vendredi 30 janvier 2026

La reprise Théâtre du Châtelet de « L’Annonce faite à Marie » de Philippe Leroux conforte les extraordinaires qualités de ce chef-d’œuvre du théâtre lyrique du XXIe siècle

Paris. Théâtre du Châtelet. Mercredi 28 janvier 2026 

Philippe Leroux (*1958), L'Annonce faite à Marie
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Quel plaisir de retrouver à Paris, quatre ans après sa création à l’Opéra de Nantes, cette fois Théâtre du Châtelet, le grand œuvre de Philippe Leroux L’Annonce faite à Marie d’après Paul Claudel dont on entend avec émotion la voix au début et à la fin du spectacle. Le texte, immense, du poète dramaturge diplomate qui trouva la foi catholique contre un pilier de la cathédrale Notre-Dame de Paris, est admirablement servi par la musique de Philippe Leroux, et l’œuvre bouleverse du début à la fin, mais plus encore à partir du moment où Violaine informe son environnement qu’elle est atteinte de la lèpre, après avoir embrassé un lépreux, et plus encore au moment où sa sœur Mara lui remet son enfant mort en espérant qu’elle lui redonnera la vie. A partir de ces magnifiques instants l’œuvre atteint un poids considérable, celui d’un pur chef-d’œuvre. La distribution, la même qu’à Nantes, est remarquable, dans la fosse, l’Ensemble Intercontemporain, somptueux (que de beautés dans l’écriture orchestrale de Leroux ainsi que dans la partie électronique) s’est substitué à l’Ensemble Cairn, et Ariane Matiakh à Guillaume Bourgogne 

Philippe Leroux (*1958), L'Annonce faite à Marie 
Le baiser au lépreux : Vincent Bouchot (Pierre de Craon), Raphaële Kennedy (Violaine Vercors)
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Plus de trois ans après sa création le 12 octobre 2022 à l’Opéra de Nantes (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2022/10/naissance-dun-chef-duvre-lopera-de.html), le Théâtre du Châtelet, actuellement dirigé par le dramaturge Olivier Py, claudélien inconditionnel à qui l’on ne peut que formuler sa reconnaissance pour l’heureuse initiative de la programmation de cette œuvre majeure dans son théâtre de cette incunable production pour donner la première parisienne de cette partition majeure du répertoire lyrique du XXIe siècle. Compositeur trop rare dont les œuvres ont toutes un poids considérable dans la création contemporaine par leur extrême sensibilité, leur puissante originalité, Philippe Leroux (né en 1958) compte parmi les créateurs plus significatifs de sa génération, celle des années cinquante. « Je me souviens du jour où il est venu se présenter à moi, au conservatoire, me rappelait son maître Ivo Malec en 2006 pour un documentaire produit par l’INA. C’était un très beau garçon, plein de cheveux bouclés. Une apparition très belle et étrange. Il est arrivé comme un ange, et il m’a parlé comme il le fait encore, doucement. Avec lui, il faut toujours tendre l’oreille. » (voir https://entretiens.ina.fr/entretien/35/ivo-malec/video). Tel qu’il est dépeint par son professeur au Conservatoire de Paris, Philippe Leroux est un artiste discret et lucide, qui allie rigueur technique et passion pour la transmission, autant vers le public que vers les musiciens, notamment dans le cadre de son enseignement à l’IRCAM puis à l’Université McGill de Montréal. Créateur au talent exceptionnel s’est tourné vers la composition dès l’âge de onze ans, avant de s’imposer aujourd’hui comme l’un des acteurs majeurs de la musique d’aujourd’hui par la puissance de son inspiration, l’exigence de son écriture, la profondeur, la délicatesse, l’expressivité de sa musique.

Philippe Leroux (*1958), L'Annonce faite à Marie 
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Je me limiterai à citer plus ou moins ce que j’écrivais dans mon compte-rendu de la création de l’œuvre, reprenant quelques éléments pour contextualiser l’œuvre. Intitulé à l’origine La Jeune Fille Violaine dans sa première version de 1892, remanié en 1899 puis en 1948, le « mystère » en quatre actes de Paul Claudel L’Annonce faite à Marie, qui tire son titre de l’annonce de la maternité divine du Christ à la vierge Marie par l’archange Gabriel, conte l’histoire de deux sœurs qui se déchirent. Violaine, fille aînée du riche fermier Anne Vercors, qui, après avoir appris de celui qui l’a abusé antan, le bâtisseur d’églises Pierre de Craon, qu’il est atteint de la lèpre, lui donne par mansuétude un baiser sur la bouche et un anneau, ignorant que sa sœur Mara les voit. Cette dernière harcèle le jeune paysan Jacques Hury, fiancé de Violaine, et l’informe qu’il est trompé. Fou de jalousie, ce dernier presse sa promise de se disculper. Ce qu’elle refuse, préférant qu’il la croie coupable et l’oublie. Violaine finira par mourir sous les coups des accusations de Mara, bien qu’elle ait sauvé par une miraculeuse nuit de Noël l’enfant que cette dernière faillit perdre.

Philippe Leoux (*1958), L'Annonce faite à Marie
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Philippe Leroux laisse le texte s’exprimer clairement, utilisant tous les modes d’expression que le théâtre lyrique met à sa disposition après cinq siècles d’histoire, du parlé au chanté en passant par le parlé-chanté et jusqu’au phonème, qui magnifie rythme et prosodie. Ce « mystère » de Claudel qui décrit la « possession d’une âme par le surnaturel » selon le dramaturge, est somptueusement mis en musique par Philippe Leroux dont l’orchestre est empli de sortilèges, de magie surnaturelle, de timbres et de sonorités continuellement renouvelés et envoûtants, la musique étant d’une constante originalité. La partition est à la fois précise, fourmillante, sensible, délicate, ingénieuse, épique, dramatique, tendre, toujours surprenante. Elle tient de l’irrationnel, de l’onirique, qu’elle soit instrumentale ou vocale. A l’écoute de ce joyau, il s’avère que le compositeur était indubitablement fait pour l’opéra, comme le laissait présager ses Voi(Rex), pour voix, six instruments et dispositif électronique dédié à son confrère François Paris créé le 20 janvier 2003 à l’IRCAM, et Quid sit Musicus?, pour sept voix, deux instruments et électronique créé dans le cadre de Manifeste de l’IRCAM le 18 juin 2014 (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2014/06/la-somptueuse-enluminure-de-philippe.html), deux partitions qui constituent autant d’étapes majeures dans un parcours qui conduisait le compositeur vers l’opéra dont il rêvait depuis quarante ans. Le passage entre acoustique et électronique est fascinant, le traitement des voix unique, L’Annonce faite à Marie est l’une de ses créations les plus complexes et originales, avec cet électronique qui s’intègre à la perfection au sein de l’élément acoustique sculptant le son instrumental et vocal, donnant un relief exceptionnel au dessein sonore et dramatique du verbe et de la musique, les parties vocales, souvent traitées dans le style madrigalesque, instrumentales et l’électronique en temps réel étant étroitement imbriquées, laissant percer tout autant l’indépendance et la fusion des voix d’une mobilité perpétuelle grâce à une écriture serrée au large ambitus, l’individuel et le collectif étant travaillés sous une forme composite. Les alliages de timbres et dynamique bigarrée qui émane de l’écriture de Leroux font de cette partition une œuvre de tout premier plan.

