lundi 24 août 2026

CD : Alice Ader, le coffret d’une vie d'une grande pianiste, « A Musical Journey with Alice Ader »

Photo : (c) Bruno Serrou

Édition magistrale proposant une impressionnante rétrospective, intitulée « A Musical Journey with Alice Ader », d’une artiste française majeure d’une extraordinaire sensibilité née en 1945 hélas trop rare, la pianiste aux sonorités éthérées et liquides dans un répertoire immense, Alice Ader, dans un coffret de trente-quatre CDpublié chez Artalinna, éditeur dirigé par Pierre-Yves Lascar qui a méticuleusement répertorié l'ensemble des gravures réunissant ici ses enregistrements studio officiels solistes, ses concerts de musique contemporaine, ses captations « live », de musique de chambre avec l’Ensemble Ader, et quantité d’inédits. Première remarque, cette anthologie de quarante-cinq ans d’activité trahit une artiste prodigue et ouverte, loin de la grande majorité de ses confrères et consœurs dont les prestations tournent autour d’une poignée de compositeurs et d’œuvres maintes fois remis sur le métier.

Ce coffret de trente-quatre CD réalisé par Nicolas Bomsel, qui fut le producteur du premier d'une dizaine de disques de ce coffret, retrace le parcours de la pianiste Alice Ader au répertoire particulièrement éclectique. Il rassemble plusieurs enregistrements récemment redécouverts - notamment les masters Pianovox de la fin des années 1990 -, ainsi que nombre de sessions studio et d’enregistrements de concerts inédits. Elève de Jacques Février et de Geneviève Dehery, la virtuose française de quatre vingt un ans s’est illustrée dans un vaste répertoire courant du XVIIIe siècle au XXIe, de l’italo-Espagnol Domenico Scarlatti au Franco-Portugais Emanuel Nunes, de Johann Sebastian Bach à Arvo Pärt, de Moussorgski à Mompou, en passant par Benda, Dusek, Mozart, Beethoven, Schubert, Chopin, Robert Schumann, Johannes Brahms, Camille Saint-Saëns, Gabriel Fauré, César Franck, Guillaume Lekeu, Enrique Granados, Alexandre Scriabine, Serge Rachmaninov, Igor Stravinsky, Isaac Albéniz, Manuel de Falla, Grieg, Erik Satie, Claude Debussy, Maurice Ravel et d’autres beaucoup moins courus, Benda, Brixi, Dusek, Dussek, Maurice Delaistier, Iglesia, Sisask, Vorisek, soit un total de plus de deux cents œuvres de trente-huit compositeurs. Intitulé A Musical Journey with Alice Ader sans doute pour élargir à l’international son audience, ce coffret, publié avec un décalage d’un an le quatre-vingtième anniversaire d’Alice Ader, en offrant un vase panorama de sa carrière, permet d’aller de découvertes en découvertes, réunissant ses enregistrements studio difficilement accessibles depuis quelques années, particulièrement ceux d’origine Pianovox, qu’ils soient solistes ou chambristes, ainsi que des documents d’archives voire parfois personnels, témoigne de l’insatiable curiosité et l’ouverture d’esprit de la musicienne.  

Les sonorités aériennes et fluides tirées du clavier par Alice Ader séduisent et convainquent dès l’abord, s’épanouissant dans toutes les partitions qu’elle choisit d’interpréter, qu’elles soient des époques classique, romantique ou contemporaine. Dans Le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky enregistré en 2014 dans sa réduction pour deux pianos, la musicienne a choisi incidemment de travailler la partie du second instrumentiste au lieu du premier, ce qu’elle continua à donner en concert avant de décider de l’enregistrer sous cette forme.

