samedi 22 mars 2025

CD : Les rutilances des « Orchestral Pictures » d’Eric Montalbetti

Le compositeur Éric Montalbetti et ses interprètes offrent ici un remarquable CD de musique contemporaine, d’une sensualité éminente avivée par des résonances d’une variété singulière, une jouissance sonore communicative, une poésie qui attisent de véritables délices pour les oreilles, d’autant plus que les trois œuvres réunies sont servies par des interprètes de tout premier plan. 

Eric Montalbetti (né en 1968)
Photo : (c) Amandine Lauriol / Alpha Classics

Directeur artistique de 1996 à 2014, de l’Orchestre Philharmonique de Radio dont Pierre Boulez célébrait les brillantes capacités, Éric Montalbetti (né en 1968 à Boulogne-Billancourt) connait intimement les caractéristiques, la richesse sonores et les aptitudes techniques des formations symphoniques. Pendant les dix-huit années passées à la tête du « Philhar » aux côtés de deux directeurs musicaux successifs, l’Allemand Marek Janowski et le Sud-Coréen Myung-Whun Chung, tout en travaillant avec les plus grands solistes et chefs d’orchestre internationaux, il a mis de côté sa carrière de compositeur commencée dès l’âge de onze ans parallèlement à des études de piano et d’orgue, pour la reprendre en 2015, année de ses premières publications, signant depuis lors une trentaine de partitions nouvelles, du solo - il remporta en 1990 le Prix de la Fondation Yehudi Menuhin pour une Sonate pour violon seul qui sera créée vingt-sept ans plus tard par David Grimal -, au concerto et à l’orchestre symphonique.

Un soliste, trois chefs de renom et autant d’orchestres d’excellence, voilà qui atteste de la qualité du carnet d’adresse d’Eric Montalbetti élaboré en vingt ans de direction artistique et de la qualité intrinsèque de sa création, qui met remarquablement en exergue les capacités virtuoses, sonores et de musicalité des orchestres et des solistes, a contrario des trop nombreux compositeurs qui cherchent à en flatter avant tout le savoir-faire routinier en évitant la quête d’inouï. Éric Montalbetti se situe au point de convergence des héritages qu’il revendique ouvertement, Claude Debussy et Olivier Messiaen, ses « premiers héros », Pierre Boulez dont il a suivi les cours au Collège de France, et de Tristan Murail. Une synthèse qui lui permet de fondre modalité, sérialisme et spectre pour faire œuvre personnelle et singulièrement expressive.

Le programme du présent disque s’ouvre sur un Concerto pour flûte et orchestre intitulé « Momente vivere » (Souviens-toi que tu es vivant) composé en 2018 à la suite d’une commande de l’Orchestre de la Suisse Romande pour Emmanuel Pahud, son dédicataire, qui en ont donné la création en mai 2019 au Victoria Hall de Genève sous la direction de Jonathan Nott. Les trois entités musicales réunies ici qui en sont les créateurs, donnent des six sections de l’œuvre qui sonnent comme une prière célébrant les étapes de l’existence, une interprétation radieuse et luxuriante, dans l’esprit de l’instrument à vent qu’est la flûte, d’une volubilité infinie, qui symbolise ici le souffle de la vie, dont le compositeur exploite la diversité technique, slap, sons doubles et triples, piqués, roulés, vibrés, glissés, Flatterzunge…

A l’essence spirituelle du concerto fait écho l’Ouverture philharmonique pour grand orchestre d’une mobilité organique élancée. Commande de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, qui l’a créé le 1er octobre 2021 à la Philharmonie de Paris dirigé par Mikko Franck, l’œuvre, qui concilie harmonie modale et sérialisme, tient du concerto pour orchestre, avec, outre la mise en évidence des premiers pupitres et des tutti des différentes sections, réserve une partie singulièrement virtuose au premier violon solo. C’est la version révisée en 2021 qui est publiée ici, avec la phalange qui en a donné la première exécution le 23 juin 2024 à Cologne, le Gürzenich Orchester Köln dirigé par Duncan Ward qui en souligne à satiété la vivacité rythmique et la diversité des coloris.

C’est sur la partition la plus développée - plus de trente minutes - que se conclut ce disque, une « fantaisie symphonique après Paul Klee », l’un des peintres favoris de l’un des référents d’Eric Montalbetti, Pierre Boulez, intitulée Eclair physionomique. Il s’agit d’une commande du Printemps des Arts de Monte-Carlo - la partition est dédiée à son directeur artistique d’alors, le compositeur Marc Monnet -, qui en a donné la première audition mondiale. Il y est question d’amour, de contemplation, de désir et de plénitude qui suscitent un onirisme captivant mêlé de déflagrations telluriques, ce qu’offrent admirablement à entendre les interprètes, qui donnent à l’œuvre ses couleurs scintillantes, ses jaillissements aux éclats hérités de Messiaen et de Dutilleux, comme je l’écrivais au moment de la création de l’œuvre le 24 mars 2018 en l’Auditorium Rainier III de Monaco (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2018/04/printemps-des-arts-de-monaco-decouvertes.html) par l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dirigé par Kazuki Yamada, envoûtant de virtuosité et d'endurance, tenant l’auditeur en haleine jusqu'à l'orage final dont le grondement s’éteint dans le lointain à la grosse caisse.

Bruno Serrou

1 CD Alpha-Classics / Outhere Music 1113. Enr. : 2018, 2019, 2024. Durée : 1h09’21’’. DDD

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