Philippe Leriyx (*1958), L'Annonce faite à Marie  
Raphaële Kennedy (Violaine Vercors)
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Sur une magistrale adaptation de Raphaèle Fleury, spécialiste du théâtre claudélien qui s’était déjà illustrée par son travail sur Le Soulier de satin pour l’opéra de Marc-André Dalbavie créé au palais Garnier en mai 2021, Philippe Leroux réalise un pur joyau qui confine au chef-d’œuvre. Ce premier opéra réunit six chanteurs (deux sopranos, mezzo-soprano, ténor, deux barytons) et neuf instrumentistes (guitare, piano, violon, violoncelle, flûte, clarinette, trompette, percussion, clavier), et l’outil informatique en temps réel de l’IRCAM. Deux scènes magistrales se détachent de l’ensemble où pas une faiblesse n’est décelable du début à la fin, le duo d’amour Jacques/Violaine du deuxième acte et la lecture de l’Evangile selon saint Luc énonçant l’Annonciation au troisième acte. Ainsi, le spectateur, transporté par l’émerveillement qui maintient continument son attention en éveil, ne voit pas le temps passer, malgré deux heures trente de spectacle sans entracte, ce qui de plus crée une unité extrême à l’œuvre entière.

Philippe Leroux (*1958), L'Annonce faite à Marie 
Marc Scoffoni (Anne Vercors), Raphaële Kennedy (Violaine Vercors), 
Vincent Bouchot (Pierre de Craon), Charles Rice (Jacques Rice)
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Respirant plus au large sur le vaste plateau du Théâtre du Châtelet que sur celui du Théâtre Graslin, plus étroit, la mise en scène de Célie Pauthe, d’une grande efficacité théâtrale avec des gestes sobres et une vérité dramatique poignante qui se déploie au sein d’une scénographie de Guillaume Delaveau enfermant symboliquement l’action dans un cube aux murs gris animé par des projections d’images décolorées de François Weber qui situent l’action dans un Moyen-Age finissant du temps des bâtisseurs de cathédrales délicatement souligné par les costumes sobres d’Anaïs Romand.

Philippe Leroux (*1958), L'Annonce faite à Marie 
Raphaële Kennedy (Violaine Vercors)
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Le sextuor de chanteurs, qui avait participé à la création de l’œuvre, connaissant plus encore qu’il y a quatre ans parfaitement leur rôle dans lequel chacun est apparu cette fois plus engagés encore qu’il y a quatre ans tant ils sont apparus plus impliqués encore, tous imprégnés de leurs personnages, au point de participer totalement à l’élaboration de cet univers fascinant par une présence scénique et une virtuosité vocale confondantes. Tous excellent à la fois dans la musique ancienne et dans la création contemporaine. Fidèle interprète de Philippe Leroux, voix pleine à l’articulation extrêmement claire, la soprano française Raphaële Kennedy est une Violaine Vercors déchirante, son engagement est total, d’une force extraordinaire, d’une bouleversante humanité, perdue et éperdue, et sa port est magnifique. La soprano états-unienne d’origine portoricaine Sophia Burgos, voix charnelle et adente, lui donne en Mara une réplique d’une densité impressionnante, particulièrement dans le somptueux moment d’anthologie qu’est le récit évangélique qu’elle exprime à la façon d’un madrigal, touche par l’intensité de son échange lorsqu’elle supplie sa sœur de tenter de ressusciter son enfant. La mezzo-soprano flamande Els Janssens Vanmunster, directrice artistique de l’ensemble Mora Vocis, dans le rôle de la mère Elisabeth Vercors, complète le trio féminin dans un style belcantiste de bon aloi. Dans le personnage de Jacques Hury, le baryton britannique Charles Rice à la ligne de chant irréprochable, s’impose face à sa promise Raphaële Kennedy dans l’ardent duo d’amour du deuxième acte, tandis que le baryton-ténor toulousain Vincent Bouchot, pilier de l’Ensemble Clément Janequin lui-même compositeur, incarne un lépreux Pierre de Craon écorché et déchirant, tandis que le baryton marseillais Marc Scoffoni, familier du grand répertoire lyrique, assume vaillamment le côté paternel du couple parental des deux sœurs rivales.

Philippe Leroux (*1958), L'Annonce faite à Marie 
Vue sur le plateau et la fosse d'orchestre
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

Dans la fosse, huit musiciens de l’Ensemble Intercontemporain (1), qui se substituent à ceux de l’Ensemble Cairn qui avait assuré la création, servent à merveille l’écriture instrumentale du compositeur, ses finesses, sa délicatesse, ses splendeurs sonores, son écriture colorée, ses résonances mystérieuses et ensorceleuses, ses saillies puissantes et amples, son onirisme captivant, sa prodigieuse fluidité, sa transparence cristalline. C’est Ariane Matiakh qui assure la mission importante de prendre le relais de Guillaume Bourgogne pour diriger l’ensemble, ce qu’elle fait avec brio, tant elle fait sonner la fosse de façon fluide et cristalline, dirigeant l’opéra avec précision, une maîtrise du temps et de l’espace impressionnante, un sens du drame et un nuancier infini, le tout magnifié par une électronique d’une beauté enchanteresse réalisée à l’IRCAM par Carlo Lorenzi et diffusée par Clément Cerles, outils que le compositeur maîtrise à la perfection.

