adélaïde Ferrière en répétition Salle Debussy de Dinard. Photo : (c) Bruno Serrou

Silhouette oblongue et racée, bouillonnante d’énergie, volontaire et spontanée, le geste chorégraphique et précis, Adélaïde Ferrière est une éblouissante musicienne qui transcende le gigantesque instrument qu’est la percussion le rendant apte au chant

Adélaïde Ferrière en concert Salle Debussy de Dinard. Photo : (c) Bruno Serrou

Au sein d’une programmation mêlant en dix jours du musicien star aux grands amateurs du piano, la trente-troisième édition du Festival de Dinard(1), dirigé avec conviction par la pianiste Claire-Marie Le Guay qui a des projets plein son escarcelle, a été magistralement lancée le 13 juillet par un impressionnant récital de la star de la percussion, Adélaïde Ferrière, qui a conquis ce soir-là un public qui découvrait avec enthousiasme cet instrument polymorphe autour d’adaptations (Jean-Philippe Rameau, Niccolo Paganini, Claude Debussy, George Gershwin) pour marimba réalisées avec sensibilité par la percussionniste elle-même, et deux œuvres impressionnantes, l’une pour caisse claire, Asventuras d’Alexej Gerassimez, l’autre pour peaux, Rebonds B d’Iannis Xenakis.

Adélaïde Ferrière à la caisse claire Salle Debussy de Dinard. Photo : (c) Serge Bireul/Festival de Dinard

Révélée au grand public en 2017 par une Victoire de la Musique, Adélaïde Ferrière est à 25 ans une virtuose étourdissante. « Cet instrument est certes populaire, dit-elle, mais peu connoté musique classique, qui ne l’a vraiment intégré qu’au XXe siècle, devenant peu à peu soliste puis chambriste. » La musicienne se joue des pires acrobaties avec une telle aisance qu’elle semble être née baguettes à la main. Espace, temps, rythme, virtuosité, musicalité, fluidité forment avec elle un tout qui confine au talent naturel faisant oublier 7 heures de travail quotidien. Et à ceux qui lui demandent si le fait d’être femme n’est pas un handicap pour cet instrument très physique, elle se plaît à rappeler que nombre d’ensembles constitués comptent des femmes, et que le premier soliste est une femme, Dame Evelyn Glennie. « Au Japon, insiste la percussionniste, la culture du marimba est féminine. »

Adélaïde Ferrière en concert Salle Debussy de Dinard. Photo : (c) Bruno Serrou

Adélaïde Ferrière a commencé à huit ans le piano et la percussion, cette dernière par le xylophone et la caisse claire. « Mon père est percussionniste, ma mère pianiste. Passionné de danse, le geste, l'aspect chorégraphique de la percussion m’ont séduite autant que l’infinie variété du son. Tout objet a des propriétés percussives. Tant et si bien que la percussion ne tient pas du rituel mais du plaisir musical qui est immense, avec un nuancier digne des instruments à cordes. Il m’a été conseillé de ne faire ni du piano, parce qu’il y a trop de monde, ni de la percussion, parce qu’il n’y a personne... Autre attrait de l’instrument, la création, centre de mon activité. Ce qui me permet d’entretenir des liens étroits avec les compositeurs. »  Les 80 récitals solistes annuels qui la conduisent devant tous les publics - elle se plaît à introduire le marimba jusque dans les hôpitaux et les EHPAD -, ne lui suffisant pas, elle fait beaucoup de musique d’ensembles avec les Trios KDM et Xenakis, qu’elle a fondé, et se produit en duo avec des artistes comme Fanny Azzuro, Renaud Capuçon, Bertrand Chamayou, David Guerrier…

Bruno Serrou

1) Adélaïde Ferrière se produit cet été aux festivals du Potager du Roi-Château de Versailles (16/07), Les Nuits du Mont Rome (21/07), Musique en Chemin (23/07), 1001 Notes (29-30/07), des Baronnies (15/08), Ravel (20/08, 4/09), Villers-sur-Mer (21/08), Berlioz (23/08)

