samedi 30 avril 2016

Festival de Pâques : musique et amitié à Deauville

Deauville. Festival de Pâques. Salle Elie de Brignac. Samedi 23, dimanche 24 avril 2016 

Deauville. La Manche. Photo : (c) Bruno Serrou

Voilà vingt ans naissait le Festival de Pâques de Deauville, expérience unique et amicale, sur l'initiative de quatre jeunes musiciens devenus non seulement références et mais aussi modèles pour leurs jeunes confrères.

Deux des membres fondateurs du Festival de Pâques de Deauville, Renaud Capuçon et Nicholas Angelich. Photo : (c) Claude Doaré

Encore inconnus à l'époque, le violoniste Renaud Capuçon, les pianistes Jérôme Ducros et Nicholas Angelich, et le violoncelliste Jérôme Pernoo découvraient Deauville et une salle aux murs de bois aux dimensions de la musique de chambre, connue pour les ventes aux enchères de yearlings, la Salle Elie de Brignac. Ils confièrent l’organisation de leur décade à un spécialiste du genre, Yves Petit de Voize, créateur de l’Académie de Musique des Arcs (Savoie) vouée à la formation de jeunes musiciens.

Augustin Dumay, l'un des parrains du Festival de Pâques de Deauville (à sa gauche, Marc Minkowski). Photo : (c) Claude Doaré

Parrainée par Maria Joao Pires et Augustin Dumay, la première édition a réuni soixante jeunes musiciens prometteurs qui se regroupèrent formations et formèrent un orchestre dirigé par Emmanuel Krivine. Depuis 1996, chaque printemps, la deuxième semaine des vacances de Pâques parisiennes, trois week-ends durant, les « anciens » accueillent les nouvelles générations, qui perpétuent à leur tour l’esprit des fondateurs, pour transmettre expérience et plaisir partagé. Parmi ceux passés à Deauville, Tedi Papavrami, Quintette Moraguès, Quatuors Ebène, Danel, Hermès, David Grimal, François Salque, Antoine Tamestit, Gautier Capuçon, Yann Dubost, Jérémie Rohrer, Adam Laloum, David Kadouch, Edgar Moreau, Yan Levionnois… Chaque année, la famille des musiciens s’agrandit, avec le soutien continu des édiles et hôtels de la cité normande, solistes, chambristes, et jusque des orchestres et chefs. Après l’émergence à Deauville de La Philharmonie de Chambre de Krivine, Jérémie Rohrer y a forgé Le Cercle de l’Harmonie, puis ce fut l’Atelier de Musique… Le Festival a depuis quelques années une seconde session, qui se tient l'été, au mois d'août.

Marc Minkowski et L'Atelier de Musique. Photo : (c) Claude Doaré

Le premier week-end de l’édition 2016 a connu un vif succès public, en réunissant les initiateurs du projet, qui est très vite devenu en France l'archétype de plusieurs autres manifestations. Ainsi, Augustin Dumay a joué le Concerto n° 3 pour violon de Mozart avec un son droit et brillant en compagnie de L’Atelier de Musique brillamment préparé par Amaury Coeytaux, super-soliste de l'Orchestre Philharmonique de Radio France et dirigé par Marc Minkowski, autre fidèle du festival qui a conduit ensuite la juvénile Symphonie n° 5 de Schubert avec un allant de bon aloi, après que l’Ensemble à vent Ouranos préparé et accompagné par le hautboïste David Walter ait donné une interprétation épicée de la longue Sérénade Gran Partita Kv. 361 de Mozart. 

Les Quatuors Ardeo et Hermès dans l'Octuor pour cordes de Mendelssohn. Photo : (c) Claude Doaré

Dimanche, c’était au tour de deux des initiateurs du Festival, Nicholas Angelich et Renaud Capuçon, qui, avec le Quatuor Hermès, ont interprété un vibrant Concert pour piano, violon et quatuor à cordes op. 21 d'Ernest Chausson, tandis que les Quatuors Ardeo et Hermès se réunissaient dans l’Octuor op. 20 de Félix Mendelssohn-Bartholdy.

Bruno Serrou

Jusqu’au 7/05. Rés. : 02.31.14.14.74. www.musiqueadeauville.com

Cet article est paru dans le quotidien La Croix daté samedi 30 avril et dimanche 1er mai 2016

mardi 26 avril 2016

Avec Maria Republica, son premier opéra, François Paris s'impose sans attendre dans le monde lyrique

Nantes, Angers-Nantes-Opéra. Théâtre Graslin. Mardi 19 avril 2016

François Paris (né en 1961), Maria Republica. Sophia Burgos (Maria). Photo : (c)  Jef Rabillon pour Angers Nantes Opéra

Avec l’opéra pour sept chanteurs, ensemble de quinze musiciens et électronique Maria Republica, commande de l’Opéra de Nantes créée le 19 avril, François Paris est entré sans attendre dans la cour des grands compositeurs lyriques.

François Paris (né en 1961), Maria Republica. Noa Frenkel (la Révérende Mère), Sophia Burgos (Maria), Benoît Joseph Meier (Christ sauvage, membre de Solistes XXI). Photo : (c) Jef Rabillon pour Angers Nantes Opéra

Côté création lyrique, la saison 2015-2016 est un brillant millésime. Après Giordano Bruno de l’Italien Francesco Filidei à Strasbourg, Marta de l’Autrichien Wolfgang Mitterer à Lille, Benjamin, dernière nuit du Suisse Michel Tabachnik à Lyon, et avant Senza Sangue du Hongrois Péter Eötvös en mai à Avignon, l’Opéra de Nantes a donné mardi(1) la création de Maria Republica, premier opéra de François Paris (né en 1961) qui s’impose d’amblée comme une grande partition. 

François Paris (né en 1961), Maria Republica. Deux membres de l'Ensemble Solistes XXI et Sophia Burgos (Maria). Photo : (c) Jef Rabillon pour Angers Nantes Opéra

Disciple d’Ivo Malec, Betsy Jolas, Gérard Grisey, directeur du Centre de recherche musicale CIRM et du Festival Manca de Nice, Paris est l’un des compositeurs français les plus réputés sur le plan international. Il enseigne partout dans le monde, notamment aux Universités de Berkeley et de Pékin, aux Conservatoires de Shanghai et de Moscou, ainsi qu’en France, à la Fondation Royaumont et au Conservatoire de Nice.

