mercredi 20 février 2019

Wolfgang Rihm a été le compositeur central de la vingt-neuvième édition du festival de création musicale Présences de Radio France


Paris. Maison de la Radio. Grand Auditorium de Radio France. Du mardi 12 au dimanche 17 février 2019. Compte-rendu des concerts des 12, 14 et 15 février 22019, 20h.

Wolfgang Rihm (né en 1952). Photo ; (c) Maxppp / Rolf Haid

Portrait de Wolfgang Rihm

Après le Britannique Thomas Ades, le Hongrois Péter Eötvös, le Polonais Krzysztof Penderecki, le Finlandais Esa-Pekka Salonen, l’Allemand Hans Werner Henze, les Français Oscar Strasnoy et Thierry Escaich entre autres, Présences de Radio France consacre l’essentiel de son édition 2019 à l’Allemand Wolfgang Rihm (voir interview http://brunoserrou.blogspot.com/2018/04/wolfgang-rihm-cinq-questions-au.html). « L’on ne peut pas parler à mon propos d’un style unique, et je refuse que me soit m’accolée une quelconque étiquette. Je fais au contraire de la musique dans divers styles parce que si je n’obéissais qu’à un seul, mon œuvre serait beaucoup moins riche, je n’aurais pas écrit autant parce que je n’aurais eu qu’un seul point de départ stylistique. Mais comme je dialogue et commente ma musique avec ma musique, je change continuellement de style. » Aux côtés de son aîné Helmut Lachenmann, Wolfgang Rihm est le compositeur-phare de la musique en Allemagne contemporaine. Il est aussi le plus prolifique, avec plus de 400 œuvres à son catalogue. C’est hélas en son absence qu’une sélection de ces dernières est donnée, le compositeur étant souffrant.

Né en 1952 à Karlsruhe où il enseigne, Rihm dévore la vie à pleine dents, toujours le visage gouailleur et le rire sonore. « Je ne tiens pas à parler de ma musique, prévient-il. Je la traite en l’écrivant, et si je dois la commenter, c’est en composant. Je suis un homme d’action, et ma façon d’agir est d’écrire de la musique. » Il ne revient jamais sur ses œuvres, et il ne regrette pas d’avoir écrit l’une d’elles. « Je ne compose pas pour l’éternité dans la mesure où je crée au présent. Après, on verra ce qui reste ou pas de moi, mais ce n’est pas à moi de faire mon choix parce que tout est pour moi ma vérité. » Contrairement à beaucoup de ses confrères, Rihm vit quasi exclusivement de sa musique. « Ma vie m’accapare selon mon souhait d’avoir une vie privée. Le fait que je ne sois ni chef d’orchestre ni instrumentiste joue sans aucun doute un rôle pour moi. Je tiens mes séminaires à Karlsruhe, j’y reçois des visiteurs du monde entier et j’y vis exclusivement pour mon œuvre. J’ai ainsi plus de temps pour composer, et je ne considère pas l’enseignement comme une activité qui prend du temps. Je voyage de moins en moins. Je reste donc chez moi, et je prends le temps d’écrire. Lorsque je suis dans un train, je travaille tout le temps. Ma tête ne cesse de travailler, même si je ne suis pas toujours devant une feuille de papier. J’aime être balancé par le rythme du train, dont les oscillations résonnent dans ma tête. Et lorsque je me mets à ma table de travail, je suis très concentré. Une fois que je commence, je m’y mets vraiment, et j’aime écrire, et c’est en travaillant beaucoup que j’arrive à faire beaucoup. »

C’est donc un petit panel des œuvres de Rihm qui est présenté en une semaine à Radio France. Le festival a donné des créations mondiales et françaises, et des pages plus connues, en tous genres, symphonique, musique de chambre, à l’exception de l’opéra, qui reste encore à découvrir en France, à l’exception de Jacob Lenz, régulièrement donné en France. Ces œuvres comme de coutume à Présences ont été mises en regard de partitions d’autres compositeurs d’aujourd’hui.