D'après l'article paru dans le quotidien La Croix le 15 juillet 2022


mardi 5 juillet 2022

CD : Bertrand Chamayou exalte l’Himalaya du piano que sont les "20 Regards sur l’Enfant Jésus" d’Olivier Messiaen

Artiste hyperdoué, spécialiste des grands cycles pianistiques, Bertrand Chamayou publie chez Warner Classics pour le trentenaire de la mort d’Olivier Messiaen (1908-1992) ses 20 Regards sur l’Enfant Jésus qu’il composa en 1944. Voilà dix ans, le pianiste toulousain proposait chez Naïve l’intégrale des Années de Pèlerinage de Franz Liszt. Liszt dont Messiaen est l’héritier, avec son piano-orchestre à la palette de timbres, de résonances, d’harmonies, de virtuosité d’une extrême musicalité et d’une expressivité inouïes et continuellement renouvelées.

A 41 ans, Bertrand Chamayou est dans sa pleine maturité artistique. Ce pianiste frêle et spontané au regard vif et au sourire généreux est doué d’une technique étourdissante, d’un toucher lumineux, d’une intelligence du texte, d’une musicalité et d’une mémoire hors normes. Depuis son premier récital à 15 ans à Toulouse dans le cadre de Piano aux Jacobins où il avait assisté à 6 ans à son premier concert, il ne cesse d’impressionner. Pourtant, ce n’est pas le piano qui intéressait l’enfant, mais le sport, puis la composition, le piano, qu’il aborda à 7 ans, n’étant à ses yeux qu’un outil. Elève à 15 ans au Conservatoire de Paris de Jean-François Heisser à qui il est associé depuis l’été 2021 à la direction du Festival Ravel en Côte Basque, Chamayou a travaillé parallèlement avec Maria Curcio à Londres, Leon Fleisher, Dimitri Bashkirov et Murray Perahia. Aujourd’hui, il donne une centaine de concerts par an et se plaît à travailler avec des compositeurs comme Helmut Lachenmann et Philippe Manoury.

Après l’intégrale des Années de pèlerinage de Franz Liszt en 2011 incluant Venezia e Napoli, qu’il avait jouée une dizaine de fois avant de les enregistrer, et celle pour piano solo de Maurice Ravel en 2016, Bertrand Chamayou aborde ce monument du XXe siècle telle une authentique odyssée. Avec ses tempos serrés, son touché ahurissant qui magnifie des sonorités polychromes qu’il extirpe de son clavier, la dynamique de ses contrastes d’une ampleur prodigieuse, les tensions dramatiques de son conception emplie d’altérités qui galvanisent un onirisme indicible, un piano d’une densité prodigieuse, somptueusement poétique, vivifiant, exaltant des couleurs au chromatisme particulièrement ardent, sonnant tel un somptueux orchestre symphonique. La riche discographie des 20 Regards sur l'Enfant Jésus dominée par Yvonne Loriod en 1956 pour qui l’œuvre a été écrite, et ses élèves Pierre-Laurent Aimard, qui rattache ce recueil à l’esprit novateur des élèves du maître après 1945, et Roger Muraro, plus lisztien - les deux les ayant enregistrés voilà une vingtaine d’années -, est supérieurement enrichie par cette version expressive et tranchée, alternant avec sensibilité un piano tour à tour mystique, poétique et tellurique, alternant chants d’extase contemplative et élans passionnés d’une grande sensualité dans une lecture d’une clarté fantastique que Chamayou, qui interpréta le recueil en public pour la première fois en 2008, rend vertigineuse, plus mystique que spirituelle. La conception de Chamayou se situe ainsi entre celle d’Aimard et de Muraro, plus personnelle, radieuse, voire extatique (Regard de l’Esprit de Joie -n° 10-, Regard de l’Eglise d’amour -n°20), les moments purement contemplatifs étant extrêmement puissants voire rageurs (Par Lui tout a été fait -n° 6-, Regard de l’Onction terrible -n° 18), tandis que les numéros les plus apaisés (Regard du Fils sur le Fils -n° 5-, Je dors, mais mon cœur veille -n° 19) sont délicieusement colorés.