François Paris (né en 1961), Maria Republica. Noa Frenkel (la Révérende Mère), Sophia Burgos (Maria). Photo : (c) Jef Rabillon pour Angers Nantes Opéra

Pour son premier essai, Paris a choisi le roman éponyme de l’écrivain libertaire andalou Augustin Gómez-Arcos (1933-1998) paru en français en 1983. Jean-Claude Fall en a tiré un livret aussi dramatique que poétique. Dans l’Espagne de la fin du franquisme, les bordels pourtant fréquentés par les caciques sont fermés. Maria Republica, la « putain rouge » fille de communistes fusillés en 1939, se voit richement dotée par une tante et accepte d’entrer au couvent. La brebis égarée ne va pas y soigner son mal ni entrer dans le jeu de la Révérende Mère, mais miner le couvent de l’intérieur. L’abomination et le sordide l’emportent, mais la musique de Paris les transcende.

François Paris (né en 1961), Maria Republica. Photo : (c) Jef Rabillon pour Angers Nantes Opéra

Maître de l’électronique en temps réel, Paris l’utilise comme un instrument à part entière, avec habileté et onirisme, le son se faisant fluide et soutenu à la façon d’un flux continu qui s’ajoute aux 15 instruments de l’orchestre aux timbres foisonnants travaillés avec un sens de la couleur et de la suggestion particulièrement habile. L’écriture vocale, originale, puise dans la tradition du théâtre lyrique, avec duos, trios, ensembles.

François Paris (né en 1961), Maria Republica. Photo : (c) Jef Rabillon pour Angers Nantes Opéra

La production est remarquable. La mise en scène de Gilles Rico respire aisément au sein de la belle scénographie mobile de Bruno de Lavenère. Supérieurement préparée par Rachid Safir, la distribution est exemplaire. La soprano américaine Sophia Burgos, qui a appris son texte phonétiquement, est une Maria Republica impressionnante. L’articulation est parfaite, la voix souple et rutilante. La contralto Noa Frenkel est une Révérende Mère hallucinante. Confiés à l'ensemble Solistes XXI de Rachid Safir, les autres rôles sont parfaitement tenus par Marie Albert (Rosa Novice), Benoît-Joseph Meier (Christ sauvage et Don Modesto), Els Janssens Vanmunster (Dona Eloisa et Soeur Psychologue), Céline Boucard (Soeur Capitaine et Soeur Commissaire) et Raphaële Kennedy (Soeur Gardienne). Dans la fosse, Daniel Kawka et les quinze musiciens de son Ensemble Orchestral Contemporain exaltent cette partition de premier ordre.

Bruno Serrou

dimanche 17 avril 2016

CD : Quatuor Tana « Shadows », l’art de la saturation dominé de la troïka Franck Bedrossian, Raphaël Cendo, Yann Robin


Fondé en 2010 par Antoine Maisonhaute, son premier violon, aujourd’hui constitué d’Ivan Lebrun (second violon), Maxime Désert (alto) et Jeanne Maisonhaute (violoncelle), le Quatuor Tana s’est placé sous l’ascendance de trois compositeurs aujourd’hui quadragénaires qui se sont rencontrés à la Villa Médicis à la fin des années 2000 et qui forment non pas une école mais un mouvement comparable à celui que fut le mouvement spectral, celui de la « musique saturée ». L’une des particularités du Quatuor Tana, outre son talent que j’ai personnellement découvert voilà trois ans durant un reportage Villa Médicis à Rome, est d’être l’un des tout premiers ensembles à jouer non pas avec les traditionnelles partitions imprimées posées sur des pupitres mais avec des tablettes numériques dotées du système Airturn dont les « pages » sont tournées à partir d’une commande placée sous le pied droit.

Photo : (c) Quatuor Tana

Ce premier CD entièrement consacré à la musique saturée réunit trois des initiateurs du mouvement. Inspirée de l’univers du hard rock et du haevy-métal où la saturation sonore est principalement due à celle d’un amplificateur et des enceintes acoustiques qui lui sont associées, la saturation dans le domaine de la musique contemporaine répond à un besoin de radicalité et de transgression. Cette esthétique musicale est née au tournant des années 2000-2010 de l’imagination de compositeurs passés par la Villa Médicis. Elle donne à la matière sonore une rugosité fondamentale. Elle va chercher ce qui, dans le son, est tabou, ce que l’on s’efforce habituellement de gommer et qui, contrôlé de façon magistrale, devient énergie pure. C’est ce qui gouverne et rend captivantes chacune des quatre œuvres réunies dans ce CD.

Rome, Villa Medici. Photo : (c) Bruno Serrou; 2013

Contrairement à ce que le titre de l’album pourrait le laisser supposer, ce n’est pas le Quatuor à cordes n° 3 « Shadows » de Yann Robin (né en 1974) qui a été retenu dans ce disque, mais son Quatuor à cordes n° 2 « Crescent Scratches » dédié à Raphaël Cendo, son cadet d’un an. Le titre de cette pièce de moins d’une dizaine de minutes provient de la technique de jeu développée par les DJ sur leurs platines vinyles et que l’on retrouve dans le hip-hop ainsi que dans les musiques dites « industrielles ». Dans cette commande du Festival d’Aix-en-Provence, où elle a été créée en 2013 par le Quatuor Tercea, les allusions aux platines des DJ sont les glissandi saturés, assimilables au « scratch » provoqué par le va et vient des plateaux tourne-disque, et la notion de boucle qui consiste à reproduire une même séquence, qu’elle soit ou non variée. Le compositeur et ses interprètes ont la manière idoine pour apprivoiser la saturation et la rendre foncièrement musicale, associant un moelleux et une chaire certains aux stridences et distorsions.

