Paris. Palais Garnier. Dimanche 6 septembre 2026
Rien de plus agréable pour un mélomane que d’assister à la naissance d’un nouvel orchestre symphonique constitué dès le début par des musiciens aguerris et habitués à se produire ensemble. Gage de qualités intrinsèques au riche potentiel d’autant plus qu’autogéré, il est certain que chacun de ses membres donnera chaque fois le meilleur de lui-même puisque dans la phalange de sa propre volonté… C’est tout cela que le public présent à cet événement rare a ressenti au long de cette soirée d’exception sous les ors du Palais Garnier
Une nouvelle phalange symphonique française dont les statuts ont été déposés en décembre 2024 est officiellement née ce dimanche soir Palais Garnier : le Philopéra. Cette formation constituée par des musiciens de l’Opéra national de Paris désireux de jouer davantage de répertoire symphonique, en France comme à l’étranger, dans un cadre artistique indépendant, a pour modèle constitutif les Wiener Philharmoniker, l’Orchestra Filarmonica della Scala, le Bayrerisches Staatsorchester ou le MET Orchestra - ce dernier « découvert » à la Philharmonie de Paris en début de saison (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2026/09/les-prems-fabuleuse-soiree-mahler-du.html) -, sous forme d’association autogérée de cent dix huit des cent soixante quatorze membres de l’Orchestre de l’Opéra de Paris qui ont spontanément adhéré au projet et qui gèrent collectivement la formation, choisissant œuvres, chefs et solistes des répertoires symphoniques et chambristes, du duo à l’octuor, en fonction de chacun de leurs concerts dans le cadre d’une programmation distincte de celle de l’Opéra de Paris. Outre les concerts symphoniques, au nombre d’un ou deux par an, et de musique de chambre pour une dizaine de prestations par an, le Philopéra, dont le président de l’association est l’altiste Etienne Tavitian entend proposer des masterclasses, des projets pédagogiques et des concerts adaptés à des publics éloignés de la musique classique. L’ensemble du projet est financé par le mécénat, et a le soutien du directeur de l’Opéra, Alexandre Neef.
Premier chef élu, l’élégant et enthousiasmant Daniel Harding, pilote de ligne Air France, ex-directeur musical de l’Orchestre de Paris et directeur musical désigné du Philharmonique de Los Angeles à compter de la saison 2027-2028, dans un programme viennois dans le ton circonstancié pour une naissance qui invite à l’optimise de ré majeur, tonalité héroïque s’il en est, exprimant traditionnellement allégresse et jubilation, une énergique, chaleureuse et souriante Symphonie n° 3 D. 200 de Franz Schubert composée en 1815 et créée en 1881, et une enthousiasmante Symphonie n° 1 « Titan » de Gustav Mahler qui a mis en évidence les qualités d’ensemble et de solistes de cet orchestre heureux d’être porté sur les fonts baptismaux dans les conditions idéales dans la plus belle salle de Paris qu’ils connaissent bien depuis la fosse, et devant un parterre de personnalités musicales. De cette première symphonie de Mahler, œuvre qui, dans les années 1960, aurait valu un refus des organisateurs de concert français à Herbert von Karajan et son Orchestre Philharmonique de Berlin tant ils auraient craint une salle vide, mais qui, aujourd’hui, est archi-rabâchée, au point de ne plus même créer l’événement. Mais dès le premier accord, Daniel Harding et ses musiciens d’un soir ont scotché les auditeurs dans leurs fauteuils avant de susciter une véritable ovation. Cette œuvre d’une extrême virtuosité a été remarquablement servie par le Philopéra. Il est de toute évidence à l’aise dans cette musique complexe à mettre en place tant les structures sont alambiquées, faisant à la fois ressortir les lignes de force, l’architecture, l’unité à travers la diversité, les plans apparaissant en toute limpidité, tout en soulignant l’abondance de l’inspiration, à la fois populaire, foraine, militaire, noble et grave, les brutalités, les saillies, la nostalgie. Unité et altérité dans la conduite de l’œuvre, la rythmique, le phrasé, les respirations étant parfaitement en place, le chef britannique a en outre évité le pathos et les effets trop appuyés, tout en instaurant une grande expressivité. Le Philopéra a répondu avec empressement, suivant Daniel Harding avec une aisance impressionnante jusqu’aux limites de la virtuosité tout en gardant sa cohésion. Les cordes, au nombre de quarante-neuf (quatorze premiers et douze seconds violons, dix altos, huit violoncelles, cinq contrebasses, premiers et seconds violons se faisant face, séparés par les violoncelles et les altos, contrebasses derrière les premiers violons) sont malléables et fruitées -Petteri Iivonen, violon solo, Lorraine Campet contrebasse solo, qui a attaqué chaque note de l’introduction du troisième mouvement avec une précision infaillible et des sonorités veloutées, superbe tutti d’altos -, les bois sont superbement colorés et nuancés (magnifique hautbois, mais aussi flûtes, bassons, clarinettes), une première trompette vaillante de Nicolas Chatenet, trombones, tuba et timbales au diapason. Et que dire des huit cors, Vladimir Dubois en tête, aux pigmentations riches et souples, le tout sonnant fier toujours homogène, autant dans l’ensemble du groupe que côté pupitres solistes, avec de remarquables individualités. Daniel Harding a pris la mesure des particularités sonores du plateau du Palais Garnier, dirigeant avec allant et instillant un éclat communicatif qui a permis à chaque pupitre de e faire entendre clairement dans une acoustique d’une relative sécheresse de la salle depuis le plateau pour des musiciens habitués à se produire dans la fosse du Palais Garnier. Reste à espérer que ce premier concert en appellera beaucoup d’autres au plus tôt…
A noter que ce concert sera diffusé sur Medici.tv
et sur Radio Classique samedi 26 septembre 2026 à 20h00 et sur Mezzo Live samedi 3 octobre 2026
à 21h00 suivi de multidiffusions jusqu'au 17 octobre à 21h00
Bruno Serrou
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