Pour compléter le cycle messiaenique, Chamayou prélude et postlude avec cinq courts hommages à Messiaen composés dans les années qui ont suivi la mort du maître par le Japonais Toru Takemitsu et le Français Tristan Murail, qui furent parmi ses élèves au Conservatoire de Paris, ainsi que le Hongrois György Kurtag, le Britannique Jonathan Harvey, dont le style et l’inspiration sont proches de Messiaen, et l’Etatsunien Anthony Cheung.

Bruno Serrou

2CD Erato 0190296196669 (Warner Classics). Enregistré en 2022. Durée : 2h 21mn 57s. Bertrand Chamayou donnera le cycle entier notamment au Festival Messiaen au Pays de La Meije le 20 juillet 2022 en l'église de La Grave


vendredi 1 juillet 2022

Bilan du festival de création ManiFeste de l’IRCAM 2022

Paris. Philharmonie de Paris, Salle Boulez, Studio et Cité de la Musique, Auditorium et Salle des concerts ; Centre Pompidou, Grande et Petite Salles ; IRCAM, Espace de projection. Mercredi 8, vendredi 10, samedi 11, mercredi 15, vendredi 17, samedi 18, mardi 21, mercredi 22, jeudi 23 et jeudi 30 juin 2022

Créé en 1998 par l’IRCAM dont il est la vitrine, ManiFeste a proposé cette année vingt-quatre manifestations publiques dans divers lieux de Paris, une académie et des ateliers de composition et d’interprétation. Pour l’édition 2022 de son festival, l’IRCAM, qui a mis l’informatique et la recherche numérique au service de la création artistique conformément à la mission que lui a donnée son initiateur, Pierre Boulez, a inauguré avec la reprise du Polytope de Iannis XENAKIS sa salle de projection rénovée, espace modulable à l’acoustique et à la scénographie variables permettant toutes les expériences sonores et expressives imaginables.

Concerts, spectacles, installations, sciences participatives, ManiFeste a fait résonner la diversité de la création en vingt-quatre spectacles et trente-six créations. Cette vingt-cinquième édition a mis en avant l’intelligence artificielle partenaire de l’imaginaire humain dans deux œuvres commandées par l’IRCAM à Pierre JODLOWSKI, compositeur de musique mixte né à Toulouse en 1971 qui travaille sur l’intermédialité, la programmation informatique, la mise en scène, l’image et l’interactivité, et Alexander SCHUBERT, compositeur-improvisateur multimédia né à Brème en 1979 inspiré par le free jazz, la techno et l’interactivité. M'étant déplacé à Evian (avec plaisir) pour mon journal, et contraint à d’autres obligations, je n’ai pu assister qu’à dix des vingt-quatre rendez-vous fixés par ManiFeste.

Philippe Manoury, Lin Liao et l'Orchestre de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

Donné le 8 juin Salle Boulez de la Philharmonie de Paris, le concert d’ouverture a été l’un des grands moments du festival. Dirigé par Lin Liao, l’Orchestre de Paris a débuté son concert avec Ring de Philippe MANOURY, grande page d’orchestre spatialisé fruit de l’imaginaire inépuisable de ce tout jeune septuagénaire, qui réalise ici l’exploit d’un temps réel sans électronique. Cette partition magistrale où l’orchestre enveloppe le public est extraordinaire de maitrise du temps, de l’espace, du son, de la poétique. Come Play With Me de Marco STROPPA fait dialoguer l’orchestre et l’informatique avec maestria, avec citation aux timbales de la Cinquième Symphonie de Beethoven et une rythmique pleine de panache confiée aux cordes en pizzicati Bartók. Au centre du programme Intrusions de Misato MOCHIZUKI qui saisit dès l’abord par son inventivité avant de traîner hélas en longueur.