Le Quatuor à cordes n° 2 « In Vivo » de Raphaël Cendo (né en 1975), œuvre en trois parties conçues entre 2008 et 2011, est en fait davantage pour quatre archets que pour seize cordes, l’expression et le jeu se faisant essentiellement par la main droite des musiciens plaquant l’archet sur les cordes que par la main gauche courant sur le manche. Ces pages sont d’une extrême difficulté de jeu, particulièrement celles où les seize cordes se répondent avec des contretemps allant se décalant peu à peu, et la présence saisissante de l’électronique qui s’immisce et s’intercale et s’éteint en écho. Au cœur de cette surcharge d’adrénaline suffocante, émergent des phrases d’un lyrisme extrême environnées par une tension allant crescendo, alternativement triste, tendre et déchirante, voire ineffable. Les Tana en donnent une lecture précise, restituant la diversité des climats, jouant avec un naturel saisissant tant les difficultés s’avèrent aplanies, comme totalement assimilées par les quatre musiciens qui jouent ce quatuor comme s’il s’agissait pour eux d’un classique. A l’instar du Quatuor à cordes n° 2 titré Substances et dédié « à mes amis du quatuor Tana », donc composé en 2013 pour les quartettistes, qui ont spécialement conçu pour cette pièce d’une virtuosité folle des archets spéciaux qui leur permettent de racler leurs instruments sans les dégrader pour produire un maelstrom de sons inouïs en une spirale continue.


Raphaël Cendo (né en 1975), Lyon 2012. Photo : DR

Yann Robin (1974) a dédié son Quatuor à cordes n° 2 « Crescent Scratches » à Raphaël Cendo, son cadet d’un an. Le titre de cette pièce de moins d’une dizaine de minutes provient de la technique de jeu développée par les DJ sur leurs platines vinyles et que l’on retrouve dans le hip-hop ainsi que dans les musiques dites « industrielles ». Dans cette commande du Festival d’Aix-en-Provence, où elle a été créée en 2013 par le Quatuor Tana, les allusions aux platines des DJ sont les glissandi saturés, assimilables au « scratch » provoqué par le va et vient des plateaux tourne-disque, et la notion de boucle qui consiste à reproduire une même séquence, qu’elle soit ou non variée. Le compositeur et ses interprètes ont la manière idoine pour apprivoiser la saturation et la rendre foncièrement musicale, associant un moelleux et une chaire certains aux stridences et distorsions.


Yann Robin (né en 1974). Photo : (c) Elisabeth Schneider

Enfin, Franck Bedrossian (né en 1971), l’aîné de quelques années de ses deux comparses de la Villa Médicis, est lui aussi à l’initiative de la « saturation ». Dédié à Allain Gaussin (né en 1943) dont il a été l’un des élèves au Conservatoire de Paris, Tracés d’ombres pour quatuor à cordes date de 2007. Il s’agit aussi, pour cette œuvre qui tire son titre  d’Ou bien… ou bien… du philosophe danois Søren Kierkegaard (1813-1855), d’une commande du Festival d’Aix-en-Provence. Comptant trois mouvements aux titres représentatifs, Fantomatique - Extrêmement lent et désolé - Violent, contrasté, que le compositeur considère comme autant d’étapes formant contrastes en raison de leur temporalité accélérée ou étirée, cette partition d’un peu plus d’une dizaine de minutes déploie et explore la saturation, filtrée et rythmée par le geste instrumental. Oscillant lentement ou dans la précipitation entre rugosité et transparence, précise Bedrossian, la matière sonore évoque les errements d’une voix humaine et sa hantise du silence. Le compositeur pousse le son du quatuor d’archets aux limites de la perception par une série de modes de jeux explorant le potentiel de ce méta-instrument constitué des seize cordes du quatuor traitées comme s’il était enrichi de l’électronique en temps réel.


Franck Bedrossian (né en 1971). Photo : DR

Le Quatuor Tana restitue cette musique saturée qui semble expressément faite sur mesure pour eux avec infiniment de précision, de vélocité, d’engagement, de naturel, d’endurance et de puissance tout en exaltant timbres, sonorités et onctuosité, laissant en outre une transparence salvatrice pour qui veut suivre chacune des voix du quatuor à cordes. Un disque indispensable pour qui veut découvrir le premier mouvement musical singulièrement original du XXIe siècle.  

Bruno Serrou

1 CD. « Shadows » Quatuor Tana. 50mn 24s. Paraty 205146 (distribution Harmonia Mundi)

lundi 11 avril 2016

Itzhak Perlman, radieux, a attiré les foules à la Philharmonie

Paris. Philharmonie. Jeudi 7 avril 2016.

Itzhak Perlman et Rohan Da Silva. Photo : (c) Itzhak Perlman

Itzhak Perlman célébrait le 4 août dernier ses soixante-dix ans. A cette occasion, Warner Classics réunissait ses nombreux enregistrements EMI/VSM (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2015/10/cd-itzhak-perlman-ou-la-musique-absolue.html).

Personnalité au charisme sans équivalent, Perlman est LE Violoniste de notre temps, et l’un des plus grands de l’histoire de la musique. Son influence est considérable sur la scène musicale internationale, autant comme artiste que comme pédagogue, organisateur de concerts, mais aussi en raison de son immense popularité qui rejaillit sur la Musique en son entier. Et ce violon aux sonorités chatoyantes, rondes et pleines au nuancier infini, cette expressivité veloutée à fleur de peau qui émane de doigts d’une agilité inouïe malgré le carrure extrême au point de sembler à peine bouger tout en volant sur la touche de façon si aérienne qu’ils en défient la physique, effleurant la corde comme en apesanteur pour exalter un chant proprement miraculeux. Un violoniste vraiment unique, cela en dépit de la poliomyélite contractée par Perlman dès l’âge de 4 ans, six mois après qu’il eût commencé le violon, qui le condamne depuis lors à se déplacer avec des béquilles et à jouer assis…