Philippe Leroux (*1958), L'Annonce faite à Marie
Sophia urgos (Mara Vercors), Raphaële Kennedy (Violaine Vercors)
Photo : (c) Thomas Amouroux / Théâtre du Châtelet

À noter que, malheureusement, pendant la représentation un public indélicat et bruyant est parti tout au long de la représentation, espérant peut-être assister à un spectacle dans la ligne de la comédie musicale La Cage aux folles présentée pendant la période des fêtes de Noël… Chaque fois que je retourne dans cette salle où j’ai travaillé pendant dix ans, on ne peut que regretter les passages aussi sonores que fréquents du RER, dont les vibrations se font ressentir via les fauteuils, confortables au demeurant.  

Bruno Serrou

1) Hae-Sun Kang (violon), Renaud Dejardin (violoncelle), Emmanuelle Ophèle (flûte), Alain Billard (clarinette), Clément Saunier (trompette), Aurélien Gignoux (percussion), Dimitri Vassiliakis (piano) et Damiano Pisanello (guitare, musicien supplémentaire)

 

jeudi 29 janvier 2026

Brillante prise de rôle d’Alexandre Duhamel dans un captivant « Fliegende Holländer » de Richard Wagner à l’Opéra de Rouen

Rouen (Seine Maritime). Théâtre des Arts. Mardi 26 janvier 2026 

Richard Wagner (1813-1883, Der fliegende Holländer 
Alexandre Duhamel (le Hollandais)
Photo : (c) Caroline Doutre

Ce soir, Théâtre des Arts Rouen, pour une nouvelle production de Der fliegende Holländer de Richard Wagner de haute tenue vocale, avec une impressionnante Senta de la soprano suédoise Silja Aalto, ardente, solide, puissante, face à un trio masculin très homogène, le Hollandais ombrageux et noir d’Alexandre Duhamel, l’excellent Erik du ténor gallois Robert Lewis, et surtout le vigoureux Daland de Grigory Shkarupa, tandis que Mary d’Héloïse Mas à la voix de velours avait une présence trop envahissante, de par la volonté de la metteuse en scène Marie-Eve Signeyrole, globalement fidèle au propos de l’œuvre malgré des options de lecture parfois hors sujet ou redondantes et l’appui d’une vidéo souvent en direct tournée par un caméraman omniprésent. Le Chœur Accentus, en résidence à l’Opéra de Rouen, a brillé tout au long de la soirée, ainsi que l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, qui a fait un quasi sans faute sous la direction vive, implacable  et onirique de Ben Glossberg 

Richard Wagner (1813-1883), Der fliegfende Holländer
Photo : (c) Caroline Doutre

Quatrième opéra de Richard Wagner, Der fliegende Holländer (le Hollandais volant, 1843), connu en France sous le titre le Vaisseau fantôme, ouvrage que son auteur destinait à l’Opéra de Paris qui le lui refusa tout en lui achetant les droits du livret pour en confier la musique au compositeur français Pierre-Louis Dietsch (1808-1865), est le premier des dix opéras jugés dignes par les descendants du maître saxon de la scène du Festspielhaus de Bayreuth (1). Sa durée, comparable au seul prologue du Ring, Das Rheingold  (l’Or du Rhin) dans la production wagnérienne lui aussi donné sans entracte, et sa structure traditionnelle où perce déjà la révolution formelle wagnérienne, ainsi que certains de ses grands thèmes, l’errance, le sacrifice, la rédemption par l’amour, en font à la fois l’œuvre la plus directement accessible du maître saxon et le sas d’entrée dans son univers, en sa qualité d(œuvre-synthèse quoique située en aval dans la création du musicien dramaturge.

Richard Wagner (1913-1883), Der fliegende Holländer 
Photo : (c) Caroline Doutre

Aucun vaisseau sur le plateau, au sens propre du terme, mais des images vidéo de pleine mer agitée sur un écran en son centre, l’eau et les embruns, réels ou suggérés, étant omniprésents, qui pénètrent jusque dans les vêtements des protagonistes, introduites dès l’ouverture avec les creux vertigineux de l’océan, avec naufrage et noyades, avant l’apparition de deux cubes chargés de mourants et de cadavres se serrant l’un contre l’autre et se séparant en fonction de l’action dans l’acte premier, tandis que dans l’acte final une paire de mats porteurs de voiles symbolisant le navire du Hollandais s’apprêtant au départ. Cet apparent dépouillement de la scénographie de Fabien Teigné qui, par sa modularité, associe en un même lieu univers marin et terrestre, se révèle d’une grande efficacité et suscite de puissantes images, le tout réalisé avec dextérité par la metteuse en scène Marie-Eve Signeyrole, également auteur de la vidéo en partie tournée en direct qui s’avère non pas invasive ni illustrative mais active et partie intégrante de la dramaturgie, tandis que les éclairages donnent parfois le tour de tableaux de l’école de peinture hollandaise. La direction d’acteur est d’une grande efficacité, chacun des chanteurs pénétrant leurs rôles respectifs avec une grande vérité, l’accent étant mis néanmoins sur l’aspect mercantile du marché passé entre Daland, le père de Senta, et le Hollandais errant, rêvé et aimé par la jeune fille. 

