mardi 25 août 2015

Festival Berlioz V : Napoléon Bonaparte vu par Schönberg, Honegger, Constant et Castérède par Daniel Kawka et son Orchestre Symphonique OSE

La Côte-Saint-André (Isère), Eglise Saint-André, Chapiteau de la Cour du Château Louis XI, lundi 24 août 2015

Le canon de l'armée impériale et son canonnier à l'entrée de la cour du Château Louis XI. Photo : (c) Bruno Serrou

Le concert de ce lundi est loin d’avoir fait le plein, à La Côte-Saint-André. Il était pourtant vraiment dans la thématique de l’édition 2015, « Sur les routes de Napoléon ». Il faut dire que Arnold Schönberg (1874-1951), Jacques Castérède (1926-2014), Arthur Honegger et Marius Constant sur le haut de l’affiche effraie plus d’un mélomane, essence frileuse s’il en est et qui ne s’aventure guère au-delà du postromantisme tardif, et encore… Il suffit de se rappeler le slogan d’une station de radio qui, voilà peu encore, se targuait de diffuser de la musique « de Bach à Bartók »…

Albert Dieudonné dans le rôle de Napoléon Bonaparte dans le film Napoléon d'Abel Gance (1927). Photo : DR

Le lion, l’ogre et le renard par Vincent Le Texier, Daniel Kawka et l’Orchestre Symphonique OSE

Lancé comme chaque soir par un coup de canon tiré par un canonnier professionnel vêtu en hussard de Napoléon depuis la cour du château, le programme élaboré par Daniel Kawka et Bruno Messina était pourtant original et passionnant. Si Berlioz était loin en amont, puisque les trois compositeurs sont nés bien après sa mort, ce n’était pas le cas de Napoléon Ier. Un Napoléon présenté en toute objectivité, car tour à tour célébré et honni. C’est avec la dernière œuvre en date de la trilogie proposée que s’est ouverte la première partie de la soirée entièrement consacrée à des partitions pour récitant et formations instrumentales réduites. Les Trois fanfares pour des proclamations de Napoléon de Jacques Castérède datent de 1953. Le compositeur français de 27 ans venait de remporter le Concours de Rome et s’apprêtait à entreprendre le voyage de Rome pour son séjour de deux ans Villa Médicis. Pianiste de formation, auteur de quelques cent-cinquante partitions, dont un opéra de chambre, un ballet des pièces orchestrales et vocales et de la musique de chambre. Ce à quoi il convient d’ajouter plusieurs œuvres pour instruments à vent.

Vincent Le Texier, Daniel Kawka et les membre de l'Orchestre Symphonique OSE dans le Napoléon de Jacques Castérède. Photo : (c) Bruno Serrou

Napoléon vu par Castérède et Schönberg

Créées dans le cadre du Festival de Vichy en 1955 sous la direction de Tony Aubin, leur dédicataire, les trois parties de cette œuvre de treize minutes pour récitant, quatre cors, trois trompettes, trois trombones, tuba, deux percussionnistes et timbalier se fondent sur deux proclamations de l’empereur en personne et un extrait des Mémoires d’Outre-tombe de François-René vicomte de Chateaubriand (1768-1848) sur la défaite de Waterloo, la première étant axée sur la Campagne d’Italie, la suivante sur les Adieux à la Garde château de Fontainebleau, la dernière au 18 juin 1815, la Bataille de Waterloo. De cette partition dans la lignée d’Honegger davantage que de Messiaen dont l’auteur a été pourtant l’un des élèves au Conservatoire de Paris, Castérède travaille sur la déformation d’un motif qu’il module en fonction des changements de climats de l’épopée napoléonienne. Ici, il s’agit d’un récitant au sens propre du terme, contrairement à l’œuvre qui allait suivre, l’Ode à Napoléon op. 41 d’Arnold Schönberg. 

Vincent Le Texier, Daniel Kawka et les cordes de l'Orchestre Symphonique OSE à l'issue de l'exécution de l'Ode à Napoléon de Schönberg. Photo : (c) Bruno Serrou

Tandis que la première œuvre mettait en valeur cuivres et percussion, celle-ci met en avant les cordes et le piano, tandis que le récit est exprimé en Sprechgesang (parlé-chanté) à la façon de Pierrot lunaire et de Moïse et Aron. Composée en 1942 pour récitant, quatuor à cordes et piano ou pour récitant, orchestre à cordes et piano, au plus noir de la Seconde Guerre mondiale, neuf ans après que Schönberg se soit exilé aux Etats-Unis chassé de Berlin par les nazis, l’Ode à Napoléon op. 41 est une partition dodécaphonique qui contient l’hexacorde do-do dièse-mi-fa-sol dièse-la. Schönberg choisit l’ode que Lord Byron (1788-1824) écrivit en 1814 à l’encontre du dictateur Napoléon Bonaparte, texte qui permit à Schönberg de crier à son tour sa haine de la dictature, cette fois hitlérienne, à cent vingt huit ans d’intervalle, le lien se faisant dans le texte-même de Byron, qui se conclut sur les vers : « Un nouveau Napoléon pourrait surgir, / Pour à nouveau faire honte au monde - / Mais qui oserait planer si près du soleil, / Pour déployer une nuit sans étoile ? ». Daniel Kawka a choisi la version avec orchestre à cordes ainsi que le texte original en anglais du poème retenu par le compositeur. Cette partition d’une trentaine de minutes se fonde donc sur une série de douze sons mais cette dernière est de caractère tonal, qui le conduit jusqu’à la tonalité de mi bémol majeur qui est celle de la Symphonie « Eroica » de Beethoven initialement dédiée à Bonaparte avant de l’être finalement à « la mémoire d’un grand homme » sitôt que Beethoven eut appris que Napoléon s’était lui-même couronné empereur. L’excellent baryton-basse Vincent Le Texier s’est avéré plus à l’aise dans le récit en anglais et en sprechgesang de l’Ode à Napoléon de Schönberg, dont il a su traduire l’élan épique, la violence et la force de la déception de Byron et, de là, celle du compositeur austro-américain, que dans le texte dit dans les Proclamations de Napoléon de Castérède dans lesquelles il n’a pas trouvé tout à fait le débit et l’intonation de comédien qui sont de toute évidence requis par cette œuvre.  