Itzhak Perlman. Photo : DR

C’est un hommage à son compatriote Yehudi Menuhin (1916-1999) pour le centenaire de sa naissance qu’a voulu rendre le violoniste israélo-américain, conformément à ce qu'Itzhak Perlman a annoncé au public. Un public venu en nombre assister à ce récital, au point que pas un seul fauteuil de la Philharmonie n’est resté vide. Se déplaçant et jouant sur un siège roulant électrique, vêtu d’une chemise de cosaque mauve, tandis que son pianiste, Rohan De Silva portait la même mais en noir, c’est sur le ton de l’humour et de la légèreté que les deux musiciens ont ouvert la soirée, avec la Suite italienne pour violon et piano d’Igor Stravinski. Cette œuvre publiée en 1925 qui s’inspire de Pergolèse puise l’essentiel de son matériau dans le ballet Pulcinella que Stravinski a composé en 1922. La tonalité ludique, la souplesse et la grâce du jeu des deux musiciens ont donné à cette pièce sa coloration guillerette et sa fluidité idiomatique. Mais le morceau de roi a été une somptueuse interprétation du chef-d’œuvre de la musique de chambre romantique française, la grande Sonate pour violon et piano en la majeur de César Franck. De forme cyclique, cette œuvre de 1886 qui a été écrite pour Eugène Ysaÿe requiert de ses interprètes, traités à parité, sens de la narration et sens du tempo particulièrement affûtés. Ce qui est remarquable avec Perlman est qu’il ne tire jamais la couverture vers lui, respectant l’équilibre des rôles et le dialogue avec son partenaire, l’excellent Rohan Da Silva, tandis que leur interprétation suscite tension et émotion. Un regret, néanmoins, le fait que le pianiste sri-lankais n’ait pas choisi d’ouvrir en grand le couvercle du Steinway de concert sur lequel il s’exprimait, empêchant ainsi l’épanouissement des sonorités de l’instrument.

Rohan Da Silva et Itzhak Perlman à la Philharmonie de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

La Sonatine pour violon et piano en sol majeur op. 100 d’Antonin Dvorak appartient aux chefs-d’œuvre que le compositeur tchèque a conçu durant sa période américaine, à l’instar de ses Symphonie n° 9 « du Nouveau Monde » et du Quatuor à cordes « américain ». Il s’agit en fait de l’œuvre ultime née à New York. Dédiée aux enfants du compositeur, cette partition est relativement simple, son inspiration d’une constante fraîcheur, son tour spontané et prodigue. Toutes qualités propres à l’expression des prédispositions d’Itzhak Perlman, dont l’interprétation solaire a été en totale péréquation avec les rutilances de l’œuvre dans les passages d’une puissante allégresse alternant avec une nostalgie intensément humaine. Au terme d’une vingtaine de minutes de pur bonheur, Itzhak Perlman et Rohan De Silva ont donné une série de six pièces de virtuosité appartenant habituellement au répertoire des bis, que Perlman a présentées une à une avec un sourire et un humour communicatifs, à commencer par deux pages de Fritz Kreisler, Dans le style de Giovanni Battista Martini et Marche miniature viennoise, suivi du Presto en si bémol majeur de Francis Poulenc dans sa version pour violon et piano, d’un morceau sans intérêt autre que de s’assurer l’adhésion d’un public pourtant déjà amplement conquis, le thème mielleux que John Williams a écrit pour le film la Liste de Schindler de Steven Spielberg qui a bien évidemment déclenché une volée d’applaudissements pour ses interprètes. Puis ce fut la Danse hongroise n° 1 de Johannes Brahms dédiée à Yehudi Menuhin pour le centenaire de sa naissance et à qui Perlman a acheté en 1986 le Stradivarius Soil de 1714 sur lequel il a joué jeudi, la Berceuse op. 16 de Gabriel Fauré, pour terminer sur une éblouissante interprétation de la Ronde des lutins d’Antonio Bazzini, morceau de bravoure de prédilection de Perlman, qui la joue l’air de rien, avec une facilité d’extraterrestre, les doigts semblant à peine bouger sur le cordier.

Bruno Serrou 

mercredi 6 avril 2016

CD : « Le Siècle de Menuhin », « Quand on écoute Menuhin, même un athée croit en Dieu ! »


C’est une édition monumentale que propose Warner Classics pour le centenaire de la naissance de Yehudi Menuhin. Il faut dire que label américain est le dépositaire de l’intégralité du legs discographique du plus populaire des violonistes du XXe siècle, puisqu’il est désormais propriétaire de HMV/EMI chez qui Menuhin a enregistré en exclusivité soixante-dix années durant, une fidélité sans équivalent dans l’histoire du disque.

Yehudi Menuhin, violoniste, homme de paix et citoyen du monde, a laissé une empreinte indélébile sur notre époque. Le Siècle de Menuhin marque le centième anniversaire de sa naissance, le 22 avril 2016. Né à New York le 22 avril 1916, mort à Berlin le 12 mars 1999, Menuhin est le violoniste le plus universellement admiré et médiatisé du XXe siècle.

Yehudi Menuhin (1916-1999). Photo : DR

Ses yeux bleus scintillants d’humanité, sa sollicitude, et jusqu’à sa voix, douce et chantante, étaient la musique même. Comme elle, Yehudi Menuhin semblait éternel. Pourtant, celui que l’on surnomma « l’archange du violon » a finalement rejoint ses semblables une vingtaine de jours avant de célébrer ses quatre vingt trois ans, sans doute pour les enivrer de ses féeriques sonorités, écrivais-je dans les colonnes du quotidien La Croix le 15 mars 1999. Polyglotte de culture universelle, « européiste convaincu », défenseur des opprimés, il était l’ambassadeur itinérant de la musique et de la paix. Riche de sa foi inébranlable dans le pouvoir de son art, Menuhin fut bien plus qu’un virtuose, même s’il fut l’un des plus grands du siècle dernier.

