lundi 11 janvier 2021

CD : Yan Levionnois, musicien-poète, réunit Benjamin Britten et Arthur Rimbaud pour faire œuvre unique


Epris autant de poésie que de musique, jouant de l’instrument le plus humain qui soit, le jeune violoncelliste Yan Levionnois réunit ses trois passions dans un disque onirique qu’il a intitulé Les Illuminations. Il s’agit du vingt-quatrième disque d’un label qui tire son nom d’un poème de Paul Verlaine, Les Belles écouteuses

« Fou de littérature, j’adore raconter des histoires, voyager d’une œuvre à l’autre. Je ne peux concevoir mes programmes autrement. J’ai l’âme d’un conteur. J’entends créer une cohérence entre les œuvres. » Ainsi se présente Yan Levionnois. Né en 1990 dans une famille de musiciens, fils d’Eric, violoncelle solo de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, et Hélène Levionnois, altiste comme son frère aîné Ludovic, Yan s’est rapidement imposé comme l’un des violoncellistes les plus doués de sa génération. Lauréat des Concours Reine Elisabeth et Rostropovitch, Yan Levionnois se distingue par sa curiosité qui le conduit à multiplier ses expériences artistiques. Ce qu’il a commencé à faire dès ses études, débutées avec ses parents à Tours à sept ans, puis à Paris, au CNSMDP où il est l’élève de Philippe Müller et de Marc Coppey, puis à Oslo avec Truls Mork, enfin à la Juilliard School de New York avec Timothy Eddy. Riche d’un tel cursus, le jeune Yan ne pouvait que s’intéresser à la création contemporaine, travaillant avec des compositeurs comme Jonathan Harvey, Krystof Maratka ou Eric Tanguy, jouant des œuvres solos dès seize ans en tournées internationales organisées par l’Alliance française. « Le contact avec les compositeurs me fascine, s’enthousiasme-t-il, et j’éprouve les plus grandes émotions lors des concerts de création. » 

Yan Levionnois. Photo : (c) Natacha Colmez

Chef de pupitre de l’ensemble Les Dissonances, aimant à se produire autant en soliste qu’en chambriste, il est depuis l’été 2019 le violoncelliste du Quatuor Hermès, qui est désormais sa priorité. « Le quatuor m’est devenu vital, car le travail y est extrêmement profond, et l’osmose est telle que le regard des partenaires est primordial si l’on tient à obtenir une cohésion totale, le quatuor étant un instrument unique constitué de quatre individualités qui visent le même but, un son indivisible et spécifique. Ce qui nous conduit à travailler ensemble tous les jours. » Ainsi, l’absence frustrante du concert public est compensée par ses partenaires avec qui travaille à fond les œuvres d’un répertoire d’une richesse infinie. « J’ai pu jouer dans des festivals l’été dernier, et entre septembre et novembre, rappelle-t-il, puis tout s’est annulé du jour au lendemain tout a été annulé... Le plus terrible est de ne pas savoir jusqu’à quand nous serons privés de concert, faut-il ou non nous préparer ? En tout cas il nous faut impérativement agir dans la perspective d’une reprise en février pour pouvoir retrouver le public sans attendre... Je table sur février… Mais rien n’est moins sûr ! »

Depuis 2013, Yan Levionnois a enregistré une quinzaine de disques. Celui qui vient de paraître, Les Illuminations, est le fruit de quatre années de travail et de tournées avec ce programme qui réunit les Trois Suites pour violoncelle seul de Benjamin Britten et une large sélection de poèmes du recueil d’Arthur Rimbaud Les Illuminations. « Sans connaître à l’époque le cycle de dix mélodies du même titre de Britten, lorsque j’ai abordé les Suites du compositeur britannique, je lisais le cycle de rimbaldien, ressentant immédiatement une filiation entre le poète et le compositeur, particulièrement pour ce qui concerne le rythme et la musique des mots. » Au point qu’en soixante-dix minutes, Yan Levionnois mêle étroitement jusqu’à la fusion musique et poésie qu’il joue et dit avec des accents de vérité qui ne peuvent qu’émouvoir. 

Bruno Serrou

2CD « Les Illuminations, Britten/Rimbaud ». Les Belles Ecouteuses

C/o Quotidien La Croix

jeudi 24 décembre 2020

Ivry Gitlis, violoniste universel, est mort. Il avait 98 ans. On l'espérait immortel ; il est entré dans l'Eternité ce jeudi 24 décembre

 

Ivry Gitlis (né en 1922) en son domicile parisien de Saint-Germainn-des-Prés. Photo : DR


Violoniste virtuose, personnalité particulièrement attachante pétrie d'humour et à l'éternel sourire, homme de dimension universelle (il fit même le bonheur des cinéastes, notamment de François Truffaut) qui côtoya durant trois-quarts de siècle les plus grands musiciens de son temps, et porta la musique classique dans tous les foyers sans a priori, Ivry Gitlis s'est éteint jeudi 24 décembre 2020 en son domiciles parisien de Saint-Germain-des-Prés. L'artiste israélien luttait depuis plusieurs années contre des problèmes de santé. Même s'il ne pouvait plus jouer de son violon, il l'avait toujours auprès de lui, et il recevait volontiers chez lui de jeunes violonistes à qui il aimait à prodiguer ses conseils. 
Je reprends ici un portrait du violoniste israélien brossé en mai 2010 pour le quotidien La Croix à la suite d’une interview qu’il m’avait accordée quelques jours plus tôt en son domicile parisien. Jusqu'à sa mort, il aura suivi assidûment l'actualité musicale, se plaisant à assister aux concerts de ses amis musiciens.

