mardi 22 septembre 2026

(EIC 50) : Un inédit de Pierre Boulez a ouvert les festivités du cinquantenaire de son Ensemble Intercontemporain sous la direction de Pierre Bleuse

Paris. Cité de la Musique - Philharmonie. Salle des concerts. Samedi 19 septembre 2026 

Pierre Bleuse, Ensemble Intercontemporain
Pierre Boulez (1925-2016), Dérive 3 
Photo :(c) Anne-Elise Grosbois

C’était hier… C’était il y a un demi-siècle… Pierre Boulez, en regard et en complément de l’institut de recherche musicale intégré au Centre Pompidou, donnait le départ de la première saison de l’Ensemble Intercontemporain constitué de trente-et-un musiciens-solistes, le tout premier au TNP de Villeurbanne le 13 décembre 1976 (1), le deuxième à Paris, au Théâtre de la Ville le 15 janvier 1977 les deux fois sous la direction de Michel Tabachnik dans un programme intitulé « Passage du XXe siècle » (2). Cinquante ans plus tard, ce ne sont pas les grands classiques du début du siècle dernier qui ont donné le coup d’envoi de la cinquante et unième saison de l’EIC (3), mais de grands classiques du dernier demi-siècle sélectionnés par référendum par le public de la formation parmi les quatre mille œuvres à son répertoire 

Manifeste de Pierre Boulez présentant les objectifs de l'Ensemble Intervonytemporain
Progtamme de salle de la semaine du 13 au 18 décembre 1976
TNP de Villeubanne
Photo : Archives EIC

Sous la direction cde son septième directeur musical, Pierre Bleuse, qui, signe des temps, porte les mêmes initiales que son fondateur, l’Ensemble Intercontemporain (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/09/eic-et-ircam-50-1976-1977-2026-2027.html), qui, comme son nom l’indique, s’est immédiatement voulu interdisciplinaire, d’où l’’élément « inter » accolé à « contemporain »,  signifiant ainsi son ambition d’associer plasticiens, danseurs, poètes, dramaturges, cinéastes, musiciens de disciplines diverses, a pour ce premier concert-anniversaire invité une dj, Mariam Rezaei, à assurer les intermèdes, a réalisé dimanche 19 septembre une superbe ouverture de saison des cinquante ans de la fondation de l’Ensemble intercontemporain en 1976-1977 dirigé  par son actuel directeur musical, Pierre Bleuse, a la Cité de la musique de la Philharmonie de Paris.

Pierre Bleuse, Ensemble Intercontemporain
Pierre Boulez (1925-2016), Dérive 3
Photo : (c) Anne-Elise Grosbopis