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Compte-rendu de trois concerts donnés Grand Auditorium de Radio France

Quinze concerts en six jours de festival consacré à la musique contemporaine à Radio France, c’est moins que Musica à Strasbourg ou les Manca de Nice, pour n’évoquer que quelques manifestations annuelles, mais c’est ce qui reste des deux semaines de Présences créé en 1991 par Claude Samuel.

De la triade de concerts entendus, seul le dernier m’a permis d’écouter d’authentiques chefs-d’œuvre, dont deux de Wolfgang Rihm. La soirée inaugurale réunissait des pièces pour piano et percussion. Retenu chez lui à Karlsruhe pour cause de maladie, Wolfgang Rihm a été malgré lui absent de cette édition dont il était l’invité central. Il n’a pas non plus pu honorer les commandes que lui avait passées Radio France pour l’occasion. Ainsi, en lieu et place de la nouvelle pièce pour piano annoncée, Bertrand Chamayou s’est rabattu sur la Sixième Klavierstücke que Wolfgang Rihm a composé en 1977-1978. Une partition déjà impressionnante qui impose la griffe de l’auteur, alors âgé de 25 ans, des grandes œuvres qui forment le jalon de sa création et de laquelle Chamayou a donné une lecture inventive et chatoyante. Eminent connaisseur de la percussion, Hugues Dufourt (1943) s’avère en-deçà de sa créativité dans L’Eclair d’après Rimbaud de 2014 dont Bertrand Chamayou, Vanessa Benelli Mosell, Florent Jodelet et Adélaïde Ferrière n’ont pas pu restituer la violence, le « feu dévorant » annoncé par le compositeur qui a tiré ces pages d’Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud. Moins convainquant encore, le formidable Refrain pour piano et percussion que Karlheinz Stockhausen (1928-2007) a composé en 1959. Vanessa Benelli Mosell et Florent Jodelet en ont donné une juste interprétation linéaire et annonciatrice du minimalisme, mais amoindrissant l’inventivité sonore et les reliefs de cette page à l’aléatoire limité. Ce premier concert s’est conclu sur la création mondiale de Martin Matalon (1958) d’Atomization, Loop & Freeze pour trois pianos et trois percussionnistes (un de plus dans chacun des pupitres que pour la Sonate de Bartók). Dans les sept sections de cette œuvre de 2018, le compositeur argentin retrouve les préoccupations qui jalonnent sa création entière, pulsation, pulsation atomisée, pulsation fantôme, flux aléatoire et structuré, temps flottant, chaque section étant nettement définie par quatre éléments, l’articulation du temps, le traitement de la ligne, l’idée formelle et la dynamique, ce qui n’empêche pas l’unité de la partition qui ne présente aucune rupture nette. Sous la direction du compositeur, Bertrand Chamayou, Vanessa Benelli Mosell, Sébastien Vichard (pianos), Florent Jodelet, Adélaïde Ferrière et Eve Payeur (percussion) ont su donner la quintessence de cette pièce, qui s’avère moins marquante que la plupart des œuvres de Matalon.