Ivry Gitlis enseignant à une jeune élève. Photo : DR

« Le jour où je ne jouerai plus mon violon, c’est que je serai mort. » Ivry Gitlis – le bon (gut/git en yiddish) homme de passage (Ivry, en hébreux) – a à peine prononcé un mot que son interlocuteur est happé par le charme et la liberté qui émanent de sa personnalité hors normes. Cet adolescent fougueux dans un corps de vieil homme au pessimisme pimpant - « il est important d’être pessimiste, parce que vous en ferez quelque chose, tandis que si vous êtes optimiste, tout va toujours bien » - reçoit avec chaleur malgré le froid et morne après-midi de mai (2010) en son domicile de Saint-Germain-des-Prés. Un appartement fantasque à l’insondable désordre où traînent un piano à queue, des valises de saltimbanque prêtes au départ, un nombre considérable des photos noir et blanc de grands hommes et femmes de tous horizons.

En fait, depuis sa naissance à Haiffa le 22 août 1922, Gitlis ne s’est jamais posé nulle part, en Israël, à Paris, Londres, Amsterdam, aux Etats-Unis, la musique étant partage sans frontières. « Je ne sais pas qui du violon ou de moi a choisi l’autre. Je voulais un violon, et, pour mes 5 ans, parents et amis se sont cotisés. Je ne sais pas comment je jouais, mais on s’est malheureusement vite aperçu que j’avais un certain talent… » A 8 ans, il rencontre le célèbre violoniste Bronislaw Hubermann, qui l’envoie à Paris avec l’argent collecté par des artistes pour entrer au Conservatoire dans la classe de Georges Enesco. Il a 11 ans. « Enesco est l’être qui m’a le plus marqué. Il était toute la musique et un homme unique. Il se mettait au piano et jouait tout avec moi. C’était une expérience de vie, pas une leçon de violon. Quand un éclair vous atteint, vous ne vous en remettez pas. L’adolescent que j’étais ne s’est pas rebellé contre cette autorité, je cheminais avec lui. » En 1951, alors qu’il est favori du Concours Thibaud, il ne se voit attribué que le Cinquième Prix. « Je n’ai pas raté le concours, c’est le concours qui m’a raté. Ce prix n’est pas un accident : on a accusé ma mère, qui était déjà morte à l’époque, d’avoir vendu pour survivre pendant la guerre un violon qui m’avait été prêté. Or, ce cinquième Prix était précisément un violon (rires). »

Ivry Gitlis. Photo : DR

Son intelligence ravageuse, sa virtuosité légendaire, sa sensibilité à fleur de peau, les contrastes saisissants de son jeu âpre et sensuel ont fait de Gitlis non seulement un immense artiste mais aussi un homme de la rue, des gens, de la vie. Un homme qui n’a de cesse de répéter que « pour être un bon violoniste, il faut aussi être autre chose. » D’où cette liberté qui lui aura joué de mauvais tours en un temps où l’éclectisme était condamnable. « Je ne l’ai pas fait par obligation mais parce que j’aime le faire. Je ne joue pas de la même façon dans un hôpital, dans une prison que dans une salle de concert. Peut-être que je pense plus à la prison en jouant en concert que dans la prison-même.  J’amène toujours mon violon dans les endroits qui me sont importants, à Auschwitz comme en l’abbaye de sainte-Catherine dans le désert du Sinaï. » Magnifique interprète de Berg, Beethoven, Mendelssohn, Bach, Paganini et de la musique contemporaine - « J’ai eu beaucoup d’envies, il y a beaucoup d’œuvres que j’aurais aimé jouer, mais il ne faut rien regretter » -, il a joué avec tout le monde, de Jascha Heifetz à John Lennon. Car il aime aussi s’adonner au jazz et côtoyer les pop stars, comme John Lennon et Mick Jagger… « J’étais avec eux comme je suis avec vous. La personne que j’ai le plus respecté et aimé a été le concierge de la maison où j’habitais rue Vieille du Temple. Il ressemblait au professeur Nimbus, sa culture était extraordinaire. Un soir, chez des amis, à Paris, parmi les hôtes se trouvait un certain Brian Jones, l’un des Rolling Stones. Il était adorable. Il me dit « Je veux prendre des leçons de violon chez vous. » ll n’est jamais venu, mais un jour, il m’a téléphoné de Londres pour me demander si j’accepterais de jouer avec les Stones pour un disque. J’ai accepté à la condition que l’on fasse quelque chose ensemble. « Ah, mais on n’aurait jamais osé vous demander. » Je suis allé à Londres, et j’ai improvisé avec les Stones, rejoints par John Lennon et Eric Clapton... »