Yehudi Menuhin (1916-1999). Photo : (c) Warner Classics

Compagnon de sa vie, le violon a gouverné son action d’homme, de pèlerin de la paix. Grâce à son instrument, il a conquis l’univers et la vie lui a été pur enchantement. Comme Mozart, il s’éveilla au monde enfant prodige. Juifs russes émigrés en Californie, ses parents l'emmenèrent au concert dès trois ans. « Yehudi manifestait un réel intérêt pour le violon et s’agitait à chaque solo, se souvenait son père. L’un de mes collègues lui offrit pour ses quatre ans un petit violon métallique. Yehudi le prit et, insatisfait du résultat, il entra dans une rage folle et mit le jouet en pièces. »

« Quand on écoute Menuhin, même un athée croit en Dieu ! »

Ce qui n’empêchera pas Yehudi Menuhin de commencer peu après l’étude du violon, et de donner son premier concert à six ans. En 1925, il suit à New York son professeur Louis Persinger, disciple d'Eugène Ysaÿe. Quelques mois plus tard, il est à Paris, où il assiste à un récital de Georges Enesco, à qui il demande des cours. Stupéfait par la musicalité du jeune homme, le maître roumain lui déclare qu’il serait « très heureux de faire de la musique avec lui, n’importe quand, n’importe où ». A l’automne 1927, Menuhin donne à Paris un premier concert avec orchestre chez Lamoureux dans la Symphonie espagnole d’Edouard Lalo sous la direction de Paul Paray. Le concert qu’il donne le 27 novembre de la même année au Carnegie Hall de New York le propulse sur le devant de la scène, largement au-delà du cercle des mélomanes. Il enregistre dans cette même ville un premier disque en 1928 avec sa sœur Hephzibah. S’apprêtant à se rendre à Berlin, il se voit confier par un mécène américain son premier violon Stradivarius.

Yehudi Menuhin (1916-1999). Photo : (c) INA

A l’issue d’un concert berlinois, Albert Einstein, lui-même violoniste, se précipite vers lui et lui déclare : « J’ai fait une nouvelle découverte : l’ère des miracles n’est pas révolue, notre bon vieux Jéhovah est toujours au travail ! » Après un récital à Londres, George Bernard Shaw écrit : Quand on écoute un artiste comme Menuhin, même un athée croit en Dieu ! » En dépit de ses succès, il prend des leçons avec Adolf Busch, qui lui enseigne « le respect du texte et la rigueur de la tradition allemande ». « Sans Busch, précisait Menuhin, je n’aurais jamais pénétré l’esprit de cette musique de brumes et de forêts. Mais mon cœur me ramenait invariablement vers Enesco, qui m’a enseigné la poésie du violon. »

Georges Enesco et Yehudi Menuhin. Photo : DR

En 1935, Yehudi Menuhin réalise une première tournée mondiale. De retour aux Etats-Unis, il arrête de se produire pendant deux ans. Durant la guerre, il donne plus de cinq cents concerts sur le front et pour la Croix-Rouge. A Béla Bartók, qui vit à New York dans le complet dénuement, il commande l’admirable Sonate pour violon seul. Après la Seconde Guerre mondiale et la découverte de la Shoah, il est l’un des premiers artistes juifs à se produire en Allemagne, où il plaide la cause de Wilhelm Furtwängler, interdit d’estrade pour ne pas avoir renoncé à ses fonctions pendant la dictature nazie, et celle de Richard Strauss, suspecté de nazisme. Il se rendra à Berlin en 1947 pour enregistrer avec Furtwängler l’une des plus remarquables versions discographiques du Concerto pour violon et orchestre de Beethoven. Par la suite, il soutiendra Mstislav Rostropovitch et Miguel Angel Estrela… Le pandit Nehru l’invite en Inde. Moins d’un quart de siècle plus tard, il sera en Chine. Son engagement d’homme devait le conduire jusqu’à la Knesset, où il prêche en pleine guerre des Six Jours la paix avec le peuple arabe.

Deux géants du violon du XXe siècle : Yehudi Menuhin et David Oïstrakh. Photo : (c) Medicitv

Installé en 1959 à Londres, où il entend assurer la pérennisation de son art, il crée une école de violon et une fondation à Stoke d’Abernon. Citoyen Suisse depuis 1970 et Britannique depuis 1985, Président du Conseil international de la Musique à l’Unesco, il agit en faveur des musiciens de l’Est, et plaide la cause d’Alexandre Soljenitsyne. En 1980, il crée à Paris la Fondation Yehudi Menuhin « Présence de la Musique » qui compte parmi ses lauréats Claire Désert, Henri Demarquette, Yves Henry, Laurent Korcia, Pierre Lenert, Jean-Marc Luisada ou le Trio Wanderer. En 1993, la reine d’Angleterre l’élève au rang de baron. L’âge venant, son bras devient faillible, ce qui le conduit à renoncer au violon et à se tourner vers la direction d'orchestre, carrière qu’il avait abordée en 1942 à Dallas puis à Gstaad, où il fonde en 1957 un festival à son nom. C’est le chef d’orchestre que Paris attendait fin mars 1999 pour une série de concerts voués à Mozart avec le Sinfonia de Varsovie…


Le coffret hors-normes que propose Warner Classics ne contient pas moins de 80 CD répartis en cinq coffrets de diverses contenances, 11 DVD le tout accompagné d’une luxueuse édition du livre Passion Menuhin : l’album d’une vie de Bruno Monsaingeon, également directeur artistique de la présente édition du Centenaire. Cet ensemble dresse un portrait de l’homme, du musicien et du pacifiste d’une richesse inédite dont la collaboration fidèle de plus de 70 ans avec son éditeur phonographique, HMV-La Voix de Son Maître/EMI est sans équivalent dans toute l’histoire du disque. Cette collaboration a produit un corpus discographique incomparable, qui constitue aujourd’hui l’un des fleurons du catalogue Warner Classics.



Quoique Le Siècle de Menuhin (The Menuhin Century) soit un projet d’ampleur peu usitée, et couvre une période de soixante-dix ans qui s’étend de 1928 à 1998, il ne prétend pas à l’exhaustivité. Il ne faut pas s’attendre à trouver ici les toutes les versions du Concerto de Beethoven, ni de ceux de Mendelssohn ou Bartók, voire des Sonates et Partitas de Bach qui témoignent pourtant de la constante évolution de l’interprétation de Menuhin. S’il comprend bien sûr les enregistrements légendaires du maître, il offre quantité d’inédits, qu’il s’agisse d’enregistrements de studio ou de concerts, et de premières en CD. Pas moins d’un tiers du coffret est ainsi composé d’enregistrements rares ou jamais publiés, offrant au mélomane comme au plus exigeant des connaisseurs de Menuhin un panorama renouvelé.