Richard Wagner (1813-1883), Der fliegende Holländer 
Silja Aalto (Senta), Robert Lewis (Erik)
Photo : (c) Caroline Doutre

Un Hollandais incarné au sens propre du terme par le baryton français Alexandre Duhamel, qui, pour sa prise de rôle, s’investit pleinement pour brosser un être sombre, introspectif, usé par des siècles d’errance à travers les mers du globe en quête de rédemption par l’amour tant il paraît fataliste, incapable de maîtriser son propre destin, tant physiquement que vocalement, avec une tessiture ample et ferme dans la totalité de son registre, avec des aigus solides et ses graves profonds. Son rival, Erik, est remarquablement tenu par le ténor gallois Robert Lewis, voix d’une impressionnante plénitude, puissante et nuancée, qui donne intensité et consistance à ce personnage souvent trop discret voire falot, qui devient ici un authentique rival du Hollandais, devenant ainsi l’un des personnages-clefs du drame. Mais, côté masculin, celui qui emporte la palme est incontestablement l’impressionnant Daland de la basse russe Grigory Shkarupa, voix puissante et nuancée au timbre noir et abyssal capable de monter dans le registre aigu sans faillir. Face à ce trio, la brillante et juvénile Senta de l’excellente soprano finlandaise Silja Aalto, voix vaillante au timbre lumineux, qui ne cesse de bouleverser, autant musicalement que dramatiquement, tant il émane d’elle un engagement, une volonté d’une saisissante humanité. Bien qu’envahissant scéniquement, la mise en scène la rendant omniprésente, le rôle de Mary est brillamment tenu par la mezzo-soprano franc-comtoise Héloïse Mas. Seul hiatus de la distribution, le Pilote du ténor britannique Julian Hubbard, qui en fait des tonnes - mais est-ce de son fait ? - dans son air qu’il transforme en chanson d’ivrogne qui le conduit à un savonnage de son registre aigu. Le Chœur Accentus/Opéra Normandie Rouen est fidèle à sa réputation d’excellence, associant à son homogénéité et à sa cohésion un réel engagement dramatique.

Richard Wagner (1813-1883), Der fliegende Holländer 
Silja Aalto (Senta), Alexandre Duhamel (le Hollandais)
Photo : (c) Caroline Doutre

Dans la fosse, sous la direction vive, tendue et onirique lyrisme émanant autant de la tragédie humaine que d’une nature hostile de son directeur musical Ben Glassberg, également directeur musical de la Volksoper de Vienne, l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen est le véritable héros de la soirée, avec de brillants intervention solistes et une homogénéité de timbres, même si l’on peut relever un manque de liant et de rondeur, qui amplifie il est vrai le côté juvénile de l’écriture instrumentale de Wagner, qui est encore en devenir à l’époque de la genèse de l’œuvre.

Bruno Serrou

1) L’été 2026, à partir de l’édition du cent-cinquantenaire, le même festival de Bayreuth, allant à l’encontre de la volonté de son fondateur, introduit dans les murs du Festspielhaus l’opéra en trois actes Rienzi

 

 

dimanche 25 janvier 2026

Alexandre Kantorow, Liya Petrova & Friends pour «La Musikfest» hivernale sous la chaleur lénifiante de la Cité de la Musique

Paris. Philharmonie. Cité de la Musique. Salle des concerts. Vendredi 23 et samedi 24 janvier 2026 

La Musikfest, Alexandre Kantorow, Liya Petrova & Friends
Photo : (c) Bruno Serrou

Plusieurs concerts de musique de chambre étaient proposés le week-end du 23 au 25 janvier à la Cité de la Musique - Philharmonie de Paris par un mini-festival intitulé « La Musikfest » qui a été fondé en pleine pandémie de la Covid-19 en 2020, via Internet par la violoniste bulgare Liya Petrova et « la coqueluche du piano français », selon la formule utilisée dans le programme de salle, Alexandre Kantorow qui, pour l’occasion, ont réuni autour d’eux quelques-uns des meilleurs musiciens de leur génération 

Liya Petrova, Alexandre Kantorow
Photo : (c) Bruno Serrou

L’unique concert auquel j’ai assisté, vendredi soir, présentait un programme couvrant quatre siècles de création musicale, allant du Français Jean-Philippe Rameau à la Bulgare Dobrinka Tabakova, du duo à quinze musiciens. En prélude de la soirée, les deux fondateurs de Musikfest ont joué de concert l’unique mouvement conservé de la Sonate pour violon et piano n° 1 Posthume composée en 1897 par Maurice Ravel (1875-1937), mais publiée trente-huit ans après sa mort bien qu’elle fût sans doute donnée au Conservatoire de Paris dans le cadre de la classe de Gabriel Fauré par Georges Enescu au violon et l’auteur au piano. Cette partition inaboutie s’inspire à la fois du maître de Ravel qu’était Fauré, ainsi que de César Franck, et donne une part équivalente aux deux instruments, mais l’exécution m’est apparue un rien sèche et distante, non pas à cause du piano d’Alexandre Kantorow, aux résonnances rondes et lyriques, mais du violon de Liya Petrova, aux sonorités étonnamment aigres et au jeu d’archet sec. 

Sarah Nemtanu, Alexande Kantorow, Lise Berthaud, Victor Julien-Laferrière
Photo : (c) Bruno Serrou

Mais j’avoue que si je me suis rendu à ce concert, c’est principalement pour deux autres œuvres tout aussi rarement programmées. En premier lieu, le Quatuor pour cordes et piano n° 1 en ré majeur op. 16 (1909), ultime partition d’ampleur conçue à Paris en trois mouvements par le compositeur-violoniste roumain Georges Enescu (1881-1955) - donnée à Paris le 18 décembre 1909, la création réunissant entre autres le compositeur au piano et, à l'alto, Pierre Monteux, créateur en 1913 du Sacre du Printemps d'Igor Stravinsky -, remarquablement interprété par Sarah Nemtanu, qui vient de prendre ses fonctions de violon solo de l’Orchestre de Paris, la brillante altiste Lise Berthaud - les deux musiciennes se connaissant bien, jouant ensemble dans le Quatuor Strada -, le violoncelliste Victor Julien-Laferrière, premier vainqueur en 2017 du Concours de violoncelle Reine Elisabeth de Belgique qui a exalté le bel Andante mesto central, et Alexandre Kantorow au piano dont l’accompagnement épuré associé aux longues tenues en doubles cordes du violon et de l’alto (qui s’exprimera à son tour pleinement dans l’exposition du thème d’une folle vitalité du finale) en a parachevé l’atmosphère méditative.