C’est ainsi que Gitlis s’est retrouvé dans des films de François Truffaut, l’Histoire d’Adèle H, Volker Schlöndorff, Un amour de Swann, et Siegfried, Sansa, et dans quantité d’émissions de télévision. « Un jour, j’ai reçu un coup de téléphone de Guy Lux. Il m’a demandé si je voudrais bien jouer dans l’une de ses émissions. « Rappelle-moi dans 3 jours, lui dis-je, il faut que je vois si je suis libre. » J’en ai parlé à des amis : « Ivry, tu ne vas pas jouer dans cette cour-là ! » Quand il m’a rappelé, je lui ai demandé « Que veux-tu que je fasse ? » - « Ce que tu veux ! » - « Je peux te jouer un mouvement de Concerto de Bach » – « Comme tu veux ! » - « Une pièce de Kreisler… » L’émission était avec Claude François. Le jeune public ne m’a pas laissé partir. L’orchestre comptait les meilleurs musiciens des Orchestre de Paris, de l’Opéra, etc. Aujourd’hui, il m’arrive de rencontrer des gens dans la rue qui me disent « merci d’avoir participé à toutes ces émissions à la télévision. » Je ne l’ai pas fait pour me faire mousser et gagner de l’argent, mais pour le plaisir et apporter la musique en toute circonstance. » Aujourd’hui, les jeunes violonistes viennent du monde entier à Paris pour travailler avec lui…

Bruno Serrou

Le coffret de 5CD Universal/Decca rassemble la totalité des enregistrements qu’Ivry Gitlis a réalisés avec le label Decca entre 1966 et 1995 réunissant des concertos de Berg, Brahms, Paganini, Saint-Saëns et Wieniawski, et des œuvres de Bartók, Debussy, Dinicu, Dvorak, Falla, Kreisler, Massenet, Mendelssohn, Ravel et Sarasate (Decca 5CD 5346246). Il convient d’ajouter à cet ensemble les concertos de Bartók, Berg, Bruch, Hindemith, Mendelssohn, Sibelius, Stravinsky, Tchaïkovski (3 CD Brillant Classics). 

Mais pour découvrir Ivry Gitlis, il faut absolument commencer par son enregistrement du Concerto pour violon « à la mémoire d’un ange » de Berg gravé en 1953. « Je l’ai appris en 11 jours, se souvient-il. Je suis content que l’on dise qu’il s’agit de mon meilleur disque, parce que cette œuvre est bouleversante. Je ressens la même chose quand j’entends la Symphonie n° 6 de Mahler : je fonds toujours en larmes dans le finale… »

A lire : L’âme et la corde, Editions Robert Laffont (1980, réédition 2013)

mercredi 23 décembre 2020

Portrait de Debora Waldman, directrice musicale de l’Orchestre National Avignon-Provence

Debora Waldman. Photo : (c) Orchestre National Avignon-Provence

Première directrice musicale d’un orchestre national français, Debora Waldman est une femme heureuse, bien dans sa tête et dans sa peau, si bien qu’il émane de sa personne à la fois autorité et empathie

                                       Debora Waldman. Photo : (c) Orchestre National Avignon-Provence

A 43 ans, Debora Waldman est une chef d’orchestre épanouie et maître de son art. En effet, c’est le plus naturellement du monde qu’elle exerce ce qu’elle considère comme sa vocation, la direction d’orchestre. « La seule chose que m’ait valu le fait d’être femme est que ma carrière a évolué deux fois moins vite que celle de mes collègues masculins. Mais depuis 2019, les femmes chefs d’orchestre sortent enfin du bois, alors qu’elles sont là depuis déjà pas mal de temps… Rappelons-nous Nadia Boulanger. » Il faut dire que sa mère, guitariste comme son père, avait fondé son propre orchestre en Argentine. C’est d’ailleurs elle qui mit le pied à l’étrier à sa fille, qui se destinait alors à la profession d’avocat. Elle intégra sa fille, qui pratiquait la flûte et le piano, comme bibliothécaire-régisseur-flûtiste, avant de lui donner sa chance en la faisant diriger à 17 ans un bis à la fin d’un concert public. Aujourd’hui, Debora Waldman est à la tête d’un orchestre national en région, l’Orchestre National de Région Avignon-Provence. « Il y a dix ans qu’une femme occupe un tel poste en Allemagne, remarque-t-elle. En France, il a fallu attendre 2019 ! »

       Debora Waldman et l'Orchestre National Avignon-Provence. Photo : (c) Orchestre National Avignon-Provence