Daniel Kawka et l'Orchestre Symphonique OSE pour la Suite Symphonique sur le Napoléon d'Abel Gance d'Honegger et Constant. Photo : (c) Bruno Serrou

Napoléon selon Gance, Honegger et Constant

La seconde partie du concert était entièrement dévolue à une Suite symphonique sur le Napoléon d’Abel Gance, film mythique long de neuf heures sans cesse retravaillé, coupé et rallongé depuis son tournage et son premier montage en 1925-1927. La dimension lyrique de ce film monumental a incité son producteur à en donner la première de la version dite « courte », en raison du montage de seulement cinq mille deux cents mètre de pellicule, à l’Opéra de Paris le 7 avril 1927 avec une musique d’Arthur Honegger, un mois avant la projection d’un montage de douze mille huit cents mètres à l’Apollo. Les diverses versions du film, qui ne cesse d’évoluer jusqu’en 1992, ont eu des musiques additionnelles à celles d’Honegger signées Henri Verdun (1935), Carmine Coppola (1981), Carl Lewis (1981) et Marius Constant (1992). C’est un mixte des musiques d’Honegger et de Constant qu’ont donné à entendre Daniel Kawka et l’Orchestre Symphonique OSE qu’il a créé en 2011 et qu’il a placé sous le signe de l’audace (de ce fait, OSE est à prononcer osé). Cette suite d’une heure enchâsse le Générique du film, et les scènes Nuit du 10 août, Masséna / La tempête, Calme, Préparation pour le combat / Siège de Toulon, Amiral Hood, L’armée anglaise, L’assaut, Après le combat, La romance du violine, Interlude et final, La Terreur, Les ombres, Chaconne de l’Impératrice, Napoléon, une reprise de Masséna, Les mendiants de la Gloire, L’armée d’Italie, Danse des enfants et la reprise du Générique. Aucun montage n’étant proposé par l’éditeur de la partition, Daniel Kawka a attesté de sa virtuosité en permutant à chaque scène, pendant un peu plus d'une heure, les différentes parties de la suite sans la moindre hésitation et sans la plus petite faute. Particulièrement cuivrée (quatre cors, trois trompettes, trois trombones, tuba) et percussive (trois percussionnistes), les bois étant par deux, les cordes étant au nombre de quarante (11-9-8-8-4) instrumentarium auquel il convient d’ajouter harpe et piano, l’œuvre alterne plages de batailles tonitruantes et d’élans poétiques et tendres, et l’on retrouve évidemment chants révolutionnaires et Marseillaise. Un passage saisit particulièrement, celui où cinq timbales exposent le thème du Ah ! Ça ira de Ladré et Bécourt. Dirigé avec allant par Daniel Kawka, avec des gestes d’une précision si saisissante qu’il suffisait de le regarder pour savoir ce qui allait se passer autant à l’orchestre que dans la musique, l’Orchestre Symphonique OSE a donné de cette Suite Napoléon d’Abel Gance en vingt numéros une interprétation d’une grande vélocité, colorée et dramatique à souhait, collant souvent le spectateur sur son siège tant ce qu’il était donné d’entendre semblant projeté en cinémascope.

Varduhi Yeritsyan (piano) dans les Sonates de Scriabine. Photo : (c) Bruno Serrou

Les Sonates pour piano de Scriabine par Varduhi Yeritsyan

Avant ce concert, Varduhi Yeritsyan a donné en l’église Saint-André le premier volet d’une intégrale des Sonates pour piano d’Alexandre Scriabine (1871-1915), compositeur révolutionnaire russe, à l’instar d’Hector Berlioz plus d’un demi-siècle plus tôt, dont elle avait donné une intégrale Amphithéâtre Bastille en juin 2013. Ce premier récital a permis d’entendre les sonates impaires. Après avoir interprétés les deux premières, dont la troisième dite « Etats d’âme », d’essence très classique, dans leur ordre chronologique, la pianiste française d’origine arménienne s’est interrompue pour avertir le public qu’elle allait poursuivre dans l’ordre inverse, commençant par la neuvième, sous-titrée « Messe noire », la plus novatrice, pour finir sur la cinquième, toutes plus serrées les unes que les autres et construites en un seul mouvement. Jouant avec un iPad sur le pupitre du Steinway de concert dont les pages se tournaient automatiquement mais qu’elle ne regardait guère, Varduhi Yeritsyan a joué avec rigueur et une aisance confondante ces pages exigeantes et tendues, dont elle connaît les moindres nuances, ces œuvres étant pour elle comme des pages d’un journal qui lui tient compagnie depuis des années et qu’elle a gravées pour le label Paraty.

Varduhi Yeritsyan donne les Sonates paires cet après-midi, à 17h, en l’église Saint-André, avant le concert de ce soir, Château Louis XI, de l’Orchestre National de Lyon dirigé par Fabien Gabel, avec le violoniste Tedi Papavrami en soliste dans un programme Kodaly, Rode, Tchaïkovski, Prokofiev.


Bruno Serrou

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