Shuichi Okada, Charlotte Juillard, Dobrinka Tabakova, Emma Girbal, Jean Rondeau,
Liya Petrova, Stéphanie Huang, Lorraine Campet
Photo : (c) Bruno Serrou

La seconde pièce ayant motivé ma présence à ce concert La Musikfest a été le Concerto pour clavecin et petit orchestre H. 246 de style néo-classique composé en 1935 par Bohuslav Martinů  (1890-1959) et créé à Paris le 29 février 1936 sous la direction du compositeur Henri Tomasi (1901-1971) avec sa dédicataire, Marcelle de Lacour (1896-1997), fondatrice de la classe de clavecin du CNSMD de Paris en 1955, au clavecin. Interprétée ici sans chef d’orchestre, le concerto a réuni le claveciniste Jean Rondeau, qui vient de publier la première intégrale de l’œuvre de Louis Couperin (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/01/interview-jean-rondeau-propos-de-la.html), s’exprimant ici au centre du dispositif, les violonistes grec Simos Papanas et français Shuichi Okada, Charlotte Juillard, Clara Messina, Rémi Cornus et Camille Chpelitch, les altistes Lise Bethaud et Emma Girbal, les violoncellistes Simon Iachemet et Caroline Sypniewski, la contrebassiste Lorraine Compet, le pianiste Victor Demarquette, ce dernier jouant queue du piano entrouverte et caché par les violons debout, ainsi qu’un(e) flûtiste et un(e) bassoniste dont les noms n’ont pas été publiés dans le programme de salle (1). Cette formation de quinze instrumentistes a offert de ce délicieux pastiche en trois mouvements vif-lent-vif dans lequel le compositeur tchèque, dont l’inspiration fraîche et jaillissante de « cet apollinien à la fois slave et latin », selon la formule du musicologue belge Harry Halbreich, qui a établi son catalogue, instille à ce concerto un humour léger et plein d’énergie qui rend hommage au classicisme français tout en ménageant les superbes alliages inédits comme ceux des deux claviers, clavecin et piano, des contours baroques résonnant avec des harmonies stravinskiennes, et surtout un finale aux sonorités rondes et au dynamisme chaleureux, remarquablement interprété par les musiciens de Musikfest.

Anders Hillborg, Alexandre Kantorow
Photo : (c) Bruno Serrou

Le reste de la soirée a été beaucoup moins convaincant. Alexandre Kantorow a donné une pièce pour piano seul du Suédois Anders Hillborg (né en 1954), qui se présente comme compositeur à la fois de musique « savante » et de rock, qui dans ce The Kalamazoo Flow (Le flux de Kalamazoo), commande du pianiste, qui l’a créé huit jours plus tôt à Lucerne, dont le titre renvoie à la ville de Kalamazoo dans l’Etat du Michigan, dont l’écriture liquide (Flow) se nourrit de Debussy et de Bartók, deux compositeurs dans lesquels le dédicataire excelle, et en seconde partie deux cahiers avec clavecin, en plus de Martinů, une œuvre de la compositrice bulgare Dobrinka Tabakova (née en 1980) intitulée Suite in Old Time, quintette pour cordes (le premier violon jouant au début la grosse caisse) avec contrebasse et clavecin, qui, comme son titre l’indique, puise dans l’ère baroque, avec citations et tentatives de mise au goût du jour façon quolibet mais à l’humour restreint. 

Jean Rondeau
Photo : (c) Bruno Serrou

Cette pièce fort-longue était suivie d’un solo de Jean Rondeau constitué d’un extrait du Premier Livre de pièces de clavecin et d’un digest des Nouvelles Suites de pièces pour clavecin de Jean-Philippe Rameau (1683-1764).

Bruno Serrou

1) originellement pour clavecin solo, flûte, basson (deux instruments demeurés anonymes ce vendredi soir), pianoforte, trois violons, alto, violoncelle et contrebasse, l’ensemble des cordes peut être dédoublé, d’où la présence ici de six violons, de deux altos et de deux violoncelles… mais d’une seule contrebasse au lieu des deux possibles

 

jeudi 22 janvier 2026

L’Orchestre de Paris a joué Mozart et Schubert sans chef, sous la conduite de la violoniste Lorenza Borrani, qui a posé son instrument et son archet pour diriger Webern sans baguette

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mercredi 21 janvier 2026 

Lorenza Borrani, Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Il n’y a pas de concerts de second rayon, avec l’Orchestre de Paris, comme l’attestent les salles toujours combles et très à l’écoute. Attiré par ce concert pour les six minutes des Cinq Pièces pour orchestre op 10 d’Anton Webern, œuvre pointilliste sonnant comme une symphonie de Mahler avec vingt instrumentistes seulement, interprétée au cordeau par les musiciens de la phalange parisienne dirigés par Lorenza Borrani, la séduction est venue de la première œuvre du programme, la belle Symphonie concertante pour violon et alto de Mozart, jouée et sobrement dirigée par Lorenza Borrani dialoguant avec l’altiste Timothy Ridout, tandis que les deux mouvements de la Symphonie « Inachevée » de Franz Schubert, les soixante-cinq musiciens étant dirigés par la violoniste de la Concertante au pupitre de premier violon solo, vêtue de blanc et assise sur un tabouret plus élevé que les chaises des premiers violons afin d’être un peu plus visible de ses collègues, et, s’il n’y eût aucun décalage ni même la moindre approximation, les musiciens jouant avec engagement et concentration, l’interprétation a manqué de liant, d’énergie, de pulsation rythmique, l’orchestre de Schubert n’étant ni celui de Haydn ni celui des concertos de Mozart… 

Lorenza Borrani (direction et violon), Timothy Ridout (alto)
Orchestre de Paris. Photo : (c) Bruno Serrou

Son directeur musical en tournée avec son autre orchestre, l’Oslo-Filharmonien, avec lequel il était vingt-quatre heures plus tôt dans la même Philharmonie de Paris, l’Orchestre de Paris s’est produit avec une cheffe d’orchestre, Lorenza Borrani, dirigeant depuis son instrument, le violon pour un programme très court. Le traditionnel concerto de la première partie de concerts ouvrait la soirée. Un concerto de forme peu ordinaire, puisqu’il s’est agi d’une symphonie concertante, il est vrai un pur chef-d’œuvre du genre, peut-être le sommet pour les deux instruments qu’elle réunit, violon, alto et orchestre en mi bémol majeur KV. 364/320d dans lequel Mozart hésite entre symphonie, concerto de soliste(s) et concerto grosso. Composée en 1779, l’œuvre est d’une durée inhabituelle pour une pièce concertante de Mozart, avec plus d’une demi-heure d’exécution, tandis que le compositeur indique que l’alto doit être « accordé un demi-ton plus haut », ce qui permet l’usage fréquent des cordes à vide et engendre des sonorités plus claires, plus tendues que de coutume pour cet instrument aux caractéristiques feutrées et ombrées. L’entente entre les deux solistes réunis par l’Orchestre de Paris a permis de goûter les spécificités propres à chaque instrument à archet, tant il y a eu de complémentarité entre les sonorités lumineuses de la violoniste florentine et la chaleur de l’altiste britannique, tandis que l’Orchestre de Paris leur sertissait un tapis luxuriant sous la direction discrète de Lorenza Borrani depuis son archet.