Comme c’est souvent la cas, les programmateurs de Présences de Radio France sont tombés dans le piège de la comparaison de Wolfgang Rihm avec Pascal Dusapin (1955). Certes, les deux compositeurs s’imposent par leur corpulence assez comparable, mais leurs univers et leurs conceptions de la musique sont fort éloignés les uns des autres. C’est avec Uncut, Solo pour orchestre n° 7 du compositeur français qu’a commencé le concert du 14 février confié à l’Orchestre National de France dirigé par Nicholas Collon. Un court mais dense monobloc tonitruant de 2008-2009 doté d’une orchestration compacte pour un orchestre fourni (bois et cuivres par quatre, six cors, tuba, deux percussionnistes, soixante instruments à cordes) dont les sons sont projetés de façon unidirectionnelle à la face du public. Le Concerto pour piano et orchestre n° 2 de Wolfgang Rihm n’est pas du meilleur du compositeur qui, dans ses plus de quatre cents opus, n’enchaîne pas les chefs-d’œuvre, mai qui pourrait lui en vouloir tant il sait aussi donner des pièces majeures qui forment autant de jalons de la musique de notre temps. Malgré son incontestable talent, Tzimon Barto n’a pas convaincu dans cette œuvre qu’il a pourtant créée au Festival de Salzbourg le 24 août 2014 sous la direction de Christoph Eschenbach. Il n’a pas témoigné davantage de bon goût et de sens de la transition en donnant un bis un Nocturne de Chopin sans rapport avec le concerto et qui plus est joué de façon mielleuse et à peine audible. Pas plus convaincant le Why so Quiet d’Yves Chauris (1980) composé en 2014-2015, ni même Transitus de Rihm créé le 5 mai 2014 à La Scala de Milan sous la direction de Riccardo Chailly.

En revanche, le concert du 15 février, dont les changements de plateau ont doublé la durée, est à marquer d’une pierre blanche. Passons rapidement sur la création du charmant et souriant Fantaisie-Concerto pour alto et orchestre commandé à Graciane Finzi (1945) en 2016 par Radio France interprété avec allant par Marc Desmons. Le reste du programme a démontré combien la musique d’aujourd’hui peut être inventive, originale, puissante, porteuse d’avenir. A commencer par le bouleversant De Profundis d’après le Psaume 130 donné en première audition française que Wolfgang Rihm a composé en 2015. Autre création en France, le remarquable In-Schrift II du même Rihm. Commande de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, qui l’a créé le 20 octobre 2013 sous la direction de Simon Rattle à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’inauguration de la Philharmonie de Berlin, cette partition de seize minutes pour grand orchestre (flûte alto, deux hautbois, sept clarinettes, six bassons, six cors, quatre trompettes et trombones, deux tuba, percussion, piano, harpe, violoncelles, contrebasses) est particulièrement ambitieuse, autant sur le plan sonore que sur la répartition dans l’espace de l’exécution. Rihm n’est assurément pas le seul compositeur à avoir de telles préoccupations, mais In-Schrift II, peut-être en raison de sa brièveté, donne une impression d’immédiateté et de profondeur qui le distingue des œuvres de notre temps. Si cette répartition dans l’espace ne constitue pas une nouveauté, l’œuvre sonne de façon particulièrement originale, rien ne paraissant vraiment familier à l’écoute. L’univers sonore de Rihm est remarquablement immersif et captivant, notamment par la prépondérance des instruments les plus graves de l’orchestre, d’où les violons et les altos sont exclus, la famille des flûtes étant représentée par une unique alto, qui côtoie pas moins de six clarinettes, avec trois bongos dispersées dans les hauteurs de la salle au-dessus du public, six bassons (dont quatre contrebassons), quatre trombones et deux tubas). Une page aussi inventive et exaltante que l’immense chef-d’œuvre Jagden und Formen pour orchestre (1995-2008).