Née en 1977 à Sao Paolo où son grand-père paternel s’était exilé depuis la Pologne en 1939, ayant grandi dans un kibboutz en Israël avec sa mère qu’elle suit adolescente en Argentine, où elle étudie à l’Université catholique de Buenos Aires, Debora Waldman découvre Paris en 2001 lors d’une escale entre deux avions qui la ramenaient d’Israël vers l’Argentine. Elle décide immédiatement de s’y installer, s’inscrit à l’Ecole normale de musique puis se présente au concours d’entrée au CNSM de Paris, où elle est l’élève de Michael Levinas (analyse), Janos Fürtz et François-Xavier Roth (direction). De 2006 à 2009, elle est l’assistante de Kurt Masur à l’Orchestre National de France. « Je me suis présentée au concours avec la ferme intention de le remporter. Ce que j’ai fait ! J’ai été fort bien accueillie par tout le monde, le directeur musical, le délégué artistique, les musiciens. J’étais aux côtés du maestro à toutes les répétitions. Alors que j’étais censée faire travailler l’orchestre en son absence, il était toujours là. J’ai donc appris de lui. Néanmoins, il m’a demandé deux fois de prendre en charge une répétition, la première au Théâtre des Champs-Elysées, la seconde à Athènes, afin qu’il puisse tester l’acoustique. Ce qui m’a rassurée est que les deux fois il n’a pas repris les passages que j’avais travaillés, les estimant acquis. » A l’instar de sa mère, elle fonde en 2013 son propre ensemble, l’Orchestre Idomeneo, qui joue indifféremment sur instruments anciens et modernes et avec lequel elle bâtit des programmes symphoniques et lyriques particulièrement élaborés. Elle participe également au projet Demos de la Philharmonie de Paris depuis 2010, se plaît à découvrir des œuvres de compositeurs du passé, plus particulièrement des compositrices, assurant notamment la création mondiale de la symphonie Grande Guerre de Charlotte Sohy (1887-1955) avec l’Orchestre Victor Hugo Franche Comté en 2019. Dans le domaine lyrique, elle a dirigé Rita de Donizetti au Brésil, Madame Butterfly, Aïda, la Flûte enchantée et Don Giovanni en France. Elle devrait retrouver ce dernier ouvrage cette saison à l’Opéra d’Avignon…

   Debora Waldman et l'Orchestre National Avignon-Provence. Photo : (c) Orchestre National Avignon-Provence

Debora Waldman a été choisie par la formation avignonnaise parmi cent soixante dix candidats pour prendre la succession de Samuel Jean. « Elle a présenté le meilleur projet, à la fois sur les plans artistique, pédagogique et territorial », se félicite Philippe Grison, directeur général de l’Orchestre National de Région Avignon-Provence. « Ce qui est difficile dans la direction d’orchestre, constate Debora Waldman, est de convaincre les musiciens à abonder dans notre sens en acquérant leur adhésion. Il faut avant tout s’entendre avec les musiciens, en créant une osmose autant artistique qu’humaine afin d’aller dans la même voie et de toucher ainsi la perfection. » Debora Waldman entend élargir le répertoire de l’orchestre, notamment aux compositrices. « Je souhaite inviter le public à une écoute active, avec un fil conducteur pour tout un concert voire une saison entière, des cycles de promenades musicales introduites par des conférences. J’entends aussi créer des résonances entre les nouveaux publics et le monde symphonique, développer la diffusion sur le territoire régional et les coproductions, ainsi que la création contemporaine. » 

Orchestre National Avignon-Provence. Photo : (c) Orchestre National Avignon-Provence

A la tête de cet orchestre de quarante musiciens depuis le 1er septembre 2019, sa première saison a été plombée par la pandémie de la Covid-19 qui a conduit la première des trois saisons de son contrat avignonnais réduite à peau de chagrin. Après avoir dirigé quatre concerts hors saison durant l’été, son premier concert d’abonnement a dû être diffusé en streaming sur le site Internet de l’orchestre (1) et sur son Facebook. « Sans public mais devant des caméras, on enregistre des podcasts, filmant tout un concert depuis ce qui le précède dans les coulisses. Mais notre raison d’être est devant le public vivant. Rien de comparable en effet. L’enregistrement est un témoignage, un instantané, l’expérience du concert public est unique, irremplaçable tant l'émotion est intense. Et pas seulement dans les salles de concerts, mais aussi dans les écoles, les hôpitaux, les ehpad, tout cela nous est interdit. Pour combien de temps ? En attendant, il nous faut multiplier les projets afin de créer une homogénéité, une qualité de son que j’entends avidement forger avec l’orchestre. »

Bruno Serrou

1) www.orchestre-avignon.com

vendredi 11 décembre 2020

CD : Wilhelm Kempff, la légende de la grande tradition allemande du piano romantique, en 80 CDs

Photo : (c) Universal Edition

Musicien-poète, Wilhelm Kempff est de ces pianistes qui ont forgé la légende de l’instrument-roi. Considéré comme l’un des derniers grands romantiques allemands du piano, son legs discographique est considérable. Son principal éditeur en publie la quasi-totalité en quatre-vingt CDs et quatre vingt douze heures de musique

La vogue des volumineux coffrets réunissant la somme des enregistrements d’un label confiés aux grands musiciens du passé ou en fin de carrière permet d’embrasser la totalité ou peu s’en faut l’évolution d’une personnalité artistique sur l’ensemble de sa vie. Justement considéré comme l’un des plus grands pianistes du XXe siècle, Wilhelm Kempff a mené une carrière prestigieuse sur plus de soixante ans, de 1917 à 1982, et il demeure aujourd’hui encore le modèle de l’interprétation de Bach, Beethoven et Schubert. Il est le dernier représentant de la grande tradition allemande du piano de la génération née à la toute fin du XIXe siècle, aux côtés d’Arthur Schnabel (1882-1951) et de Wilhelm Backhaus (1884-1969). Comme eux, il était à la fois pianiste et compositeur, mais, comme eux aussi, il est moins connu comme créateur que comme interprète.