Lorenza Borrani, Orchestre de Paris dans les Cinq Pièces oip. 10 d'Anton Webern
Photo : (c) Bruno Serrou

La seconde partie, après une longue intervention des machinistes nécessaire pour l’implantation particulière des pupitres de la formation des vingt musiciens requis, l’Orchestre de Paris, cette fois dirigé de façon « classique » par Lorenza Borrani, a été ouverte sur les Fünf Stücke für Orchester (Cinq Pièces pour orchestre) op. 10 d’Anton Webern dont la portée de la création est inverse de son volume. Dans cette partition composée en 1911-1913 que l’auteur présentait comme « pièces de chambre pour orchestre », premier exemple chez Webern de mélodie de timbres et de couleurs (Klanfarbenmelodie), tout ce qui fait son génie et lui donne sa place prépondérante dans la musique du XXe siècle, la plus concertée et la plus concentrée jamais conçue puisqu’il suffit de quelques notes pour engendrer tout un océan sonore, susciter toute une réflexion sur l’essence même du son, qui naît du silence pour y revenir et s’y diluer sans pour autant s'effacer de la mémoire de l’interprète et de l’auditeur. Pour que ces diamants brillent de tous leurs feux, qui sont infinis, il y faut raffinement dans le jeu, la technique, à même de restituer la totalité du spectre du nuancier, du pianissimo le plus impalpable, « comme un souffle à peine audible » (A. Webern), au fortissimo d’une puissance tellurique. Les Pièces op. 10 n’ont d’autres titres que celui de leur caractère et de leur dynamique : Très calme et délicat ; Vif et délicatement animé ; Très lent et extrêmement calme ; Fluide, extrêmement délicat ; Très fluide, chacune se développant en quelques secondes L’interprétation qu’en ont donné les musiciens de l’Orchestre de Paris sous la direction de Lorenza Borrani n’a eu aucune raideur, qu’elle soit technique, dynamique ou rythmique, ce qui dit combien cette musique longtemps jugée sèche et contrainte, est désormais acquise par les musiciens, qui peuvent désormais se concentrer sur l’expression et la musicalité. L'extraordinaire de cette partition est qu’avec peu d’instruments, le rendu sonore et expressif place Webern dans l’héritage direct de Gustav Mahler, compositeur que l’Orchestre de Paris fréquente assidûment depuis les années soixante-dix et quatre-vingt avec Sir Georg Solti et Raphaël Kubelik - je me souviens avoir entendu ces Pièces par l’Orchestre de Paris dirigé par Carlo Maria Giulini -, avec la mandoline, la guitare, le célesta, les cloches de vaches, l’harmonium… L’œuvre est si courte et la musique si riche et multiple que l’on eût apprécié une seconde exécution, tant les pupitres de l’Orchestre de Paris ont sonné avec magnificence.

Lorenza Borrani (direction et violon), Orchestre de Paris
Photo : (c) Bruno Serrou

Après une seconde pause due au long changement de plateau, l’Orchestre de Paris, sans podium de chef, puisque dirigé depuis le pupitre de premier violon solo par Lorenza Borrani, assise sur un tabouret plus élevé que les sièges de ses comparses des cordes afin d’être plus ou moins visible par ces derniers, et vêtue de blanc, contrastant avec le noir des musiciens de l’orchestre, tandis que bois, cuivres et timbales devaient plus deviner que voir les indications de la cheffe-premier violon, a donné les deux mouvements de la Symphonie n° 8 en si mineur D 759 « Inachevée » que Franz Schubert composa en octobre 1822 et qui sera créée le 17 décembre 1865, à Vienne. Il est résulté du dispositif sans chef exclusivement dédié à la direction de l’orchestre une lecture certes propre de l’œuvre, mais un peu contenue et plus lente et aux attaques plus sèches et saccadées que la norme, plus atone aussi, car les contrastes entre tensions anxieuses et enjouements du Ländler dans l’Allegro moderato initial, tandis que la douce rêverie de l’Andante con moto n’a pas suffisamment chanté, en dépit des musiciens de l’Orchestre de Paris jouant avec engagement et concentration, l’interprétation dans sa globalité manquant de liant, d’énergie, de pulsation, l’orchestre de Schubert, avec près de soixante-dix musiciens, n’étant ni celui des symphonies de Haydn ni celui des concertos de Mozart, Symphonie concertante inclue… Clairement, une fausse bonne idée…

Bruno Serrou

mercredi 21 janvier 2026

Dirigé avec énergie par Klaus Mäkelä, son directeur musical, l’Oslo-Filharmonien a donné à Paris un fascinant diptyque symphonique de Dimitri Chostakovitch

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mardi 20 janvier 2026 

Klaus Mäkelä, Oslo-Filharmonien
Photo : (c) Bruno Serrou

Soirée royale, ce soir à la Philharmonie de Paris avec la présence de la reine de Norvège, SRM Sonia Heraldsen, venue assister au côté de son ambassadeur en France au concert de « son » Oslo-filharmonien dirigé par son directeur musical depuis 2020, Klaus Mäkelä, dans un programme monographique consacré à Dimitri Chostakovitch, à l’occasion du cinquantenaire de son décès en 2015, avec deux symphonies des années 1939-1943, la Sixième en si mineur op. 54 en trois mouvement dont le finale est clinquant sinon vulgaire façon quolibet acerbe adressé au stalinisme, et surtout l’une des symphonies les plus puissantes et dramatiques de Chostakovitch, la Huitième en ut mineur op. 65 en cinq mouvements, dont les trois derniers sont enchainés, reflets de la situation dramatique de l’URSS et de l’auteur au moment de sa genèse dont l’allegro non troppo sonnant comme une bataille de chars est d’un effet pétrifiant, tandis que l’écriture orchestrale est d’une virtuosité et d’une précision dantesques du début à la fin, mettant en évidence tous les pupitres, au bonheur évident d’une salle remplie à ras bord, conquise autant par les œuvres que par leur interprétation. 