Stéphane Grappelli et Yehudi Menuhin. Photo : DR

Le Siècle de Menuhin a donc été conçu sous la conduite de Bruno Monsaingeon, écrivain, violoniste, proche de Menuhin, et réalisateur, auteur à ce titre de quelques-uns des plus beaux films sur des personnalités musicales telles que Glenn Gould, Sviatoslav Richter, et bien sûr Yehudi Menuhin, comme Le Violon du siècle ou Retour aux sources qui figurent parmi les films inclus en DVD dans ce coffret. Son livre Passion Menuhin paru aux éditions Textuel est ici réédité.


Yehudi Menuhin et Ravi Shankar. Photo : DR

Le répertoire de Yehudi Menuhin était considérable. Esprit ouvert sur le monde, il aimait à partager son art avec les plus grands musiciens venant de divers horizons. Ainsi il jouera et enregistrera avec le jazzman Stephan Grappelli et avec le sitariste indien Ravi Shankar, témoignages qui figurent naturellement dans la présente édition discographique. Aux côtés des enregistrements légendaires, comme tous ceux réalisés sous la direction de Wilhelm Furtwängler, les concertos de Mendelssohn, Brahms et Bartók, et deux versions de celui de Beethoven ainsi que ses deux Romances, le Concerto « à la mémoire d’un ange » de Berg avec Pierre Boulez, le concerto d’Elgar et celui de Walton dirigés par leurs auteurs respectifs, les enregistrements avec Georges Enesco, John Barbirolli, Adrian Boult, Charles Munch, Malcolm Sargent, l’extraordinaire Sonate de Bartók dont il est le commanditaire et créateur.



Un coffret entier (22 CD) d’inédits et raretés, allant de la petite pièce solo de trois minutes jusqu’au concerto d’une quarantaine de minutes, de Corelli à Copland en passant par Bach, Mozart, Beethoven, Mendelssohn, Tchaïkovski, Fauré, Chausson, Debussy, Ravel, où Menuhin troque le violon pour l’alto pour les deux Sonates de Brahms. Il retourne également à l’alto dans Harold en Italie de Berlioz dirigé par Colin Davis, la Sonate pour flûte, alto et harpe de Debussy et le Concerto pour alto de Bartók ave Antal Dorati. Dirigé par Boulez, outre le concerto de Berg, il interprète les deux Rhapsodies de Bartók. Un autre volume réunit en 20 CD les nombreux enregistrements que Yehudi Menuhin a réalisés avec son sœur Hephzibah, sonates, trios, quatuors, doubles concertos de Bach, Bartók, Beethoven, Brahms, Elgar, Enescu, Franck, Lekeu, Mendelssohn, Mozart, Pizzetti, Schubert, Schumann, Szymanowski, Tchaïkovski, Vaughan Williams. Enfin, 7 CD assemblent quelques participations à des festivals et un certain nombre de concerts, Carnegie Hall 1940, Prades 1955 et 1956, Paris 1958, Tel-Aviv 1964, Bath 1964 et 1965, Edimbourg 1968, Paris, 1971, Ascona 1972.

Le jeu et le son de Yehudi Menuhin n’ont cessé d’évoluer avec le temps, et ses plus grandes années se situent avant 1950. La pureté du style, le charnu des sonorités étaient époustouflants. Puis le toucher s’est fait moins serein, le vibrato toujours plus large au point de nuire de plus en plus à la justesse. Mais le charme ne cessera jamais d’opérer et, surtout, la musicalité lumineuse qui émanait de cette personnalité hors du commun. C’est tout cela que l’on retrouve dans cette somme extraordinaire, et qui ne cesse d’attirer le regard et l’oreille dans les onze DVD qui content l’histoire d’une vie où tout est musique et générosité.

Bruno Serrou

1 coffret « collector » Warner Classics de 80 CD, 11 DVD et un livre. Chacun des cinq coffrets qu’il contient sont disponibles séparément (13 CD + 22 CD + 18 CD + 7 CD + 20 CD), ainsi que les 11 DVD.    

vendredi 1 avril 2016

CD : « Traits » de Philippe Hurel


Après un remarquable disque monographique consacré au regretté Christophe Bertrand (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2015/07/cd-la-chute-du-rouge-de-christophe.html), interprété par l’Ensemble Court-Circuit dirigé par Jean Deroyer, l’excellent label Motus de Vincent Laubeuf publie un nouveau CD monographique. Cette fois, Philippe Hurel est à l’honneur. Cette nouvelle parution se situe dans la continuité du disque précédent, Bertrand ayant été l’un des élèves de Hurel, directeur-fondateur de Court-Circuit qui a franchi le cap des soixante ans le 24 juillet dernier.

Le titre du disque, Traits, provient du triptyque pour violon et violoncelle qui l’ouvre. A l’instar des trois mouvements du Kammerkonzert pour violon, piano et treize instruments à vent d’Alban Berg, entre autres, les deux premières pièces sont consacrées à chacun des instruments, qui se rejoignent dans le dernier volet du triptyque, chaque mouvement étant plus long que celui qui le précède. Rappelons aussi que ce cahier est disponible sur la toile sur le site de YouTube en suivant le lien https://www.youtube.com/watch?v=NihZW_p8kJQ qui a été mis en ligne par l’éditeur-même, Henry Lemoine, où l’on peut se régaler à l’écoute de cette musique d’une énergie et d’un lyrisme exacerbés, d’une témérité et d’une originalité telles que l’auditeur est transporté par les surprises, qui surviennent à chaque instant, au détour d’une phrase, d’une respiration, d’un simple coup d’archet… A l’écoute de ce cahier, c’est bien l’urgence, la tension extrême voire l’animalité, la mise en danger permanente  évoquées par le compositeur qui submergent l’interprétation et l’écoute. C’est le violoncelle qui inaugure le cycle, dans D’un trait, suivi du violon, à qui revient Trait, et qui est rejoint par le violoncelle dans Trait d’union. Avouons-le sans attendre : Traits est un authentique chef-d’œuvre ! 

