lundi 16 septembre 2019

La Traviata 2.0 de Simon Stone révèle à l’Opéra Garnier une extraordinaire cantatrice, la soprano sud-africaine Pretty Yende

Paris. Opéra national de Paris, Palais Garnier. Dimanche 15 septembre 2019

Giuseppe Verdi (1813-1901), La Traviata. Pretty Yende (Violetta Valeri). Photo : (c) Opéra national de Paris

Simon Stone présente une version Internet et réseaux sociaux convaincante de l’opéra le plus populaire de Giuseppe Verdi

Giuseppe Verdi (1813-1901), La Traviata. Photo : (c) Opéra national de Paris

Opéra parmi les plus joués dans le monde, La Traviata de Verdi est présenté à l’Opéra de Paris dans sa quatrième production en vingt-deux ans. Après Jonathan Miller en 1997, Christophe Marthaler en 2007 (dont on retrouve ici la brouette au deuxième acte) et Benoît Jacquot en 2014, l’urgence d’une nouvelle mouture n’était pas acquise. Pourtant, ce qu’offre à voir Simon Stone s’avère plutôt probant.

Giuseppe Verdi (1813-1901), La Traviata. Photo : (c) Opéra national de Paris

Situant l’action dans le monde cybernétique des réseaux sociaux de l’ère du 2.0, Simon Stone, qui signe ici sa première production à l’Opéra de Paris, frappe fort en plongeant sans artifice Violetta Valeri au cœur du XXIe siècle dans le monde de la jetset et de l’industrie du luxe, monnayant ses charmes sur Internet avant d’apprendre par e-mail être victime d’un retour de son cancer. L’on voit sur un mur unique placé au centre d’un plateau tournant fort bruyant au demeurant - il le sera plus encore à la deuxième représentation lorsqu’au troisième acte le galet central restera bloqué, empêchant les décors des trois dernières scènes d’apparaître - des sms échangés entre Violetta et Alfredo, la générosité de la dévoyée appréciée à l’aune des découverts abyssaux des relevés de comptes, les relances bancaires, le harcèlement de la cancéreuse par une mutuelle sans scrupules. Fêtes nocturnes, intimité champêtre, jeux de hasard s’enchâssent de façon vertigineuse. Le tout donne au personnage central une humanité douloureuse qui touche par son authenticité.

Rideau de La Traviata mis en scène au Palais Garnier par Simon Stone. Photo : (c) Bruno Serrou

Même si l’on peut regretter l’excès d’effets dès l’ouverture, qui est perturbée par une envahissante série de photos retraçant le passé de l’héroïne tandis qu’elle agonise, ou les sms échangés entre la jeune femme et son amie Flora après sa rupture avec Alfredo, le foisonnement abusif des notifications 2.0. Seul être porteur d’humanité, Alfredo avec qui Violetta tentera de fuir dans un monde bucolique que le metteur en scène se plaît à persifler avec une Violetta chaussée de bottes en caoutchouc qui traie une vache et un Alfredo qui écrase le raisin pieds nus dans une cuve. C’est au nom d’un mariage princier de sa fille que le père Germont demande à Violetta de sacrifier son amour pour son fils, rupture que l’amant découvre sur Instagram, tandis que les jeux d’argent se font sur des tablettes informatiques, argent qui se matérialise néanmoins pour qu’Alfredo le jette à la figure de Violetta.

Giuseppe Verdi (1813-1901), La Traviata. Photo : (c) Opéra national de Paris

Le tout est animé par une direction d’acteur au cordeau par Simon Stone au sein de laquelle la distribution se meut avec un naturel incroyable. Pour sa prise de rôle, révélation de la soirée, Pretty Yende campe une Violetta rayonnante de beauté, juvénile, spontanée, dotée d’une voix pleine et mordante dont il émane la plus vive émotion. Le saisissement est à son comble avec l’air Addio del passato, adieu à l’amour et à la jeunesse. Benjamin Bernheim est un Alfredo incandescent, la voix est étincelante, colorée, puissante. Face à ce couple magnifique, Ludovic Tézier, noble, autoritaire, retrouve en Germont l’un de ses grands emplois.