Ainsi, de Beethoven la seule mais remarquable Sonate n° 32 en ut mineur op. 111 judicieusement mise en résonance avec l’ultime Sonate n° 21 en si bémol majeur D. 960 de Franz Schubert captées en 2022. De Robert Schumann, elle ne propose que le Minnespiel op. 10 n° 6, quelques pièces de Mozart et de Frédéric Chopin face à dix Pièces lyriques d’Edvard Grieg (1843-1907), et six Préludes de Serge Rachmaninov (1873-1943), dans un volume ouvert par le Concerto pour piano n° 2 en fa mineur op. 21 de Chopin capté live à Vienne par la Radio Autrichienne (ORF) le 9 juin 1969 où figurent également des pièces pour piano seul d’Alexandre Scriabine (1972-1915) et deux valses de Schubert.

Alice Ader offre de somptueux Debussy, les deux livres d’Images, Masques, Estampes, des fragments du Martyr de saint Sébastien dans une transcription d’André Caplet, élève de Debussy, Hommage à Haydn, Berceuse héroïque dans lesquelles la pianiste atteste d’une liberté de ton particulièrement envoûtante, l’expressivité et la souplesse de l’écriture du compositeur. Dans les deux livres des Préludes  et les Images, elle refuse le « flou » sensé caractériser l’impressionnisme pour restituer ces pages dans des sonorités qu’elle a voulu avec justesse « lumineuses, vibrante, irisées ». Un disque à emmener sur une île déserte, tout comme l’admirable intégrale de l’Art de la Fugue de Johann Sebastian Bach d’une force et d’une noblesse saisissante.

L’intégrale Ravel, qui compte parmi les meilleures de la discographie, plus axée sur la profondeur et la contemplation que sur la limpide simplicité préconisée par le compositeur en personne, ce qui est clairement perceptible dans les Valses plus sentimentales que nobles tant la lenteur est extrême. La Sonatine, le Tombeau de Couperin et les Miroirs pénètrent jusqu’au plus secret de la musique avec des pièces comme Oiseaux tristes, La Vallée des cloches, ainsi que Forlane extrait du Tombeau, ont rarement été jouées de façon aussi convaincante. Les morceaux les plus virtuoses, Jeux d’eau, Ondine, Scarbo sont impressionnantes de maîtrise et de musicalité. D’une lenteur hypnotique sont les Gnossiennes d’Erik Satie.

Proposés sous forme d’extraits dans un enregistrement de 1980 mis en regard de sept sombres Préludes de Debussy pour son premier trente centimètres, puis en intégrale en 1987 pour le CD, ses Vingt Regards sur l’Enfant Jésus d’Olivier Messiaen sont à connaître coûte que coûte. Alice Ader fréquentait en effet fidèlement le domicile du compositeur qui lui prodiguait des conseils, à l’instar d’Yvonne Loriod. Dans le livret du coffret qu’elle a elle-même rédigé à la façon d’un « journal », la pianiste évoque l’exigence du maître, notamment sur « la question des plans sonores [et] sur le fait que toutes les notes  au sein des accords gardent une grande plénitude » et ajoute qu’il lui a avoué « en toute humilité qu’il n’est pas doué pour les mouvements métronomiques ».

C’est une interprétation pleine de malice et de candeur qu’offre Alice Ader de pages peu fréquentées de Franz Schubert, un bouquet de valses de jeunesse, dites « nobles et sentimentales », Ländler, Danses allemandes joué avec un naturel et une simplicité touchante et sans fioriture, avec même une innocence particulièrement engageante, à l’instar du récital d’inédits capté en l’église Saint-Merry de Beaubourg à Paris réunissant cinq compositeurs de la période classique tchèque, Jan Ladislav Dussek (1760-1812), Frantisek Xaver Dusek (1731-1799), Jiri Antonin Benda (1722-1795), Frantisek Xaver Brixi (1732-1771) et Jan Vaclav Vorisek (1791-1825), ainsi que Le CD intitulé Musica Callada consacré à Federico Mompou (1893-1987) avec ses quatre livres éponymes totalisant trente et une pièces composées entre 1951 et 1967 mises en résonnance avec les trois Paisajes de 1942. Brahms sur un Bechstein de 1887 sur lequel Ader donne toute la richesse polyphonique du maître de Hambourg, la consistance des longues courbes mélodiques caractéristiques de Brahms respire avec sérénité et chaleur, au risque parfois de perdre en intensité, comme dans les Klavierstücke op. 76, alors que les Intermezzi op. 117 sont plus naturels et spontanés, et si ‘il manque assurément le brillant d’un piano moderne, il faut féliciter  la pianiste de sa quête de sonorités délicates et intimistes qui s’avère passionnante.