Philippe Hurel (né en 1955). Photo : (c) C. Daguet/Editions Henry Lemoine

La performance et la virtuosité des deux interprètes servent à la perfection cette musique à la vivacité contagieuse. Bien qu'écrite pour le Concours International d’Interprétation consacré à la musique française organisé par l’association Note et Bien soit à l’origine de D’un trait - Trentemps, cette œuvre n’a rien d’une pièce de concours, loin s’en faut. A tout le moins, elle est destinée à des violoncellistes expérimentés. C’est son créateur, Alexis Descharmes, qui en a donné la première exécution mondiale à Birmingham le 7 juin 2007, membre de Court-Circuit, qui l’interprète ici avec une maestria à couper le souffle. Alexandra Greffin-Klein n’a rien à envier au violon à son confrère Alexis Descharmes dans Trait, composé en 2014 pour la violoniste à la suite d’une commande de l’association Musique Nouvelle en Liberté et qui l’a créé Salle Cortot le 22 septembre 2014. Le plus impressionnant tient au fait qu’Alexandra Greffin-Klein se joue avec bonheur des exigences de la pièce qui lui revient sans en gommer l’impression de prise de risques, ce qui rend son interprétation et l’œuvre elle-même d’autant plus saisissante. Découlant son matériau de la pièce liminaire, Trait d’union est remarquable par la perfection et le fondu des timbres et des sonorités des deux instruments, qui finissent par sonner de la même façon au point de devenir un seul.

La première des deux œuvres qui suivent Traits dans le disque proposé par Motus, Cantus, remonte à 2005. Ecrite pour soprano, flûte, clarinette, violon, violoncelle, percussion et piano, cette œuvre est un hommage à l’écrivain Georges Perec, vers qui retournera le compositeur pour son premier opéra Espèces d’Espaces créé à Lyon en 2012 (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2012/03/creation-de-especes-despaces-de.html). Néanmoins, il s’agit ici d’un texte écrit a posteriori de la genèse de la partition par le compositeur lui-même fondé sur des phonèmes et des formulations poétiques de la musique qui est en train de se faire. Créé à Strasbourg le 11 octobre 2006 par Françoise Kubler et l’Ensemble Accroche Note dirigé par Franck Ollu, dans le cadre du Festival Musica, cette œuvre se fonde sur un cantus firmus simple et aisément perceptible qui engendre une complexité séduisante. C’est la soprano qui le conduit, ainsi que les parties en imitation ou en canon à partir de la polyphonie instrumentale, tout en transformant ou dérivant sans attendre la musique qui est jouée. Cette musique est immédiatement identifiable comme étant de la griffe Hurel, tant elle est bouillante et a de force vitale. Elise Chauvin galvanise cette énergie de sa voix sûre et pleine, l’Ensemble Court-Circuit lui répondant et l’enveloppant avec une sereine virtuosité sous la direction assurée de Jean Deroyer.

Plein-jeu provient d’un autre triptyque, Jeux, encore incomplet à ce jour - le volet central, Jeu, reste à écrire. Composé pour accordéon et électronique au CIRM (Centre National de Création Musicale de Nice dirigé par François Paris) en 2010, créé le 19 novembre de la même année à Nice dans le cadre du Festival Manca par Pascal Contet, Plein-Jeu est appelé à constituer le dernier volet de la trilogie, après Hors-Jeu pour percussion et électronique (2005) et Jeu. La partie électronique de Plein-Jeu est non pas en temps réel mais en temps différé, bien que le rendu sonore réussisse à faire croire que le geste de l’instrumentiste suscite une réaction directe de l’électronique qui le commente et prolonge. Au point que l’auditeur a le sentiment d’écouter un méta-accordéon aux sonorités quasi-organistiques. Pascal Contet joue cette œuvre avec tout le talent qu’on lui connaît, et l’immense plaisir qui est le sien de servir et de s’approprier la musique nouvelle la plus exigeante et délicate à jouer.

Un disque à se procurer toute affaire cessante.

Bruno Serrou

1CD Motus M215009 (1h 06mn 24s) 

vendredi 25 mars 2016

Béatrice et Bénédict de Berlioz de La Monnaie adoucit un peu les meurtrissures de Bruxelles

Bruxelles. Palais de La Monnaie, Tour et Taxis. Jeudi 24 mars 2016

Hector Berlioz (1803-1869), Béatrice et Bénédict. Photo : ©B.Uhlig / La Monnaie

Soirée de grande émotion jeudi 25 mars à Bruxelles. Le Théâtre de La Monnaie, sous le chapiteau provisoire qu’il a acquis pour la durée des travaux de sa salle, a donné une engageante production de Béatrice et Bénédict de Berlioz précédée d’une minute de silence et de l’hymne national belge, la Brabançonne

Hector Berlioz (1803-1869), Béatrice et Bénédict. Stéphanie d'Oustrac (Béatrice), Anne-Catherine Gillet (Héro). Photo : ©B.Uhlig / La Monnaie

Production engageante parce que les répétitions ont été interrompues avant la pré-générale en raison du deuil national qui a suivi les attentats de mardi 22 mars. Si bien que la première de Béatrice et Bénédict de Berlioz s’est présentée comme une générale. Mais, il faut se féliciter de la décision prise par Peter de Caluwe, directeur de La Monnaie, qui a opportunément rappelé que seule la Culture aura raison de la barbarie. Un poignant hommage a suivi sa déclaration avant la représentation : une minute de silence avant une Brabançonne jouée avec foi par l’Orchestre de La Monnaie. Sous le choc du traumatisme des terrifiants événements du 22 mars et avec une tangible émotion, le Théâtre de La Monnaie, en travaux jusqu’en novembre, a inauguré la salle provisoire du Palais de La Monnaie, chapiteau établi sur le site industriel Tour & Taxis. 