Photo : (c) Universal Edition

Né le 25 novembre 1895 à Jüterbog dans le Brandebourg, mort à Positano en Italie le 23 mai 1991, fils et petit-fils d’organistes, l’orgue dont il est lui-même virtuose, Wilhelm Kempff entre à 9 ans à la Haute Ecole de Musique de Berlin, où il étudie le piano et la composition, avant de faire des études à l’Université en philosophie et histoire de la musique. En 1916, il commence sa carrière professionnelle comme pianiste-organiste accompagnateur du Chœur de la cathédrale de Berlin, et, l’année suivante, il donne son premier récital avec deux monuments du piano, la Sonate « Hammerklavier » de Beethoven et les Variations Paganini de Brahms. A l’instar de Bach qu’il a d’abord pratiqué comme organiste, Beethoven et Brahms deviendront ses compagnons de route. Le jeu de l’orgue et son tour improvisateur donnent à son jeu une liberté inouïe, avec un sens du rubato et du cantabile hors norme qui instille aux œuvres qu’il joue un onirisme saisissant, qui laisse après chaque écoute un sentiment de renouveau continu, chacune de ses lectures paraissant d’une brûlante spontanéité.

Wilhelm Kempff (1895-1991). Photo : DR

Ses Bach sonnent au piano comme s’il s’agissait de pages pour l’orgue, au point qu’il allait transcrire pour le piano plusieurs partitions pour orgue. Il gravera trois intégrales des Sonates de Beethoven entre 1925 et 1965, toutes trois réunies dans le coffret que propose DG, ainsi que plusieurs versions des sonates beethovéniennes les plus populaires. En 1970, il sera l’un des premiers pianistes à enregistrer l’intégrale des Sonates de Schubert, autre référence historique. Le coffret se subdivise en trois parties, les concertos (Beethoven [3 intégrales, la première sans le Deuxième réalisée en 1938-1943 réalisée sur pianos Bechstein, facteur auquel il sera lié en exclusivité jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avant de passer chez Steinway la marque Bechstein étant entachée par les relations étroites de la famille du facteur avec Hitler], Mozart, Schumann, Brahms, Liszt), musique de chambre de Beethoven (avec Wolfgang Schneiderhan, Yehudi Menuhin, Henryk Szeryng, Pablo Casals, Pierre Fournier, Dietrich Fischer-Dieskau), et, surtout, son legs majeur, le répertoire soliste (Bach, Haendel, Gluck, Mozart, Beethoven, Schubert, Chopin, Schumann, Liszt, Brahms), ainsi que des pièces de sa main pour orgue composées pour l’inauguration de la Cathédrale mémorielle d’Hiroshima en 1954. Malgré ses quatre-vingt CDs, ce coffret n’est pas exhaustif, et le livret qui l’accompagne est plutôt chiche en informations à l’exception des dates et des conditions d’enregistrements, mais il n’en demeure pas moins un élément capital que tout amateur de piano se doit de connaître, une référence absolue qui doit figurer en bonne place dans la discothèque de « l’Honnête Homme ». De quoi passer un joyeux Noël en dépit des circonstances…

Bruno Serrou

Coffret de 80CD « Wilhelm Kempff Edition » DG  (Universal Classics)

mardi 1 décembre 2020

CD : Adrien La Marca, l’alto héroïque

Publier un CD tandis que la vente de disques à l’instar de celle du livre est interdite tient de la gageure. C’est pourtant le défi qu'a relevé Adrien La Marca

Prodige de l’alto, instrument longtemps considéré comme mineur face à son cousin violon, Adrien La Marca, son authentique champion, voit son deuxième CD paraître en plein second confinement. « En fait, ce qui me contrarie le plus, dit le musicien, est le report des concerts que je devais donner pour la parution de ce disque. Déjà privé de concerts pendant trois mois au printemps dernier comme tous les artistes, j’ai traversé comme eux une terrible période, avant de retrouver en mai le chemin des salles, d’abord sans public, ce qui pour un musicien est le comble de la frustration, la privation de ce contact vital étant pour nous comme ne pas pouvoir boire ni manger. Mais si le premier confinement nous a spoliés de tout concert, le second permet de répéter et de nous produire avec d’autres artistes dans des salles certes vides mais pour un public qui se trouve derrière des écrans. » Adrien La Marca reste néanmoins optimiste, car après le déconfinement de mai, le public est revenu sans hésiter dans les salles, au point que, malgré les contraintes sanitaires, il a fallu doubler les concerts, « ce qui atteste de l’attente des gens ».