Parmi les concerts inédits au disque, il faut d’abord retenir de polychromes Tableaux d’une Exposition de Modeste Moussorgski entourées d’une quinzaine d’autres pièces indépendantes, dont une vertigineuse Nuit sur le mont Chauve, les premier et troisième livres d’Iberia d’Isaac Albéniz. Côté musique de chambre le Quintette de César Franck est un pur joyau, tout comme le romantique Quintette avec pianoi op. 34 de Brahms et  le Quatuor pour la fin du temps de Messiaen avec son Ensemble Ader réunissant pour le premier Christophe Poiget (violon I), Christophe Ladrette (violon II), Pascal Robauly (alto) et Isabelle Veyrier (violoncelle) et, pour le second, Philippe Berrod (clarinette), Christophe Poiget (violon) et Isabelle Veyrier (violoncelle). De l’école franckiste, le Quintette avec piano  de César Franck (1822-1890) avec la même formation que dans le Quintette de Brahms mis en regard des deux grands cahiers pour piano seul de Franck, le Quatuor avec piano de Guillaume Lekeu (1870-1894) avec Elisabeth Glab (violon), Françoise Gneri (alto) et Elisabeth Veyrier (violoncelle), auquel d’ajoutent les Trois Poèmes pour voix et piano avec la merveilleuse Rachel Yakar. Il convient d’ajouter Gabriel Fauré (1845-1924) et son premier Quatuor avec piano avec Poiget, Robault et Veyrier associé à six pièces pour piano seul deux Nocturnes, un Prélude et trois Romances sans paroles op. 17 et une Mazurka de Camille Saint-Saëns d’une souveraine plénitude, et un album Ernest Chausson (1855-1899) avec la soprano Bernarda Fink et cinq membres de l’Ensemble Ader.

Pour ce qui concerne la musique contemporaine, où l’on trouve essentiellement des pages chambristes, la part belle revient à Philippe Hersant (né en 1948), dont Alice Ader est assurément la muse pianistique pour qui, après un long silence, elle est retournée en studio à l’aube de ses 80 ans, enregistrant les dernières œuvres dont In Black, vaste partition qui explore passé, présent et futur qu’elle ponctue de pages du dernier Franz Liszt, énigmatique et d’une modernité absolue. Amie de longue date de Hersant, qui lui a notamment dédié ses Ephémères et son Concerto pour piano « Ruisseaux », elle l’a également été pour Olivier Greif (1950-2000), qui lui a dédié Ich ruf zu dir op. 356 dont le thème central provient d’une pièce de Heinrich Isaac écrit pour clarinette, piano et quatuor à cordes enregistré live en 2000 par l’Ensemble Ader lors du Festival Présences de Radio France.

Bruno Serrou

1 coffret de 34 CD Artalinna (D2C Production & Management. Durée : 36h 41mn. Enregistrements : 1980-2025. DDD. Edition limitée. Livret de 126 pages avec un texte de présentation rédigé sous forme de journal par Alice Ader

mardi 4 août 2026

Betsy Jolas 100. Bon anniversaire, Betsy ! Compositrice, pédagogue franco-étatsunienne fêtée dans le monde entier, Betsy Jolas célèbre ses cent ans le 5 août 2026

                                      
                                                                                           Betsy Jolas (née en 1926)
                                                                                               Photo : (c) INA, 1998