Autre page majeure, cette fois de la fin du XXe siècle, donné en conclusion de ce concert, l’impressionnant Formazioni pour chœur mixte et grand orchestre de Luciano Berio (1925-2003) créé le 15 janvier 1985 par son commanditaire, l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam dirigé par Riccardo Chailly qui l’ont enregistré chez Decca avec la Sinfonietta. Si l’orchestre est « habituel », sa répartition est pour le moins inhabituel. L’objet de Formazioni est les relations au sein des familles traditionnelles d’instruments et les rôles qu’ils sont appelés à jouer sont définis de façon nouvelle. A gauche, à l’avant, et à droite, à l’arrière, deux groupes d’instruments à vent, avec deux groupes de cuivres placés à droite et à gauche au centre. Un groupe de cinq clarinettes et contrebasses est placé au centre sur le devant du plateau entouré de violons et d’altos. Berio a qualifié les cordes de « ciment souvent caché », les violons cèdent leur place aux contrebasses. Les instruments les plus graves sont assis au plus près du chef d’orchestre, tandis que les plus aigus sont à l’arrière. Cette spatialisation suscite une nouvelle perspective acoustique, avec l’interaction incessante entre des blocs de sons massifs et des passages de musique de chambre. Ainsi, Formazioni constitue pour les interprètes une véritable gageure, autant pour les pupitres solistes que pour le collectif de l’orchestre et du chœur. Il convient donc de saluer l’exceptionnelle réalisation du Chœur de Radio France et de l’Orchestre Philharmonique de Radio France dirigé avec une rigueur, une énergie, une maîtrise éblouissante par le chef argentin Alejo Pérez.

Bruno Serrou

lundi 11 février 2019

Legrenzi et sa « Divisione del mondo » révélés par Christophe Rousset à l’Opéra de Strasbourg


Strasbourg. Opéra national du Rhin. Vendredi 8 février 2019

Giovanni Legrenzi (1626-1690), La divisione del mondo. Venus (Sophie Junker) met le feu à l'Olympe. Photo : (c) Klara Beck

Christophe Rousset ressuscite à l’Opéra du Rhin un opéra du compositeur vénitien Giovanni Legrenzi, La divisione del mondo qui donne de l’Olympe une vision libertine et pleine d’humour en plus de quatre-vingts airs et ensembles.

Giovanni Legrenzi (1626-1690), La divisione del mondo. Photo : (c) Klara Beck

Héritier de la tradition initiée par Claudio Monteverdi, poursuivie par Francesco Cavalli, Giovanni Legrenzi (1626-1690) reste aujourd’hui méconnu alors qu’il fut en son temps l’un des musiciens les plus renommés d’Europe, au point d’influencer jusqu’à Jean-Sébastien Bach et Antonio Vivaldi. La divisione del mondo (1675) est le quatrième de ses dix-huit opéras. Contrairement à ses aînés, adeptes du recitar cantando (parlé chanté), Legrenzi alterne le récitatif et l’aria plus ou moins brefs, infiniment plus inventifs et variés que ceux de Haendel, car associant solos, duos, trios, quatuors et ensembles, et faisant fi de tout da capo. Ainsi, plus de quatre-vingts airs forment l’ossature de La divisione del mondo, drame musical en trois actes sur un livret de Giulio Cesare Corradi. Cet opéra à douze personnages conte l’histoire de la division du monde après la défaite de Titan par les dieux de l’Olympe sous la conduite de Zeus/Jupiter. La déesse Vénus est le personnage-clef, car il suscite une série de tentations qui entraîne les dieux dans la débauche, à l’exception notable de Saturne.

Giovanni Legrenzi (1626-1690), La divisione del mondo. Photo : (c) Klara Beck

Loin des machineries qui firent le succès de l’œuvre à sa création au Teatro San Salvador de Venise le 4 février 1675, la production particulièrement lisible présentée par l’Opéra du Rhin est mise en scène avec humour et habileté par Jetske Mijnssen dans un décor unique d’Herbert Murauer extrêmement efficace tant il autorise toute la magie du théâtre. La metteuse en scène hollandaise, découverte en France à Nancy en 2016 avec l’Orfeo de Luigi Rossi, joue avec esprit et délicatesse des jeux érotiques des dieux, évitant soigneusement la gaudriole et attestant d’un sens de la direction d’acteur singulièrement efficace. Dans des costumes contemporains mais seyants de Julia Katharina Berndt, les douze chanteurs réunis sur le plateau de l’Opéra de Strasbourg jouent avec malice cette parodie sérieuse de la mythologie grecque, qui n’est pas sans rappeler celle du Walhalla, mais en plus radieux. 