Né à Aix-en-Provence en 1989, frère cadet du violoncelliste Christian-Pierre La Marca avec qui il dirige le festival Les Musicales de Pommiers, proche du violoniste Renaud Capuçon avec qui il se produit en musique de chambre, Adrien La Marca a commencé le piano à quatre ans, le violon à cinq, avant de découvrir l’alto à six ans en écoutant Yuri Bashmet sur le chaîne de télévision franco-allemande Arte un dimanche après-midi, fasciné par le son chaud et feutré de l’instrument. « Tout en continuant à jouer du piano, je me suis présenté à seize ans au concours d’entrée dans la classe d’alto du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, au désespoir de ma professeur de piano. » Longtemps sous-estimé car voué aux violonistes de second rang, l’alto est devenu un instrument à part entière au XXe siècle. « Ce n’est pas tout à fait exact, corrige Adrien La Marca. Beaucoup de compositeurs ont écrit pour la viole d’amour, comme Jean-Sébastien Bach, Nicolo Paganini a su le mettre en valeur. Il a néanmoins fallu il est vrai attendre longtemps avant qu’il ait une classe au Conservatoire. Puis des virtuoses comme Paul Hindemith et William Primrose lui ont donné ses titres de noblesse. » Elève de Jean Sulem à Paris, de Tabea Zimmermann à Berlin et Tatjana Masurenko à Leipzig, il a également travaillé avec Christophe Desjardins, qui l’a ouvert à la création contemporaine et avec qui il a donné des concerts, notamment dans le Trio d’altos d’Emanuel Nunes et son arrangement pour altos de Messagesquisse de Pierre Boulez.

Après un premier CD consacré à la musique anglaise paru voilà quatre ans, Adrien La Marca, avec son deuxième disque, enregistré avec l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège à l’issue d’une résidence, conforte sa volonté de concevoir ses disques autour de thématiques. A l’instar du titre « Heroes », il valorise la dimension héroïque de l’alto, autour du grand Concerto que William Walton lui a consacré, et un arrangement pour alto et orchestre du chef, compositeur et orchestrateur Jean-Pierre Haeck de la suite Roméo et Juliette de Prokofiev qui encadrent une œuvre au tour hollywoodien devant autant à Korngold qu’à John Williams dédiée à Adrien La Marca, On the Reel (Sur la bobine), commande de l’orchestre liégeois au compositeur belge Gwenaël Mario Grisi (né en 1989).

Bruno Serrou

« Heroes », Walton, Grisi, Prokofiev. Adrien La Marca (alto), Orchestre Philharmonique Royal de Liège, Christian Arming (direction). 1CD La dolce volta (www.ladolcevolta.com)

lundi 30 novembre 2020

Le Théâtre de La Monnaie de Bruxelles face à la crise de la Covid-19

Reportage

Peter de Caluwe, directeur du Théâtre de La Monnaie de Bruxelles. Photo : (c) Mireille Roobaert

L’un des théâtres lyriques les plus dynamiques et les plus primés d’Europe, le Théâtre de La Monnaie de Bruxelles, traverse comme la grande majorité de ses semblables, l’une des périodes les plus délicates de son histoire. Ce qui ne l’empêche pas de se projeter dans l’avenir

Sous l’impulsion de son directeur général Peter de Caluwe, l’un des directeurs d’Opéra les plus créatifs au monde, le Théâtre royal de La Monnaie de Bruxelles, qui compte parmi les premières scènes lyriques d’Europe et singulièrement novatrice, fourmille d’idées et d’envies. Les projets ne manquent pas. Commencée en septembre, la saison 2020-2021, à l’instar des précédentes, s’était ouverte sur une création mondiale, contrainte d’être donnée sans public pour cause de pandémie mais en streaming (1) sur le site internet de l’opéra du Belge Jean-Luc Fafchamps, Is this the end ? (2). « Après de nombreux retransmissions de spectacles des années passées pendant le confinement, et devant l’impossibilité d’accueillir du public, rappelle Caluwe, nous avons tenu à donner la création prévue dans une production CovidProof, pour reconnecter nos spectacles avec la magie du direct. » La deuxième production de la saison était elle aussi attendue, puisqu’il s’agissait pour Bruxelles de la création de la Ville Morte d’Erich Wolfgang Korngold ayant pour cadre la « Venise flamande » qu’est la ville de Bruges dans une production venue de Varsovie mais légèrement retravaillée pour l’adapter aux contraintes sanitaires du théâtre plus strictes que celles fixées par la Région de Bruxelles et par le gouvernement fédéral. « Cette fois, le public était présent, mais à mi-jauge, tandis que l’orchestre sur le plateau était limité à cinquante-sept musiciens dans une réalisation de Leonard Eröd. Mais nous avons dû interrompre les représentations après la deuxième pour cause de reconfinement. »

Institution fédérale aux côtés de l’Orchestre National de Belgique et des Bozar de Bruxelles, toutes trois subventionnés par le ministère des Affaires étrangères parce que participant à la renommée de la Belgique à travers le monde, le Théâtre de La Monnaie est fermé jusqu’à une date indéterminée,  après une première échéance fixée au 15 novembre, date qui correspondaient à la fin des vacances prolongées de Toussaint en Belgique. Si bien que si cette prolongation du confinement perdurait, toutes les productions engagées seront qui seront reportées le seront sur les saisons suivantes. « Il n’est pas question de perdre les investissements déjà engagés, surtout ceux des spectacles en coproductions, s’engage Peter de Caluwe. Chevalier à la rose, Dame de pique, Falstaff… » Le dernier opéra de Verdi, qui devait être le spectacle de fin d’année, est lui aussi repoussé. Ce qui est motivant pour nous, c’est que le public nous fait confiance non seulement pour la qualité des spectacles mais aussi sur le plan de la sécurité sanitaire, car il ne craint pas de venir à La Monnaie. Dès que la saison a été annoncée, quatre vingt douze pour cent de nos abonnements ont été remplis, et quand les jauges s’élargissent, le public en profite. Pour La Ville morte, la liste d’attente était de deux mille cinq cents personnes pour des demi-salles. Si nous avions pu aller au terme des représentations, nous aurions équilibré nos coûts. Ce sont ces pertes nous contraignent à reporter Falstaff prévu en décembre, bien avant que la prolongation de la fermeture des salles de spectacles soit décidée par le gouvernement fédéral. »