Klaus Mäkelä, Elise Batnes (violon supersoliste), Oslo-Filharmonien
Photo : (c) Bruno Serrou

« Je souffre pour tous ceux qui souffrent, pour tous ceux qui sont torturés, exécutés, pour ceux qui meurent de faim, qu’ils soient victimes de Hitler ou assassinés par Staline, concédait Chostakovitch. Mes symphonies sont des pierres tombales. » Cette résistance héroïque du compositeur pétersbourgeois se trouve toute incluse dans les deux symphonies choisies par l’Orchestre Philharmonique d’Oslo - Oslo Filharmonien en norvégien - et Klaus Mäkelä qui célébraient ainsi Philharmonie de Paris le cinquantenaire de la mort de Dimitri Chostakovitch cinq mois après la date-anniversaire (9 août 1975), avec deux partitions d’orchestre composées pendant la Seconde Guerre mondiale, 1939 pour la Sixième, tandis que l’URSS de Staline s’était liée à l’Allemagne de Hitler pour dépecer la Pologne et la Finlande, et la Huitième, symphonie dite « de guerre » née pendant le siège de Stalingrad par la Wehrmacht entre novembre 1942 et avril 1943.  

Klaus Mäkelä, Oslo-Filharmonien
Photo : (c) Bruno Serrou

Composée en six mois, entre avril et octobre 1939, créée le 21 novembre de la même année par l’Orchestre Philharmonique de Leningrad dirigé par Evgueni Mravinski (1903-1988), la Symphonie n° 6 en si mineur op. 54 est une œuvre clairement déséquilibrée, avec ses trois mouvements dont le premier, un long Largo à la tonalité sombre et tragique, est plus développé que les deux suivants réunis, deux mouvements vifs, un Allegro et un Presto se terminant sur un Largo. A contrario du finale de Cinquième de deux ans antérieure, le long Largo liminaire de la Sixième qui fait à lui seul plus de la moitié de la trentaine de minutes de la symphonie, est une lugubre et poignante méditation dont l’atmosphère crépusculaire et l’instrumentation renvoient aux symphonies de Mahler ainsi qu’à celles de Sibelius. Deux scherzi, l’un Allegro l’autre Presto se concluant sur un largo, complètent la partition, le premier caustique et violent, le second rutilant et un rien trivial dans lequel basson, flûte, piccolo et violon solo instillent un élan spirituel au morceau. Les sonorités opulentes et luxueuses de la phalange norvégienne ont introduit un luxe inattendu mais judicieux pour qui a été formé à ces œuvres par le biais des formations orchestrales et des chefs russes, et la direction pimpante et nuancée auront atténué les côtés grandiloquents et pompiers des deux derniers mouvements, surtout du finale, tandis que le morceau initial a chanté avec sensibilité la douleur, sans pathos ni saturations sonores.

Klaus Mäkelä, Oslo-Filharmonien
Photo : (c) Bruno Serrou

Beaucoup plus signifiante est la Symphonie n° 8 en ut mineur op. 65. Dédiée au directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Leningrad, son ami Evgueni Mravinski, fruit de l’un des moments les plus sombres de l’Histoire, celui de l’année charnière de la Seconde Guerre mondiale qui marqua le début de la fin de l’Allemagne nazie, écho de la terrifiante offensive allemande de novembre 1942 et sa déroute devant Stalingrad en février 1943, la Huitième se présente comme un cri de révolte non seulement contre la guerre, mais aussi contre les totalitarismes et les velléités hégémoniques. Tant et si bien que l’œuvre a été bannie jusqu’en 1956, soit trois ans après la mort de Staline. Il s’agit donc, à l’instar de la Septième, d’une « symphonie de guerre », incontestablement une partition majeure du compositeur russe alors sous le choc de la bataille de Stalingrad qu’allaient remporter les troupes soviétiques. L’œuvre est construite en cinq mouvements déployés sur un peu plus d’une heure, les trois derniers formant un cycle indivis ouvert sur une marche infernale qui évoque clairement une trouée de chars d’assaut et de fantassins conduisant à une flambée de violence terrifiante, plus impressionnante encore que toutes celles qui ponctuent la partition entière, notamment dans l’Allegro du mouvement initial. Le tout a été rendu avec une précision exemplaire par la direction électrique de Klaus Mäkelä suivie avec maestria par des pupitres du Philharmonique d’Oslo d’une grande cohésion, trouvant sans forcer notamment dans l’admirable scène de bataille les couleurs dramatiques tenant de l’épopée de tout un peuple, jouées avec un mordant saisissant et une conviction luxuriante que les musiciens norvégiens dirigés par le chef finlandais, atténuant légèrement la force brute sans l’effacer néanmoins, l’acidité rêche, la sauvagerie barbare, la rusticité naturelle, notamment côté cuivres défaits des sons vibrés si profondément ancrés dans les orchestres russes, mais les musiciens scandinaves excellent dans les pianissimi et dans les nombreux soli que compte la partition joués avec une précision et une délicatesse extraordinaires. Tous les pupitres sont à célébrer, commencer les altos, mais aussi les violons, violoncelles, contrebasses côté cordes disposées selon la formule anglo-saxonne, premiers violons faisant face aux altos, encadrant seconds violons et violoncelles, contrebasses derrière ces derniers, ainsi que bois (cor anglais ainsi que piccolo, flûtes, hautbois, clarinettes, clarinette basse, bassons, contrebasson), cuivres (cors, trompettes, trombones, tuba), harpe et percussion (sept instrumentistes avec les timbales), qui, vivifiés par le chef finlandais, ont permis aux musiciens norvégiens de s’exprimer sans réserve, excellant du pianississimo à la limite de l’audible au fortississimo le plus flamboyant sans jamais saturer l’espace.