En ouverture de concert, honneur au fondateur de l’EIC, Pierre Boulez (1925-2016), avec une première mondiale d’un inédit, Dérive 3, pièce de sept minutes pour quinze cuivres divisés en deux chœurs, et six percussionnistes jouant des instruments à hauteurs déterminées composée en 2003 « dérivée » d’une fanfare pour les 80 ans du chef hongrois Sir Georg Solti en 1992 et commandée par le Chicago Symphony Orchestra et achevée par le musicologue Peter O’Hagan, qui achèvera l’œuvre et fera concorder les parties de percussion avec celles des cuivres, la percussion ayant été laissée par Boulez à l’état de manuscrit. Ce qui n’a rien d’étonnant de la part d’un compositeur qui ne cessait de remettre ses œuvres sur le métier, les qualifiant souvent de « work in progress », les retravaillant, les ciselant sans trêve, puisant souvent dans des esquisses passées, laissant ainsi à sa mort voilà dix ans quantité de partitions inachevées, comme en témoigne le catalogue résonné réalisé par le musicologue Alain Galliari (4). C’est lui qui découvre en 2023 la photocopie d’un feuillet de partition intitulée Dérive 3, ce qui le conduit à se rendre à la Fondation Sacher à Bâle où sont archivés les manuscrits du compositeur et quantité de cartons emplis de documents non encore répertoriés. Dérive 3 semblerait dater du 5 juin 2010 et était déjà gravé par informatique. Ce qui paraît étonnant de la part de Boulez, qui se méfiait des citations et plus encore des autocitations, quelques mesures sont empruntées au quatrième mouvement de la cantate Le Visage nuptial (1946-1989) tandis que l’œuvre même découle d’une fanfare de moins de cinq minutes écrite pour les 80 ans de Sir Georg Solti en 1992, deux percussionnistes sonnant huit coups en guise de coda pour symboliser les 80 ans du dédicataire lors de la création le 19 novembre 1992 mais que Pierre Bleuse n’a pas utilisée le soir de la création.  « Dérive 3, pour cuivres, auxquels j’ai maintenant ajouté des percussions, est issue de certains arpèges, notamment pour les cors, de la nouvelle version du Visage nuptial - des arpèges que je n’avais exploités que sur quelques mesures. Ce sont des moments qui sont extraits d’un contexte et placés dans un autre, pour y proliférer », disait Pierre Boulez dans un entretien avec Péter Szendy en 1993. La version donnée en première mondiale samedi, rien n’indiquant que Boulez ait considéré Dérive 3 comme achevée, réunit quatre trompettes en ut, trois cors en fa, deux trombones pour le premier groupe, le second deux trompettes, trois cors, deux trombones et un tuba, tandis que le nombre de percussionnistes n’est pas fixé, Pierre Bleuse faisant pour sa part appel à six musiciens. Outre l’émotion suscitée par la découverte d’un inédit de Pierre Boulez, Dérive 3 empli des timbres d’instruments vigoureux pour certains et veloutés pour d’autres, est du Boulez le plus virtuose et sensuel, avec ses sonorités riches et amples, ses rythmes précis, serrés et respirant large tour à tour, joués avec un enthousiasme et une gourmandise non feinte de la part des membres de l’EIC comme de son directeur, Pierre Bleuse. Seul regret, que l’œuvre n’ait pas été reprise durant le concert, ce qui aurait pu être envisageable compte tenu de sa brièveté.

Pierre Bleuse
Photo : (c) Anne-Alise Grosbois

La suite du programme, conçue par le public qui avait été invité voilà quelques mois à choisir les œuvres au sein du catalogue de quatre mille partitions du répertoire de l’EIC, a été somptueux, avec quatre chef-d ’œuvres parmi les plus joués par la l’Ensemble, à commencer par l’aîné de deux ans de Boulez, le Hongrois György Ligeti (1923-2006) avec l’admirable Kammerkonzert pour 13 instruments (1969-1970),  qui figurait au premier concert de l’EIC le 13 décembre 1976 et fréquemment jouée depuis par l’Ensemble dont il met treize des pupitres en valeur attribuant à chacun un rôle soliste, et qui l’a gravée au disque à trois reprises.

Ensemble Interconyemporain, Pierre Bleuse
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

A suivi une pièce de l’élève favorite du maître hongrois, la Coréenne Unsuk Chin (*1961), seul compositeur vivant du programme, représentée par une pièce d’une force et d’une variété extrêmes, Gougalōn. (6) Scènes de théâtre de rue » pour ensemble de quinze instrumentistes conçue en 2009 et révisée en 2011, version créée par L’EIC le 10 janvier 2012 Cité de la Musique, comme il l’a fait de plusieurs partitions en création, Fantaisie mécanique (1994), Double Concerto (2002), Double Bind? (2006-2007) et Fanfare chimérique (2010-2011), ainsi que deux disques monographiques. Gougalōn résulte de lointains souvenirs d’enfance de la compositrice emplis des sons des ries de Séoul dans les années 1960, d’où l’atmosphère urbaine et les couleurs sonores de fêtes foraines et de spectacles de rue qui émergent joliment à l’écoute, tel un folklore imaginaire, le tout mêlé d’un rien de nostalgie.