Giovanni Legrenzi (1626-1690), La divisione del mondo. Venus (Sophie Junker) et Mars (Christopher Lowrey). Photo : (c) Klara Beck

Sophie Junker est une Vénus énergique et fort séduisante, autant par sa silhouette que par sa voix. A l’instar de Sotaya Mafi, Diane tout aussi aguichante et à la voix juvénile. Julie Boulianne est une Junon, à la fois sœur et épouse de Jupiter, vindicative parfois criarde mais irrésistible. Ada Elodie Tuca et Alberto Miguélez Rouco sont des Amour et Discorde entreprenants. Les frères Jupiter (Carlo Allemano, ténor), Neptune (Stuart Jackson, ténor), Pluton (André Morsch, baryton) et Apollon (Jake Arditti, contre-ténor) sont des divinités délurées et gaiment dupées, tandis que leur père, Saturne (Arnaud Richard, baryton-basse), claudiquant et poussant continuellement son épouse Rhéa toute tremblante sur un fauteuil roulant, est inénarrable.

Giovanni Legrenzi (1626-1690), La divisione del mondo. Venus (Julie Boulianne)) et deux de ses frères. Photo : (c) Klara Beck

Dans la fosse, Christophe Rousset et ses Talens lyriques donnent à cette partition colorée une ductilité et une énergie singulièrement communicative. Ils servent cette œuvre méconnue avec un soin constant et une fraîcheur enjouée. Un pur joyau de l’ère baroque qui devrait connaître le renouveau.

Bruno Serrou

Jusqu’au 16 février Opéra de Strasbourg, du 1er au 3 mars La Sinne de Mulhouse, le 9 mars Théâtre de Colmar, du 20 au 27 mars Opéra de Nancy, les 13 et 14 avril Théâtre du Château de Versailles

vendredi 1 février 2019

Avec « Il primo omicidio », Alessandro Scarlatti et l’immense René Jacobs viennent de faire une brillante entrée à l’Opéra de Paris


Paris. Opéra de Paris - Palais Garnier. Jeudi 24 janvier 2019

Alessandro Scarlatti (1660-1725), Il primo omicidio. Photo : (c) Bernd Uhlig / Opéra national de Paris

L’un des plus grands maîtres incontestés du retour à l’authenticité de l’interprétation dans le style baroque, vivant en outre à Paris depuis des lustres, a fait sa première apparition jeudi dans la fosse de l’Opéra de Paris, le Belge René Jacobs. Il n’y avait pas même été invité au temps de sa splendeur vocale, et ce n’est que le 24 janvier qu’il y a fait ses débuts de chef d’orchestre, alors que le monde entier l’invite et le bichonne depuis des décennies.

Alessandro Scarlatti (1660-1725), Il primo omicidio. Brigitte Christensen (Eve), Thomas Walker (Adam), Kristina Hammarström (Caïn), Olivia Vermeulen (Abel). Photo : (c) Bernd Uhlig / Opéra national de Paris

Autre débuts in loco, Alessandro Scarlatti (1660-1725). En effet, aucune œuvre du maître de l’opéra napolitain n’y avait été jusqu’à présent programmée. Et ce n’est même pas avec l’un de ses ouvrages scénique qu’il fait son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris, mais avec l’un de ses oratorios scéniques, genre créé au XVIIe siècle pour la Chiesa Nuova des Oratoriens de Rome s’inscrivant dans le renouveau de la Contre-Réforme, Il primo omicidio (Le premier meurtre) composé en 1707. Le livret d’Antonio Ottoboni plonge dans le quatrième chapitre de la Genèse, contant le meurtre originel d’Abel par Caïn. Ainsi, les personnages ne sont autres qu’Adam et Eve et leur deux fils, ainsi que Dieu et Lucifer. La structure de l’œuvre enchaîne récitatifs et airs, dont le systématisme quelque peu lassant est amorti par trois remarquables duos.  