Bruno Serrou

mardi 20 janvier 2026

Trilogie sacrée de Johann Sebastian Bach d’une émouvante spiritualité par Philippe Herreweghe et son Collegium Vocale Gent

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Lundi 19 janvier 2026 

Philippe Herreweghe, Collegium Vocale Gent
Photo : (c) Bruno Serrou

Lundi soir, retour aux fondamentaux : Johann Sebastian Bach, avec Philippe Herreweghe et son Collegium Vocale Gent, solistes avec le chœur, et orchestre (trois femmes dans le chœur pour huit hommes, douze femmes dans l’orchestre pour sept hommes), dans un court programme de trois œuvres sacrées, deux cantates, la BWV 186, qui était dans le même état d’esprit que le monde en ces temps d’angoisses, « Ne sois pas désespérée, ô mon âme », et la célèbre BWV 14, avec le cor de chasse solo dialoguant avec la soprano et le magnifique air de basse avec deux hautbois, suivies de la Missa brevis BWV 233, où l’on retrouve un solo de basse admirable (Florian Störtz) dans le Domine Deus auquel s’enchaine l’air tout aussi beau de la soprano (Marie-Luise Werneburg) dialoguant avec le hautbois solo… Toujours remarquable, l’ensemble d’Herreweghe a également compté dans ses rangs ce soir en solistes les ténors Alex Potter et Guy Cutting. Une soirée spirituelle qui a attiré un public très nombreux, et fort à l’écoute, qui a eu le privilège des longs accords de l’ensemble instrumental avant chaque œuvre du programme, ce qui conduit à célébrer les petits effectifs instrumentaux, car que serait-ce si les orchestres d’instruments anciens comptaient une centaine de musiciens ?… 

Philippe Herreweghe, Collegium Vocale Gent
Photo : (c) Bruno Serrou

C’est comme de coutume un programme de très haute spiritualité qu’a proposé Philippe Herreweghe à la tête du plus ancien ensemble qu’il a créé en Belgique, le Collegium Vocale Gent (Gand), avec lequel le chef gantois chante la gloire du cantor de Leipzig depuis plus de cinquante-cinq ans. Il a ouvert sa trilogie sacrée d’un soir avec la cantate Ärgre dich, o Seele, nicht (Ne désespère pas, ô mon âme) BWV 186 composée à Weimar en 1716 - partition aujourd’hui perdue -, puis développée à Leipzig en 1723 sur un texte  de Salomon Franck (1659-1725). L’original de cette exhortation à croire en la miséricorde du Seigneur, comprend six mouvements un chœur, quatre arie dont l’instrumentation va en se complexifiant, et les voix montant peu à peu du grave à l’aigu, l’alto et la soprano n’intervenant que dans la seconde partie, et un choral et a été écrite pour le troisième dimanche de l’Avent, tandis que la version définitive, conçue pour le septième dimanche après la Trinité, est subdivisée en onze numéros distribués en deux parties, Bach ajoutant des récitatifs, modifiant légèrement les paroles des arie et remplaçant le choral final par un verset du pasteur Paul Speratus (1484-1551). La cantate est écrite pour deux hautbois, taille de hautbois, basson,  violons, alto et basse continue, quatre solistes et chœur mixte. Plus célèbre, la cantate Wär Gott nicht mit uns diese Zeit (Si Dieu n’était pas aujourd’hui parmi nous) BWV 14 date de 1735 et a été écrite pour le quatrième dimanche après l’Epiphanie, qui tombait cette année-là le 30 janvier. Le texte puise dans un cantique de Martin Luther qui paraphrase le Psaume 124 et ouvre (première strophe) et ferme (dernière strophe) l’œuvre, qui compte cinq mouvements, un chœur, une première aria, pour soprano accompagnée des cordes et d’un petit cor de chasse virtuose, un récitatif aux contours d’arioso, pour le ténor, une seconde aria pour la basse avec deux hautbois solos, et un choral d’action de grâce en quatre parties dans l’esprit de l’Oratorio de Noël créé quelques semaines plus tôt. 

Philippe Herreweghe, Collegium Vocale Gent
Photo : (c) Bruno Serrou

Outre la grande Messe en si mineur, le protestant Johann Sebastian Bach composa à Leipzig quatre Missa brevis sur le rituel latin de l’Eglise catholique mais conformes à la tradition établie par Martin Luther, qui souhaitait conserver un certain nombre de textes la liturgie romaine (ou grec pour le Kyrie), parmi lesquels le Magnificat, le Sanctus et le Gloria pour les offices des grandes fêtes chrétiennes, la Nativité, Pâques et la Pentecôte. Première publiée des messes composées en 1738-1739, la Missa brevis BWV 233 est en fa majeur compte deux parties, Kyrie, pour chœur mixte, deux cors, deux hautbois, violons, alto, viole de gambe ténor et continuo,  et Gloria, la seconde suscitant à son tour cinq mouvements, Gloria pour chœur mixte deux hautbois, deux cors, violons, viole de gambe et continuo, Domine Jesu confié à la basse, avec deux violons, viole de gambe et continuo, Qui tollis pour soprano, hautbois solo et continuo, Quoniam pour contralto, violon solo et continuo, enfin Cum sancto Spiritus pour chœur mixte, deux hautbois, deux cors, violons, viole de gambe ténor et continuo.

Philippe Herreweghe, Collegium Vocale Gent
Photo : (c) Bruno Serrou

Dirigeant avec des gestes courts et économes, Philippe Herreweghe, toujours souriant, impose sa personnalité par l’évidente et serein connivence avec des chanteurs et ses instrumentistes, qu’il n’a de cesse d’encourager, de soutenir et d’échanger avec sollicitude et beaucoup d’égard, sans jamais se mettre en vedette, mais laissant modestement et en confiance ses musiciens s’exprimer. Il faut dire qu’ils se connaissent tous depuis fort longtemps, et il suffit de les regarder s’accorder longuement pour saisir combien l’entente est cordiale. Aucun des intervenants ne cherche à se mettre en vedette, car même les solos sont de toute évidence interprétés pour l’ensemble, chacun à l’écoute de l’autre, chanteurs, dont les solistes Marie-Luise Werneburg (soprano), Alex Potter (contreténor), Guy Cutting (ténor) et Florian Störtz, et de l’orchestre sous la conduite du violon solo, Christine Busch, mais aussi du premier hautbois Jasu Mossio, du basson Julien Debordes, des deux cors Bart Cypers et Jeroen Billiet, de la trompette Alain De Rudder et de l’orgue Maude Gratton.

Bruno Serrou