Compositrice, pédagogue, chef d’orchestre, Betsy Jolas est de ces artistes qui ont ouvert la voie aux femmes compositeurs des générations qui ont suivi la sienne et qui se font aujourd’hui de plus en plus nombreuses. Elle célèbre le 5 août 2026 son centième anniversaire. Le portrait qui suit est le reflet de l’expérience et de la confiance partagée que m’a témoigné la compositrice depuis 1998, année où nous avons réalisé ensemble, à la demande de l’INA et de la SACEM, un entretien filmé de plus de dix heures dans sa maison de Chérence dans le parc naturel régional du Vexin, disponible dans son intégralité sur le site de l’Institut National de l’Audiovisuel et qui a fait l’objet d’un livre paru aux Editions Cig’Art/Lemoine (1) 

Besy Jolas devant sa maison de Chérence (Val d''Oise) 
où a été tourné le film pour l'INA en novembre 1998
Photo : DR

Femme de conviction et d’une grande fermeté intellectuelle, souvent crainte en raison de son exigence, musicienne engagée, amie des poètes et des peintres, Betsy Jolas aura marqué son temps, autant comme créatrice, que comme pédagogue et femme en un temps où le statut de compositrice était considéré avec défiance et la notion même n’existait pas dans la langue française. Elle a ainsi ouvert la voie à ses consœurs qui, à son exemple, se sont imposées toujours plus nombreuses et inspirées « Je pense que nous autres femmes avons une sensibilité différente de celle des hommes, et c’est ce qui apparaît dans ma musique, qui, je l’espère, aidera à saisir la différence.  En effet, la musique, c’est moi dans le monde, et la façon dont j’en témoigne, c’est en musique », martèle Betsy Jolas. »

Betsy Jolas (née en 1926)
Photo : DR

Impossible donc de prétendre connaître Betsy Jolas sans connaître d’abord sa musique et ses passions musicales. Pour Betsy Jolas, comme pour tout créateur, composer est une nécessité vitale. La cosmogonie de sa musique est née de son moi profond. Avec elle, la genèse d’une partition commençait longtemps en amont de l’écriture proprement dite. Elle laissait l’œuvre se déployer dans les arcanes de sa pensée et de son oreille interne avant de jeter enfin les premières notes sur le papier. Mais elle n’a pas été de ceux qui reviennent sur une partition jugée terminée. « Je considère l’œuvre achevée lorsque je la remets à mon éditeur, disait-elle. En général, je fixe un rendez-vous avec lui pour m’obliger à conclure. Et je ne reporte jamais ledit rendez-vous ! » Avec elle, la genèse d’une partition commence longtemps en amont de l’écriture proprement dite. Elle laisse l’œuvre se déployer dans les arcanes de sa pensée et de son oreille interne avant de se décider de jeter les premières notes sur le papier. Mais elle n’est pas de ceux qui reviennent sur une pièce qu’elle estime terminée. « Je considère l’œuvre achevée lorsque je la remets à mon éditeur, dit-elle. En général, je fixe un rendez-vous avec lui pour m’obliger à conclure. Et je ne reporte jamais ledit rendez-vous ! »

Betsy Jolas (née en 1926)
Photo : (c) INA, 1998

Née à Paris le 5 août 1926 de parents états-uniens, son père, Eugene Jolas, journaliste et éditeur,  et sa mère, Maria McDonald-Jolas, traductrice, Betsy Jolas a grandi dans un milieu artistique et littéraire, au rythme des visites d’écrivains comme James Joyce, Gertrude Stein ou Ernst Hemingway que publiait son père dans la revue qu’il avait fondée à Paris, tandis qu’il était locataire de La Boisserie à Colombey-les-Deux-Eglises avant son rachat par le Général De Gaule en 1934. « Henri Matisse est venu chez mes parents quand j’étais enfant, comme James Joyce, Samuel Beckett et Gertrude Stein. Des écrivains édités dans la revue Transition fondée par mon père, qui y publie en feuilleton Fennigans Wake de James Joyce. Ma mère Maria, traductrice originaire du Kentucky était une excellente chanteuse. C’est elle qui m’a familiarisée avec le lied, la mélodie française particulièrement celle de Claude Debussy, et le spiritual Etats-unien. » Quant à la peinture, elle devait imprégner toute son œuvre, comme l’atteste son art de coloriste et sa passion pour la peinture et la sculpture, muses qu’elle transmettra à sa propre fille, Claire Illouz, peintre et graveur, tandis qu’elle a été proche de Joan Mitchell qu’elle a côtoyé alors qu’elles vivaient toutes deux à Vétheuil.