Membres de l'Ensemble Intercontemporain. Photo : (c) Bruno Serrou

Vendredi 10 juin, des membres de l’Ensemble Intercontemporain ont proposé un concert riche et varié autour d’Anton WEBERN Auditorium de la Cité de la Musique/Philharmonie de Paris avec les somptueux Trio à cordes op. 20 et Quatuor à cordes op. 28 du maître viennois, l’admirablement inventif Einspielung pour violon et électronique live d‘Emmanuel NUNES et deux créations, le poétique Mues pour harpe et électronique de Kevin JUILLERAT et l’abyssal et passionnant Echo from Afar de Clara IANNOTTA, pièce que l’on eut aimé plus développée. Le tout a été brillamment interprété entre autres par Valeria Kafelnikov (harpe) et Diego Tosi (violon) dans les deux partitions solistes.

Alexander Schubert, Anima. Photo : (c) Bruno Serrou

Le lendemain, les oreilles les plus sensibles étaient vouées à l’enfer avec un spectacle high-tech dans la grande salle du Centre Pompidou, AnimaTM d’Alexander SCHUBERT. Dans ce « théâtre multimédia pour ensemble et danseurs » ayant pour sujet un visiteur qui entre en contact avec son passé et son futur probable, l’auteur allemand intègre les « progrès » de l’intelligence artificielle élaborée ici par les chercheurs de l’IRCAM. « Nous avons construit l’outil avec le compositeur, s’enthousiasmait dans les colonnes du quotidien La Croix Philippe ESLING, leader du groupe de recherche de l’IRCAM. Nous lui avons fourni des modèles à éprouver, il les brisait et nous en tirions les conséquences. Nous avons ainsi établi un modèle génératif probabiliste que nous avons appris à l’ordinateur pour qu’il en déduise le probable et l’improbable. Schubert nous a demandé tant de choses qu’il en est découlé des types de sons à profusion. » Totale électronique live lancée à au moins 99db pendant quatre vingt dix interminables minutes autour de l’informatique et d’une mélodie creuse et simpliste avec les mêmes formules ad nauseum pour un spectacle très mode pour d’jeun’s aux ouïes toutes neuves dans un nightclub. Les oreilles n’ayant pas de paupières, obligation pour avoir l’espoir de les sauvegarder plus ou moins, les boucher en serrant le plus possible leur pavillon avec le majeur. La salle archi-comble planait littéralement. Parmi les comédiens danseurs, il se trouvait Belphégore… à moins que ce fût Dark Vador…

Marc Monnet et Bruno Mantovani. Photo : (c) Bruno Serrou

Le 15 juin, Grande Salle du Centre Pompidou, l’Ensemble Orchestral Contemporain (EOC) donnait son premier concert parisien avec son directeur musical Bruno Mantovani. Quatre pièces étaient au programme, dont une cent pour cent acoustique qui s’est avérée la plus variée. Il s’agit de Ti, ti, ti, ti, timptru (translation du chant d’un rossignol) de Marc MONNET, œuvre à la fois ludique, poétique, fraiche, inventive, humoristique, ne craignant pas la tonalité au sein de magistraux solos exploitant toutes les possibilités des instruments (contentasse, harpe, violoncelle, violon, piano, cor, hautbois, flûte, clarinette, banjo…), ce qui a permis aux musiciens de l’EOC de briller à tour de rôle et ensemble. Richiamo d’Ivan FEDELE est toujours aussi innovant vingt-huit ans après sa création. Ballatta n° 8 de Francesco FILIDEI est tour à tour violente et apaisée et sonne tel un orgue avec ses registrations acoustiques et électroniques, tandis que Nei rami chiari de Lara MORCIANO est d’une richesse harmonique et d’une puissance tellurique qui se conclut dans un silence apaisé, à l’instar de la page de Filidei. 