Alessandro Scarlatti (1660-1725), Il primo omicidio. Photo : (c) Bernd Uhlig / Opéra national de Paris

La musique de Scarlatti est d’une grande introspection spirituelle. Son propos prête davantage au recueillement qu’au spectacle visuel, mais le metteur en scène plasticien Romeo Castellucci, qui avait réalisé Moïse et Aron de Schönberg à Bastille, a réussi la gageure d’un spectacle d’une grande beauté plastique. La première partie se déroule derrière un rideau opaque dans la manière du premier acte de Moïse et Aron, des aplats de couleurs dans le style Rothko, un retable du duecento italien, une gestique austère façon Robert Wilson. Dans la seconde partie, Castellucci a la curieuse idée de remplacer les protagonistes par des enfants qui miment les chanteurs, qui s’expriment depuis la fosse. Est-ce pour affirmer l’innocence des premiers hommes, y compris d’Abel qui découvre la mort en tuant son frère ?... Malgré la prestation des enfants, l’effet n’est guère convainquant, en raison du décalage permanant entre ce que l’on voit et ce que l’on entend, la distance entre la fosse et le plateau annihilant tout effet de jumelage.

Alessandro Scarlatti (1660-1725), Il primo omicidio. Robert Gleadow (Lucifer). Photo : (c) Bernd Uhlig / Opéra national de Paris

Uniforme et sans portée dramatique, le spectacle serait ennuyeux si ce qu’il est donné à entendre n’était pas magistralement interprété. A la tête de l’orchestre géré par son fils, le B’Rock Orchestra (B pour Baroque et pour Belge) basé à Gand  dont le noyau dur compte une vingtaine de musiciens belges et internationaux, qui entendent se concentrer sur l’exécution axée sur l’intensité expressive, René Jacobs dispose ici d’une formation d’excellence qui, sous sa direction dramatique et supérieurement ressentie, lui permet d’exalter des sonorités larges, amples, contrastées, sensuelles et lumineuses magnifiées par un jeu précis et sûr, un allant et une homogénéité parfaite. Particulièrement équilibrée, la répartition des masses dans la fosse se fonde sur la symétrie et la stéréophonie enveloppant subtilement l’ensemble de l’espace du théâtre. Jacobs chante ici dans son jardin, avec une partition qu’il connaît de fond en comble, pour l’avoir souvent dirigée et même enregistrée en 1997 (CD Harmonia Mundi), chantant la partie de Dieu tout en dirigeant l’Akademie für alte Musik de Berlin.   

Alessandro Scarlatti (1660-1725), Il primo omicidio. Photo : (c) Bernd Uhlig / Opéra national de Paris

Pour ses débuts à l’Opéra national de Paris, tenant compte de la taille (conséquente) du palais Garnier, René Jacobs a renforcé les effectifs instrumentaux, ajoutant aux cordes des hautbois, des flûtes à bec et des trombones. Et choisi d’enrichir le continuo (deux orgues, deux clavecins, deux luths, une harpe). Sans être éblouissante mais homogène, la distribution vocale se plie harmonieusement à la vision du chef belge, avec la soprano suédoise Kristina Hammarström (Caïn), la mezzo-soprano hollandaise Olivia Vermeulen (Abel), le ténor britannique Thomas Walker (Adam), la soprano norvégienne Brigitte Christensen (Eve), le contre-ténor bavarois Benno Schachtner (Dieu) et le baryton-basse canadien Robert Gleadow (Lucifer), tous doublés par de jeunes acteurs sortis de la Maîtrise des Hauts-de-Seine/Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris.