Réfugiée à New York avec ses parents en 1940, elle poursuit ses études au Bennington College dans le Vermont où, élève de Paul Boepple (harmonie, contrepoint), Carl Weinrich (orgue) et de la belle-fille d’Arthur Schnabel, Helen Fogel-Schnabel (piano), elle découvre les polyphonistes du XVIe siècle, particulièrement Roland de Lassus et Heinrich Schütz qu’elle chante et joue au sein du Dessoff Choirs et qui deviendront les compagnons de sa vie de musicienne. « La musique de Lassus est celle qui me rend la plus heureuse. Elle était au programme de mon premier concert, en 1942 », se souvenait-elle. Autre aspect de sa personnalité, le romantisme. « Cela me vient de ma grand-mère paternelle, qui était allemande. Mais aussi de ma mère, Maria McDonald-Jolas, qui sera la traductrice de Nathalie Sarraute et Gaston Bachelard. Elle avait fait ses études à Berlin et chantait continuellement. Je l’accompagnais au piano dans le lied allemand, dans des chants noirs, créoles, irlandais, écossais. J’ai toujours lu avec grand plaisir Goethe, Heine, et j’ai été la première à faire l’analyse du lied quand j’enseignais au Conservatoire de Paris. Jeune fille, lisant Jean-Christophe de Romain Rolland, je me disais que je serais peut-être musicienne, et, commençant à composer, je rêvais d’être Jean-Christophe. »

Betsy Jolas (née en 1926)
Photo : DR

De retour en France en 1946, elle suit les cours de elle suit les cours d’analyse d’Olivier Messiaen au Conservatoire de Paris, de fugue avec Simone Pré-Caussade et de composition avec Darius Milhaud. La découverte de l’œuvre de Webern la conduit à se rapprocher de l’avant-garde musicale, notamment de Boulez. Leur conception commune de la forme et leur appétence pour les timbres et les sonorités inouïs, enrichies de sa propre passion pour la voix et la Renaissance et ses dispositions expressives sont la sève de son identité de compositrice. La confrontation de sa pulsion lyrique mue par une écriture embrassant toute la palette technique, donne à sa musique une réelle indépendance et une densité particulière, flexible et sophistiquée, qui, associées à l’orchestre auquel elle s’attache dans les années soixante-dix, la conduiront naturellement à l’opéra. « Au fond, convient-elle, la composition est un ouvrage de dames. D’abord parce que cela ne nourrit pas… son homme ! »Elle succèdera à Messiaen au CNSM après avoir été son assistante. De ces années de professorat (2), où elle « enseignait ce qu’elle ne avait pas » après l’avoir longuement travaillé en amont du cours, elle garde le sentiment d’avoir été plus exigeante avec ses rares élèves femmes. Auteur de quelques deux cents cinquante œuvres, de la pièce solo à l’opéra en passant par les formations de chambre et l’orchestre symphonique, la compositrice -étatsunienne reconnaît sans hésiter ce qu’elle doit non seulement aux compositeurs du passé, de l’Ecole Notre-Dame jusqu’à Claude Debussy et Maurice Ravel, mais aussi à la littérature, au théâtre et aux arts plastiques.  « Je n’étais pas une élève brillante, constate-t-elle avec le recul du temps, dans les classes d’analyse d’Olivier Messiaen, de fugue de Simone Plé-Caussade et de Darius Milhaud pour la composition ». Assistante de Messiaen de 1971 à 1974 avant de lui succéder, elle enseignera au Conservatoire de Paris l’analyse (1975) puis la composition (1978-1992), constatant qu’elle était plus exigeante avec ses rares élèves femmes, bien qu’elle ait eu elle-même beaucoup de mal à s’imposer dans un monde monopolisé par les hommes, au point d’être la seule femme à avoir reçu une commande et eu une œuvre créée et jouée par le Domaine Musical de Pierre Boulez, Quatuor II pour soprano et trio à cordes en 1966. Elle enseignera par la suite à Yale University, Berkeley, Harvard, Mills College où prendra la succession de Darius Milhaud.