Lara Morciano et Bruno Mantovani. Photo : (c) Bruno Serrou


Il convient ici de remercier Bruno Mantovani, directeur musical de l’EOC, pour avoir occupé le public pendant les très longs changements de plateaux en présentant les œuvres avec bonhommie, interviewant aussi les deux compositeurs présents, Lara Morciano, trop bavarde, et Marc Monnet toujours elliptique.

Ensemble Intercontemporain, Orchestre de Paris, Ensemble Aedes, Sophie Burgos, Matthias Pintscher. Photo : (c) Bruno Serrou

Deux jours plus tard, ManiFeste organisait un concert à marquer d’une pierre blanche Cité de la Musique de la Philharmonie de Paris avec l’Ensemble Intercontemporain, l’Orchestre de Paris et l’Ensemble Aedes dirigés par Matthias Pintscher dans les deux admirables mais trop rares Cantates d’Anton WEBERN avec en soliste l’excellente soprano Sophia Burgos, précédées de son orchestration de la Fuga (Ricercata) BWV 1979 extraite de l’Offrande musicale de Jean-Sébastien Bach, le tout joué à la perfection. Etaient mis en regard de ces deux absolus chefs-d’œuvre la création de Once Anything Might Have Happened pour soprano, cor, ensemble et live electronic de Johannes Maria STAUD tendue comme un service psychiatrique hospitalier, et le grand classique qu’est la Passacaille pour Tokyo, œuvre référence de Philippe MANOURY pour piano et ensemble qui reste insurpassable par sa richesse sonore et technique et par son inventivité.

Stefano Gervasoni, Yuval Weinberg, SWR Vokalensemble. Photo : (c) Bruno Serrou

Le 18 juin, autre concert captivant Grande Salle du Centre Pompidou, cette fois par l’Ensemble Recherche et le SWR Vokalensemble dirigés par Yuval Weinberg. Etaient donnés la création française du magnétique Trio à cordes n° 2 de Helmut LACHENMANN et du moins spéculatif Abri pour trio à cordes de Stefano GERVASONI, qui a en revanche signé une œuvre puissante pour chœur mixte à trente-huit voix a cappella De tinieblas sur un texte espagnol inspiré des Leçons de Ténèbres. L’écoute de cette partition majeure a malheureusement été troublée par une vidéo sans intérêt.

Iannis Xenakis, Polytope de Cluny. Photo : (c) Bruno Serrou 

Le jour de la [Dé-]Fête de la musique, l’IRCAM inaugurait sa Salle modulable rénovée avec une impressionnante reconstitution du Polytope de Cluny que Iannis XENAKIS composa et réalisa en 1972 pour la célèbre abbaye cistercienne bourguignonne. Un spectacle magistral pour l’époque, aujourd’hui toujours magique. Allongé sur de longs coussins posés à même le sol, le public était plongé dans le noir pour une vue et une audition à trois cent soixante degrés sur des projections et des flashs laser tandis que la musique électronique émergeait d’une guirlande de haut-parleurs disséminés dans toute la salle, enveloppant les spectateurs. En complément Where You There at the Beginning de /NU/THING x ExperiensS plus long et moins saisissant à l’exception du finale, très réussi.