Bruno Serrou

jeudi 31 janvier 2019

Berlioz et Les Troyens dupés à Bastille


Paris. Opéra national de Paris-Bastille. Vendredi 25 janvier 2019

Hector Berlioz (1803-1869), La Prise de Troie. Photo : (c) Vincent Pontet

Ce devait être le spectacle clef de l’ouverture de la grande année anniversaire de l’Opéra de Paris, le trois cent cinquantième de la création de l’Académie royale de Musique et de Danse et le trentième de l’inauguration de l’Opéra-Bastille. En effet, c’est en 1990, plus d’un an après le concert pour happy few du 13 juillet 1989, que le monumental Les Troyens d’Hector Berlioz inaugura les moyens techniques de la scène de la nouvelle scène de Bastille. Mais l’on déchante très vite…

Hector Berlioz (1803-1869), La Prise de Troie. Photo : (c) Vincent Pontet

Quoiqu’en programmant l’ouvrage dans le cadre du cent-cinquantenaire anniversaire de la mort de Berlioz, l’Opéra de Paris n’a pas craint de défigurer la partition en taillant à la serpe des scènes entières (ballet de l’acte III, scène de Panthée et duo des sentinelles, chanson d’Hylas amputée de moitié et quasi inaudible car chanté en fond de scène par un Bror Magnus Todenes assis de trois-quarts dos sur un rocking-chair et jouant avec des allumettes), direction sans âme de Philippe Jordan - comment un directeur musical peut-il accepter de telles amputations -, distribution inégale, scénographie d’opérette dans la seconde partie, des mouvements d’ensemble atones…

Hector Berlioz (1803-1869), La Prise de Troie. Photo : (c) Vincent Pontet

Le metteur en scène décorateur russe Dmitri Tcherniakov situe son action de La Prise de Troie dans une ville aux buildings de La Défense délabrés façon Beyrouth tandis que côté cour, un salon aux riches ornements baroques dorés surmonté d’un écran présentant façon BFM-TV la cour royale troyenne et décrivant les événements, tandis qu’à jardin le peuple se trémousse bêtement secouant des fanions de kermesse. Entre les deux actes de cette première partie, un changement de décor impressionnant conduit dans les ruines de la cité, acte durant lequel on apprend que Cassandre a été violée par son père, le roi Priam, avant de s’immoler par le feu, à l’instar du fantôme d’Hector quelques minutes plus tôt. 

Hector Berlioz (1803-1869), Les Troyens à Carthage. Ekaterina Semenchuk (Didon). Photo : (c) Vincent Pontet

Les trois actes des Troyens à Carthage se déroulent dans un décor unique sorti de chez Ikea représentant un hall d’hôpital, un « centre de soins en psycho-traumatologie pour victimes de guerre ». Du coup, l’action devient un non-sens continu que quantité de panneaux brandis par les « patients » tentent vainement d’expliciter. Ridiculement accoutrée de jaune canari, l’infirmière Didon et le réfugié Enée n’ont de relation que lointaine, Tcherniakov annihilant de la sorte toute passion entre les deux héros. Ce chaos vaudra au metteur en scène un virulent vacarme durant les saluts.

Hector Berlioz (1803-1869), Les Troyens à Carthage. Photo : (c) Vincent Pontet

Dans la fosse, la conception de Philippe Jordan, qui passe à côté de la partition, est apathique et rythmiquement plane au point de susciter l’ennui, et les rapports orchestre-plateau manquent singulièrement d’homogénéité. Pour sa première Cassandre, Stéphanie d’Oustrac s’avère touchante et noble, mais son manque de volume au-delà du septième rang ne peut faire oublier la performance d’Anna Caterina Antonacci dans Les Troyens (complets) du Châtelet en 2003 dirigé par John Eliott Gardiner et mis en scène par Yannis Kokkos. 