Tout en restant réaliste, La Monnaie souhaite ne pas bousculer ses prochaines saisons. Peter de Caluwe entend répartir les spectacles annulés sur plusieurs années en les intégrant aux programmations déjà engagées. « Nous pensons aujourd’hui à l’hiver et au printemps prochains, dit-il, nos projets étant plus ou moins sous contrôle d’ici le mois de juin. Si, lors du premier confinement, nous avons pu payer tous nos collaborateurs, nous sommes cette fois contraints de les mettre au chômage technique, rien n’étant prévu par notre tutelle, mais nous essayons de maintenir un maximum d’entre nous en activité. »

Les artistes engagés pour les productions reportées voient leurs contrats reconduits sur les dates futures, car ils restent liés à ces productions quelles que soient les dates fixées dans les saisons à venir. Tous ont refusé les à-valoir qui leur ont été proposés. « Nous avons dû adapter notre programmation à ce nouveau confinement, constate Peter de Caluwe, mais nous espérons qu’en janvier il sera possible de relancer une programmation qui se tient, car nous ne pouvons pas travailler à plein temps à cent pour cent de nos effectifs dans les ateliers de décors et de costumes, et nous n’avons pas l’autorisation de faire des tests Covid-19 sur des personnes qui sont asymptomatiques. Ainsi, la production prévue en janvier-février du Tour d’écrou de Britten, tous les acteurs de la production devraient être testés dans leurs pays d’origine quarante-huit heures avant d’entrer en Belgique, puis il faudrait les tester à chaque répétition et à chaque représentation… Ce qui tient de l’impossible…

Le Théâtre de La Monnaie en son entier ne pense qu’à l’avenir, sûr d’être capable de s’adapter à toutes les situations, jusqu’à deux cents places si nécessaire en janvier et février prochains, et s’il envisage bien sûr le pire, il ne cède en rien à la frustration et à l’angoisse, bien qu’il ne soit pas question d’envisager des déficits qui ont trop longtemps entravé l’activité du théâtre de la fin de l’ère Gérard Mortier jusqu’en 2013. « Nous ne touchons pas aux prochaines saisons, assure Peter de Caluwe, et nous maintenons les commandes que nous avons passées à Philippe Boesmans, On a purgé bébé de Feydeau pour Noël 2022, et à Bernard Foccroule en 2023. »

Bruno Serrou

1) www.lamonnaie.be/fr/streaming/1793-is-this-the-end. 2) Quelques heures avant la première répétition, le chef d’orchestre Patrick Davin était terrassé à 58 ans par un arrêt cardiaque le 9 septembre

 

jeudi 22 octobre 2020

A Aix-en-Provence, les jeunes musiciens tablent sur de nouveaux horizons

Aix-en-Provence. Grand Théâtre de Provence. Vendredi 16, samedi 17 et dimanche 18 octobre 2020

Aix-en-Provence, salle du Grand Théâtre de Provence. Photo : (c) Bruno Serrou

Sous l’égide de Renaud Capuçon et de Gérard Caussé, dix jeunes compositeurs et quinze jeunes interprètes se sont produits Grand Théâtre de Provence du 16 au 18 octobre pour des concerts en entrée libre les premiers jours d’un couvre-feu soudain

Les jeunes instrumentistes encadrés par Gérard Caussé (à gauche) et Renaud Capuçon (à droite). Photo : (c) Grand Théâtre de Provence

L’intitulé de ce week-end, Horizons Nouveaux, disait bien qu’il s’agissait, en pleine période de désarrois pour les artistes et le public, de créer des perspectives d’avenir. Cet événement financé par le seul mécénat a été voulu par Dominique Bluzet, directeur du Grand Théâtre de Provence. « Au sortir du confinement, dit-il, la relation aux jeunes est capitale. Ce week-end répondait à un désir de solidarité, les jeunes étant les musiciens les plus fragilisés car en début de carrière, ils ne peuvent plus jouer à l’étranger tandis qu’en France plus des quatre-cinquièmes de leur activité a disparu. Ils sont donc socialement extrêmement fragilisés. »

Anna Egholm (violon) et Gérard Caussé (alto). Photo : (c) Grand Théâtre de Provence