Pierre Jodlowski, Alan T. Photo : (c) Bruno Serrou

Réussite majeure pour le spectacle donné le lendemain, la « fictions-science » Alan T. de Pierre JODLOWSKI sur un livret de Franz Witzel. Ecrit pour soprano, comédien, cinq instruments et « intelligence artificielle », ce biopic musical, véritable opéra de quatre-vingt minutes est impressionnant de sincérité, d’invention, de créativité sonore. Jodlowski est un compositeur passionnant et ses interprètes parfaits (Johanna Freszel, Thomas Hauser, le Nadar Ensemble). Pour le grand public, la notion d’intelligence artificielle vient du film de Stanley Kubrick 2001 : Odyssée de l’espace où l’homme et l’ordinateur se livrent un combat sans merci. « Sans aller jusque-là, modère Pierre Jodlowski, l’intelligence artificielle établit des relations partagées. Le compositeur alimente la machine en propositions et informations qu’elle traite avant de lui renvoyer des solutions. » Cette Fictions-Science Alan T. a pour personnage central Alan Turing (1912-1954), mathématicien britannique fondateur de la science informatique victime d’une société homophobe qui décrypta la machine à coder allemande Enigma. Cet homme injustement oublié a conduit Jodlowski à sonder la machine informatique au maximum de ses aptitudes. « Ce qui m’intéresse ici est comment l’être humain peut-il lutter contre ses propres avatars. Je me suis concentré sur le fantasme de l’intelligence artificielle et les façons de s’en servir. »

Dimitri Vassiliakis et Philippe Manoury. Photo : (c) Bruno Serrou

Le 23 juin était consacré à un concert monographique exceptionnel, Studio de la Philharmonie de Paris dont le héros était Philippe MANOURY pour son soixante-dixième anniversaire, en présence de Miller PUCKETTE avec qui Manoury mit au point en 1984 le suiveur de partition et l’environnement informatique nécessaire à la réalisation de ses œuvres. Trois grandes pièces-phares étaient réunies, qui marquent toutes l’histoire de l’IRCAM et de la musique avec électronique en temps réel. Elles étaient interprétées par des solistes de l’Ensemble Intercontemporain, Sophie Cherrier pour Jupiter pour flûte, Dimitri Vassiliakis pour Pluton pour piano (deux pièces marquées cette fois par de légers incidents informatiques), et Gilles Durot, Samuel Favre et Aurélien Gignoux pour Neptune pour trois percussionnistes, cette fois avec une informatique parfaitement réglée. Impressionnant et magistral Manoury !

Kaija Saariaho et Franck Madlener. (directeur général de l'IRCAM) Photo : (c) Bruno Serrou

Jeudi 30 juin, le Concert final de ManiFeste 2022 avait pour cadre la Grande Salle du Centre Pompidou. IEMA (International Ensemble Music Academy) dirigée par Alexander Sinan Binder a joué In the Presence of Absence d‘Elena RYKOVA qui s’est avérée soporifique, Hibernation de Sebastian HILLI en création mais déjà fort défraîchi tant ce morceau fait penser à de la musique d’ascenseur, impression amplifiée par la projection d’un dessin animé de Jenny Jokela sans consistance. Surtout mis en regard du désormais classique Solar de Kaija SAARIAHO, autre jeune septuagénaire, suivi du primesautier Plans de Øyvind TORVUND autant sur les plans sonore que visuel…

Bruno Serrou


jeudi 30 juin 2022

Bertrand Chamayou, Jean Rondeau et les 30e Rencontres Musicales d’Evian

Evian-les-Bains (Haute Savoie). La Grange au Lac, église Notre-Dame-de-l'Assomption. dimanche 26 et lundi 27 juin 2022

Rencontres Musicales d'Evian 2022. Photo : (c) Bruno Serrou

Quinze ans après la disparition de Mstislav Rostropovitch pour qui La Grange au Lac a été bâtie, l’esprit du grand violoncelliste demeure sur les hauteurs d'Evian-les-Bains, rive gauche du Lac Léman

Rencontres Musicales d'Evian 2022. La Grange au Lac. Photo : (c) Bruno Serrou

Pour son ultime édition de directeur artistique des Rencontre Musicales d’Evian, d’abord avec ses compagnons du Quatuor Modigliani puis seul, le violoniste Philippe Bernhard a concocté un riche programme, digne de ce festival créé en 1993 par Mstislav Rostropovitch dans l’extraordinaire salle en bois que lui avait offerte son ami et mécène Antoine Riboud.