 Hector Berlioz (1803-1869), Les Troyens à Carthage. Photo : (c) Vincent Pontet

Que dire alors de la Didon d’Ekaterina Semenchuk, dont la présence a néanmoins sauvé la production, remplaçant au pied levé l’attendue Elina Garanča, malade. Vibrato prononcé au début, voix luxuriante et mure digne d’une comtesse de la Dame de Pique, elle convainc par son art de la nuance et par un engagement bouleversant dans sa détresse finale. L’Enée de Brandon Jovanovich est d’une aisance saisissante. La voix est puissante, solide, dotée d’un large nuancier, mais son français est aléatoire. Dans les petits rôles, rien moins que l’excellent Stéphane Degout en Chorèbe, Michèle Losier en Ascagne, Véronique Gens Hécube de luxe, Aude Extrémo Anna à la voix de velours, le cristallin Iopas de Cyrille Dubois. Hélas, Paata Burchaladze n’est plus que l’ombre de lui-même en Priam, et Christian Van Horn est un Narbal fatigué.

Bruno Serrou

mardi 22 janvier 2019

Julie Fuchs et Alphonse Cemin dans un récital riche et original


Photo : DR

Paris. Théâtre de l’Athénée. Lundi 21 janvier 2019

Lancés en 1977 par Pierre Bergé, les Lundis musicaux de l’Athénée sont l’un des rendez-vous majeurs pour les musiciens de renom qui cherchent à se produire dans des programmes originaux devant un public de connaisseurs.

Soprano aux aigus soyeux et au médium voluptueux, Julie Fuchs et son flamboyant partenaire Alphonse Cemin, avec qui elle fit ses classes de musique de chambre au Conservatoire de Paris, ont concocté un programme particulièrement original et passionnant. Une première partie consacrée à la mélodie française, une seconde au répertoire anglo-saxon, chacune commençant par une chanson populaire et se concluant sur des romances plus « légères ».

Vêtue d’une longue robe sombre ouverte sur les jambes,les cheveux rassemblés en arrière, en parfaite osmose avec son pianiste, Julie Fuchs a ouvert le récital sur une chanson de Barbara, Une petite cantate, qu’elle a chanté avec justesse, dans l’esprit de la voix lyrique de sa créatrice, tout en évitant soigneusement de l’imiter pour rester elle-même, démontrant ainsi l’universalité de l’art de Barbara. La cantatrice a enchaîné cette chanson directement à Claude Debussy, les six Ariettes oubliées de 1888 sur des poèmes de Paul Verlaine, dont le duo restitue avec onirisme la moindre inflexion, la cantatrice chantant de son timbre délicat l’infinie diversité des vers du poète et le pianiste donnant des harmonies d’un Debussy de vingt-six ans les polychromies éclatantes et les résonnances habitées. Trois autres mélodies de Debussy de nostalgique tonalité, Regrets et Apparition (1884) sur deux poèmes de Stéphane Mallarmé, avant Trois poèmes de Louise de Vilmorin de Francis Poulenc à la sensualité gourmande.

Sur un poème de E. E. Cummings, The Sun in My Mouth, mis en musique par l’artiste islandaise polymorphe Björk, Julie Fuchs a ouvert la seconde partie de soirée de sa voix chaude et naturelle, donnant ainsi un tour délicieusement « classique » à cette pièce, soutenue par le toucher raffiné d’Alphonse Cemin. Mais le « clou » de la soirée a été le cycle de six mélodies de l’Américain trop méconnu George Crumb (né en 1929), Apparition [Elegiac Songs and Vocalise pour soprano et piano amplifié] sur des poèmes de Walt Whitman. Un cycle extraordinaire de 1979, à la fois lyrique et hors normes côté piano, l’interprète jouant autant du clavier que des cordes dans le coffre et des pédales pour les résonances, le tout exploité de façon originale, tout en écoutant la cantatrice, qu’il ne couvre à aucun moment, Alphonse Cemin instillant à l’instrument des couleurs debussystes. Le récital s’est conclu sur deux arrangements de Songs de Cole Porter, Use Your Imagination et Sing me Guitar chanté avec allant par Julie Fuchs. Trois bis ont suivi, deux pages légères de Poulenc et Nuit d’Etoiles de Debussy sur un poème de Théodore de Banville.

Bruno Serrou

1) Julie Fuchs et Alphonse Cemin sont à l’Opéra de Bordeaux le 27 janvier