Pierre Bleuse, Ensemble Intercontemporain
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Autre grande figure de femme compositeur qui a entretenu des relations privilégiées avec l’EIC depuis le début des années 1980 et dont la première œuvre qu’l en a créée en 1987, Io, la franco-finlandaise Kaija Saariaho (1952-2023), avec une pièce remarquablement orchestrée, Semafor pour huit instruments date de 2020 qui résulte du développement et de la déconstruction d’ostinati rapides sur deux octaves entrecoupés de glissandi des quatre instruments à vent du plus brillant effet. Enfin, l’impressionnant Partiels pour dix-huit instruments (1975) de Gérard Grisey (1946-1998) que l’EIC a créé le  4 mars 1976 et qui constitue troisième partie du grand cycle Les Espaces acoustiques (1974-1985), véritable manifeste de l’école spectrale avec ses six volet allant du solo au grand orchestre, le Prologue pour alto avait été créé par Gérard Caussé, alors membre de l’EIC, qui donnera le 9 mars 1978 la première exécution mondiale du quatrième volet, Modulations, qui résulte de la première commande de l’histoire de l’Intercontemporain, qui donnera notamment par la suite la création de l’œuvre ultime de Grisey, les déchirants Quatre Chants pour franchir le seuil. Joué avec une précision d’orfèvre et un plaisir sonore jubilatoire, Partiels prend de plus en plus l’ampleur d’un pur joyau de l’histoire de la musique dans son entièreté.

Mariam Rezael (dj)
Photo : (c) Anne-Elise Grosbois

Entre ces pages parmi les plus belles du répertoire de l’Ensemble Intercontemporain, et sans doute pour rester dans l’esprit qui animait son fondateur qui souhaitait ouvrir la formation aux diverses expressions artistiques, de trop longs interludes de dj réalisés par la performeuse Mariam Rezael, qui a «réalisé une sur ses platines une suite d’improvisations entre les pages de Boulez et Ligeti, une seconde sur Imaginary sky-ines »du compositeur italien Ivan Fedele (*1953) souvent joué par l’EIC placée avant la pièce de Chin, enfin sur Rebonds pour grosse caisse du compositeur grec Iannis Xenakis (1922-2001) entre Saariaho et Grisey…

Bruno Serrou

Ce concert sera diffusé sur France Musique le 30 septembre 2026

1) les « festivités » de lancement de l’Ensemble Intercontemporain au TNP de Villeubanne se sont déroulées six jours durant, du 13 au 18 décembre 1976, avec cinq concerts dirigés par Pierre Boulez, Jacques Mercier et Michel Tabachnik, une répétition publique et un atelier radiotélévisé, avec la participation du John Alldis Choir, dans des œuvres de David Bedford, Luciano Berio, Pierre Boulez, Sylvano Bussotti, John Chowning, Michael Finnissy, Charles Ives, Carlo Gesualdo, György Ligeti, Philippe Manoury, Jean-Claude Risset, Arnold Schönberg, Giuseppe Sinopoli, Karlheinz Stockhausen, Igor Stravinsky, Edgard Varèse, Anton Webern et Iannis Xenakis. A Paris, après son premier concert Théâtre de la Ville, l’EIC se produira dans toutes les salles, y compris en banlieue parisienne, notamment à l’IRCAM et au Théâtre du Châtelet, avant de disposer de sa propre salle, Cité de la Musique, à partir de 1995, et d’être intégré à la Philharmonie de Paris, au même titre que l’Orchestre de Paris, en 2026

2) Pierre Boulez résumait ainsi les objectifs de l’EIC à ses débuts : « Regardons ensemble passer ce siècle avec les certitudes qu’il a abondamment dispensées, avec les incertitudes dont il est non moins prodigue… » 

3) deux autres concerts-anniversaires pour le cinquantenaire de l’EIC seront donnés les 13 janvier e 23 avril 2027

4) Catalogue illustré de l’œuvre de Pierre Boulez (1925-2016), figure de la musique du XXe siècle, détaille de pli selon pli 112 compositions, établi par Alain Galliari, coédition Bibliothèque nationale de France, Philharmonie de Paris, Paul Sacher Stiftung (2025, 396 pages, 45 €)

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