Hector Berlioz (1803-1869), Béatrice et Bénédict. Photo : ©B.Uhlig / La Monnaie

Un poignant hommage a précédé la première de Béatrice et Bénédict de Berlioz, à Bruxelles, une minute de silence en hommage aux victimes des attentats de mardi suivie d’une exécution de la Brabançonne, l’hymne national belge, jouée avec cœur par l’Orchestre du Théâtre de la Monnaie. C’est en effet sous le choc des attentats de mardi 22 mars et d’une palpable émotion que le Théâtre de la Monnaie de Bruxelles a inauguré la salle provisoire du Palais de la Monnaie, chapiteau planté sur l’ancien site industriel Tour & Taxis où vient de s’installer l’Opéra de Bruxelles, fermé pour travaux jusqu’en novembre prochain. « Malgré le coût de la structure, convenait Peter de Caluwe, cette solution épisodique est amplement préférable à la fermeture pure et simple de l’Opéra de Bruxelles, qui aurait engendré la déprogrammation de productions déjà engagées, et la mise à pied du personnel. » Et peut-être bien plus, considérant les difficultés des institutions culturelles fédérales belges dues pour l’essentiel aux baisses drastiques des subventions.

Hector Berlioz (1803-1869), Béatrice et Bénédict. Stéphanie d'Oustrac (Béatrice), Julien Dran (Bénédict). Photo : ©B.Uhlig / La Monnaie

L’œuvre choisie pour cette ouverture, Béatrice et Bénédict d’Hector Berlioz originellement prévue pour le Théâtre de la Monnaie intra-muros, s’est présentée jeudi comme un véritable antidote à la barbarie, grâce à ses atouts à mêle de susciter le sourire et faire oublier l’espace d’une heure quarante aux Bruxellois la terreur dont la capitale belge a été victime deux jours plus tôt. Cet opéra comique en deux actes est en effet une œuvre de divertissement à l’optimisme conquérant entreprise après la tragédie des Troyens dont la genèse avait épuisé Berlioz, qui, cette fois, a conçu un ouvrage empli d’avenantes mélodies et de numéros musicaux d’une extrême beauté.

Hector Berlioz (1803-1869), Béatrice et Bénédict. Anne-Catherine Gillet (Héro), Etienne Dupuis (Claudio). Photo : ©B.Uhlig / La Monnaie

C’est un exercice de haute voltige auquel n’a pas hésité à se livrer la production bruxelloise en donnant au public un travail qu’elle n’a pu peaufiner en raison des tragiques événements qui ont empêché la réalisation des pré-générale et générale. L’Opéra de Bruxelles n’a pas voulu reporter le rendez-vous de la première. C’est donc une véritable prouesse qui a été réalisée, puisque rien n’a transparu, la soirée étant un quasi sans faute, malgré tandis les hélicoptères qui ont survolé le chapiteau du Palais de la Monnaie, couvrant parfois les voix des chanteurs et comédiens, et quelques raccords s’avérant peut-être nécessaires pour les représentations qui vont suivre.

Hector Berlioz (1803-1869), Béatrice et Bénédict. Stéphanie d'Oustrac (Béatrice), Anne-Catherine Gillet (Héro), Eve-Maud Hubeaux (Ursule). Photo : ©B.Uhlig / La Monnaie

Œuvre rare à la scène, ne serait-ce que pour d’évidentes difficultés de représentation, Berlioz ayant façonné dans cette ultime partition opératique non pas une œuvre théâtrale mais une synthèse de son art et de ses exigences de musicien épris de Shakespeare, au risque-même de l’impossible réalisation à la scène. Cela malgré une intrigue plutôt limpide, la pièce de Shakespeare adaptée par Berlioz, Beaucoup de bruit pour rien, dont l’action se déroule au XVIe siècle dans la ville sicilienne de Syracuse, contant deux histoires d’amour parallèles, l’une finissant mieux que l’autre. Richard Brunel, directeur de la Comédie de Valence qui a enthousiasmé le public lyonnais la semaine dernière avec la reprise de sa production du Kaiser von Atlantis de Viktor Ullmann (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2016/03/retour-lyon-de-lexcellente-production.html), a réactualisé avec tact - abstraction faite d’injures un brin triviales et de crachats dignes du 9-3 ou de Villeurbanne -, les textes parlés écrits par Berlioz en retournant aux sources de Shakespeare dans une nouvelle traduction française. Le directeur de la Comédie de Valence signe de nouveau une mise en scène mobile et fraîche, cette fois dans un décor un peu fatras mais plastiquement réussi d’Anouk Dell’Aiera dominé par une chaire d’église imposante et au plafond éclaté où pendent des rameaux tandis que le printemps jaillit de l’arrière-scène. Dans la fosse peu profonde du Palais de La Monnaie, Jérémie Rohrer dirige avec onirisme et beaucoup de sensibilité un Orchestre de la Monnaie fluide et aux textures le plus souvent cristallines. 

Hector Berlioz (1803-1869), Béatrice et Bénédict. Photo : ©B.Uhlig / La Monnaie

La distribution est dominée par les femmes, Stéphanie d’Oustrac campant une éblouissante Béatrice, qui s’impose dans sa belle aria « Dieu que viens-je d'entendre ? », Anne-Catherine Gillet est une radieuse Héro, et Eve-Maud Hubeaux une généreuse Ursule. Toutes trois offrent des moments enchanteurs, comme le sublime duo Ursule/Héro qui conclut le premier acte et le trio du second acte. L'ensemble de la distribution est des plus méritantes, avec Julien Dran, Bénédict ébaubi à la voix claire, Etienne Dupuis (Claudio), Frédéric Caton (Don Pedro), et Lionel Lhote, qui incarne un maître de chapelle plutôt sobre, tandis que le chœur de de La Monnaie est excellent. Il convient bien sûr d'associer les comédiens, Pierre Barrat (Lonato) et Sébastien Dutrieux (Don Juan).

Bruno Serrou