Rencontres Musicales d'Evian 2022. La Grange au Lac. Photo : (c) Bruno Serrou

Après une ouverture en fanfare par Daniel Harding et le Sinfonia Grange au Lac inauguré en 2018 par Esa-Pekka Salonen, la salle exceptionnelle à l’acoustique ronde et chaude comme le violoncelle de « Slava », a servi d’écrin à un éblouissant récital de Bertrand Chamayou consacré à deux des compositeurs favoris de ce merveilleux artiste, Franz Liszt, avec une transcription de la « Marche solennelle » de Parsifal de Richard Wagner et cinq pages des Années de Pèlerinage, et Olivier Messiaen, avec deux extraits 20 Regards sur l’Enfant Jésus, un piano dense, somptueusement poétique, vivifiant, exaltant des couleurs au chromatisme ardent, sonnant tel un somptueux orchestre symphonique. En bis, le troisième des compositeurs favoris de Chamayou, Maurice Ravel, avec la Pavane pour une infante défunte et Alborada del gracioso, et pour finir un prélude de Claude Debussy, La fille aux cheveux de lin.

Rencontres Musicales d'Evian 2022. La Grange au Lac, Bertrand Chamayou. Photo : (c) Bruno Serrou

Disciple de Blandine Verlet, Jean Rondeau, qui a commencé le clavecin à 6 ans et n’a abordé le piano qu’à 12 ans, se lance ouvertement dans la composition, ce qui lui permet désormais de jouer ses deux instruments en public. A Evian, il a proposé pour la première fois en une même journée les Variations Goldberg de J.S. Bach sous deux formes. 

Rencontres Musicales d'Evian 2022, église Notre-Dame-de-l'Assomption. Jean Rondeau. Photo : (c) Bruno Serrou

D’abord l’originale en une église Notre-Dame de l’Assomption comble sur un clavecin allemand à deux claviers aux sonorités pleines et rondes, interprétées avec un sens dramatique portant au comble de la spiritualité, respectant l’œuvre jusqu’en ses moindres détails, allant jusqu’à jouer toutes les reprises indiquées sur la partition, investissant l’œuvre avec une profondeur saisissante au risque de friser l’ascèse, habitant jusqu’à de longs silences qu’il ménage avec un sens des contrastes et des dynamiques saisissants, les cent cinq minutes de l’exécution passant sans que l’auditeur s’en rende compte. 

Rencontres Musicales d'Evian 2022. La Grange au Lac. Jean Rondeau et Tancrède D. Kummer. Photo : (c) Bruno Serrou

Ensuite, en création dans La Grange au Lac, les Goldberg qu’il « revisite » avec le batteur Tancrède D. Kummer. « Plus que toute autre, la musique de Bach, dans laquelle il faut éviter de mettre trop d’ego au risque de la perturber alors qu’il estimait que sa musique ne lui appartenait pas, insiste Rondeau pour qui le respect des textes est la condition majeure de sa conception d’artiste, se prête parfaitement à une interprétation contemporaine, l’essence musicale étant si intense qu’il est impossible de la déformer et de la galvauder. » Intitulé Undr, cette adaptation des Goldberg adopte aria, qui l’ouvre et la ferme, durées et structure atomisée, conviant Messiaen, Rachmaninov, Cecil Taylor, l’informatique live, des sections répétitives, piano préparé, clusters… De nombreux solos de batterie façon Kenny Clarke, trop longs et envahissants, trop rarement fondus au son du piano, instrument que Rondeau joue à la perfection. Malgré des passages d’une réelle efficacité, on se demande à quoi bon un tel ouvrage tandis que le cycle de Bach est inépuisable.

Bruno Serrou