Giuseppe Verdi (1813-1901), La Traviata. Photo : (c) Opéra national de Paris

Dans la fosse, la direction de braise de Michele Mariotti fait de l’Orchestre de l’Opéra de Paris un personnage protéiforme, avec ses cordes fiévreuses, ses bois flamboyants, ses cuivres crépusculaires qui éclairent le drame comme autant de mystères de l’amour, lançant des flèches acérées de déchirements, d’élans inapaisés.

Bruno Serrou

vendredi 6 septembre 2019

La chef américaine Karina Canellakis a ouvert la saison 2019-2020 de l’Orchestre de Paris


Paris. Philharmonie. Salle Pierre Boulez. Jeudi 5 septembre 2019

Photo : (c) Bruno Serrou

De transition pour l’Orchestre de Paris, la saison 2019-2020 s’est ouverte mercredi et jeudi à la Philharmonie sur un programme fourre-tout à même de permettre de juger des qualités d’un impétrant susceptible de remplacer un directeur musical démissionnaire.

Photo : (c) Bruno Serrou

Le premier chef d’orchestre à se présenter aura été la jeune chef étatsunienne Karina Canellakis. Son nom seul aura attiré la foule des grands jours. Etait-ce le fait qu’elle soit femme ? Question sans doute saugrenue… Restons-en donc à sa qualité de chef d’orchestre déjà à la tête d’une belle carrière, malgré son jeune âge. Née à New York en 1981, violoniste de formation, fille d’un chef d’orchestre et d’une pianiste, elle est diplômée du Curtis Institute (violon) et de la Juilliard School pour la direction d’orchestre qu’elle a également travaillée avec Allan Gilbert et Simon Rattle. Elle a fait ses débuts en Europe en 2015 en dirigeant l’Orchestre de Chambre d’Europe à Graz. Lauréate de la Fondation Georg Solti en 2016, elle est nommée chef assistante à Dallas. En 2018, elle est choisie par le Comité Nobel pour diriger le concert de gala du Prix Nobel. Cette même année 2018, elle est nommée chef principal de l’Orchestre Philharmonique de la Radio Néerlandaise, poste qu’elle occupe depuis ce mois de septembre 2019. Cette saison 2019-2020, elle fera ses débuts avec l’Orchestre de Philadelphien les Orchestres Symphoniques de San Francisco d’Atlanta et du Minnesota, l’Orchestre Symphonique de Londres, le Philharmonique de Munich et l’Elbphilharmonie de Hambourg.

Photo : (c) Bruno Serrou

En France, Karina Canellakis a fait ses débuts au Festival de Saint-Denis avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France, et elle doit retrouver l’Orchestre de Paris une seconde fois cette saison.

Photo : (c) Bruno Serrou

Pour son premier concert de la saison, elle s’est vue confier un programme foutras, de Wagner à Bartók, en passant par Ravel. Geste précis, mouvement dans l’espace aérien, bras sûr, elle s’est principalement imposée dans le Concerto pour orchestre de Béla Bartók, même s’il a manqué d’expressivité. Les musiciens de l’Orchestre de Paris ont joué le jeu avec un plaisir évident, chaque pupitre s’exposant volontiers à la virtuosité et au brio. Plus contestables en revanche les Wagner, dirigés avec une lenteur suffocante, à commencer par le Prélude de Lohengrin, sans charpente, et surtout les Wesendonck-Lieder dans lesquels la mezzo-soprano allemande Derothea Röschmann, dotée en outre d'un vibrato trio large, n’a pu assumer les longueurs de phrases imposées par Canellakis. Lenteur n’est pas synonyme d’expressivité, bien au contraire, car elle annihile toute dramaturgie, toute nuance expressive. La seconde suite de Daphnis et Chloé a fait son effet dans les moments les plus brillants et sonores, mais est apparu plus atone dans les passages plus intimistes.

Reste donc à confirmer, pour Karina Canellakis, malgré un brillant Concerto pour orchestre de Bartók.

Bruno Serrou