Tandis que le monde de la culture était astreint à remettre à plat ses programmations dès le week-end dernier pour s’adapter dans l’urgence aux nouvelles contraintes sanitaires dans huit métropoles touchées par le couvre-feu, l’un des théâtres de l’agglomération Aix-Marseille a réussi à organiser dans l’urgence un festival de trois jours réunissant vingt-cinq jeunes musiciens (dix  compositeurs et quinze interprètes) autour de Renaud Capuçon et de son complice de toujours l’altiste Gérard Caussé. « Renaud et moi avons le privilège de l’âge, sourit Caussé. Nous avons pu faire des choses pendant le confinement, à la télévision, à la Philharmonie où nous avons pu donner des concerts sans publics. Pas les jeunes. Nous avions vu que Daniel Barenboïm, à Berlin, avait passé commande à dix compositeurs de renom pour des concerts à la Boulezsaal. Mais contrairement à lui, nous avons choisi de faire appel à des jeunes. On pense aux jeunes interprètes, pas aux jeunes créateurs, qui ont pourtant plus de difficultés. Nous avons demandé à des artistes références dans le domaine de la musique contemporaine qui participent à des festivals qui lui sont consacrés de nous mettre sur des pistes de compositeurs entre vingt et quarante ans, et moi-même qui m’y intéresse beaucoup ayant été des membres fondateurs de l’Ensemble Intercontemporain. Quant aux jeunes interprètes, nous en rencontrons beaucoup dans les masters classes et dans les attributions de bourses… » 

Yves Chauris (né en 1980). Photo : DR

Compositeurs et interprètes ont subi de plein fouet la crise du coronavirus, et se sont retrouvés dépourvus de toute perspective immédiate de concerts et de commandes. Si bien qu’ils se sont empressés de répondre favorablement à l’invitation de Renaud Capuçon, malgré les délais serrés qui étaient imposés aux compositeurs, trois mois pour composer chacun une œuvre nouvelle afin que leurs interprètes puissent travailler les partitions un mois en amont du concert. Les formations imposées correspondaient à celles des œuvres du répertoire programmées à l’ensemble instrumental...

Christian Mason (né en 1984). Photo : DR

Pour les jeunes compositeurs en effet cette période est particulièrement compliquée. Surtout s’ils se consacrent exclusivement à la création, les institutions reportant systématiquement les commandes à des jours espérés meilleurs. Christian Mason, compositeur britannique recommandé par son confrère français Benjamin Attahir rencontré en 2011 à l’Académie de Lucerne de Pierre Boulez, était de la sélection. « Renaud Capuçon m’a commandé une œuvre en me donnant libre choix dans l’instrumentarium qu’il souhaitait rassembler. J’ai opté pour celui de La Truite de Schubert, pour un quintette avec piano et contrebasse. Actuellement, je travaille beaucoup pour moi, sans savoir quand mes pièces seront jouées… »

Aliya Vodovozova (flûte), Renaud Capuçon (violon), Sindy Mohamed (alto), Caroline Sypniewski (violoncelle). Photo : (c) Grand Théâtre de Provence

Parmi les interprètes de la pièce de Mason, la violoniste Anna Engholm, élève de Renaud Capuçon. « Il m’a contactée par SMS, me demandant si j’étais libre du 13 au 18 octobre. Il ne m’a rien dit sur de plus, pas même sur l’objet de son projet. Mais sachant qu’avec lui c’est toujours super, je n’ai pas hésité une seconde. Depuis la crise de la Covid-19, tant de projets sont annulés, que dès qu’un se présente, je suis très motivée, espérant qu’il ne soit pas annulé. En plus, celui-ci était attractif, car il est extrêmement intéressant de travailler avec autant de compositeurs en une semaine. C’est un luxe d’avoir autant de temps avec eux, car ils ont chacun une façon très personnelle de travailler. Il y en a avec qui ça marche immédiatement, ils nous donnent beaucoup de liberté, changent des choses sur leur partition, avec qui on essaye des choses, d’autres qui ont une idée très claire de ce qu’ils veulent, il nous faut donc tout faire pour y arriver. Et surtout, c’est très important de faire de la création parce que c’est la musique de demain. »

Anna Egholm (violon), Gérard Caussé (alto), Julia Hagen (violoncelle), Ricardo Delgado (contrebasse), Guillaume Bellom (piano). Photo : (c) Grand Théâtre de Provence

Le public aixois ne s’y est d’ailleurs pas trompé en venant en nombre assister à ces trois jours hors normes. Plus de six cents spectateurs de tous âges, jusqu’aux plus jeunes enfants, pour une jauge totale de mille trois cents personnes, attirés par la gratuité de l’événement mais aussi par la programmation et par le désir de retrouver les joies de la musique jouée en direct et de la découverte. Peu de défections en cours de concerts en dépit de la témérité de certaines oeuvres qui aurait pu déconcerter ce public où se bousculent autant de mélomanes avertis que de novices. Il faut dire que les programmes étaient fort bien pensés. Car si les œuvres nouvelles alternaient avec le grand répertoire, leur enchaînement n’avait rien d’artificiel, mais se présentaient au contraire sous des formes instrumentales et structurelles comparables, créant ainsi la surprise sur un même effectif entre passé et présent. La variété des styles et des écoles était assurée, et trois œuvres sont finalement sorties du lot parmi les dix créations, car tel est le sort d’une telle opération, Shadowy Fish de Christian Mason (né en 1984), J’écrivais des silences d’Yves Chauris (né en 1980), ou Midarégami d’Aki Nakamura (née en 1975).

Bruno Serrou

A voir et à écouter sur Arte Concerts pendant 1 an, sur France Musique les 30 novembre, 2 et 9 décembre 2020 à 20h