Betsy Jolas et György Ligeti
Photo : DR

L’essentiel de l’œuvre de Betsy Jolas tourne autour de la voix, qu’elle soit effectivement présente ou qu’elle soit simplement évoquée par des instruments. La voix chantée, bien sûr, mais plus encore la voix singulière de la Sprechmelodie dans la continuité d’Arnold Schönberg et de son Pierrot lunaire, allant jusqu’à « faire parles » les instruments eux-mêmes. La compositrice estime en effet que c’est la mélodie qui constitue son apport le plus significatif à la musique contemporaine. Toutefois, sa création ne renvoie pas tant à une « mélodie continue » qu’à un récitatif infini qui tantôt tendrait vers l’arioso, tantôt vers un quasi-parlando expressif proche de la déclamation poético-dramatique. Ses œuvres sont créées et jouées dans le monde entier par des artistes de premier plan, notamment aux Festivals de Tanglewood, de Hollande, de Royan, d’Avignon, Musica de Strasbourg, du Domaine Musical au Philharmonique de Berlin, en passant par le Boston Symphony Chamber Players, le London Symphony Orchestra, la Lincoln Center Chamber Music Society, le London Sinfionetta, le Domaine Musical, l’Ensemble Intercontemporain, l’Orchestre Philharmonique de Radio France, les Percussions de Strasbourg, l’Opéra de Lyon…

Betsy Jolas (née en 1926)
Photo : (c) INA, 1998

Lauréate du Concours International de Direction d’orchestre de Besançon en 1953, Betsy Jolas aura reçu de nombreux prix dont celui de la Fondation Coplay de Chicago (1954), de l’ORTF (1961), de l’American Academy of Arts (1973), de la Fondation Serge Koussevitsky (1974), le Grand Prix National de la Musique (1974), le Grand Prix de la Vile de Paris (1981) et le Grand Prix de la SACEM (1982). Membre de l’Académie américaine des arts et des lettres depuis 1995, année de la création de son opéra Schliemann à l’Opéra de Lyon, Betsy Jolas a enseigné au CNSMD de Paris, où elle a succédé à Olivier Messiaen, au Conservatoire américain de Fontainebleau, à l’Académie de Tanglewood et dispensé nombre de master-classes en Amérique du Nord et en Asie. De 1955 à 1970, elle est chargée de la programmation à Radio France avec le soutien d’Henri Dutilleux.

Betsy Jolas, Sir Simon London Symphony Orchestra
Création à Londres de Ces belles années en juillet 2023
Photo : DR

Parmi les quelques deux cents œuvres du catalogue de Betsy Jolas, il convient de connaître la partition qui la révéla Quatuor II pour soprano, violon, alto et violoncelle (1966), les Enfantillages et Autres enfantillages pour chœur de femmes ou d’enfants (1956-2000), la série des huit Episodes pour divers instruments solistes (1964-1990), Motet II à douze parties (1965), D’un opéra de voyage (1967), Sonate à 12 (1970), Lassus Ricercare « recomposition » de 15 extraits de R. de Lassus (1971), B for Sonata pour piano (1974), sept Quatuors à cordes (1974-2019), l’opéra Le Pavillon au bord de la Rivière (1975), Onze lieder pour trompette solo et ensemble (1977), Tales of a Summer Sea pour orchestre (1977), Stances pour piano et orchestre (1978), Points d’Or pour saxophone et ensemble (1982), l’opéra Schliemann (1983-1993), l’opéra Le Cyclope (1986), Music for Joan pour vibraphone et piano (1988), Petite symphonie concertante pour violon et orchestre (1995), Quatre Psaumes de Schütz pour orchestre (1996), Sonate à 8 pour huit violoncelles (1998), Motet III « Hunc igitur terrorem » d’après Lucrèce pour chœur et orchestre, (1999) Concerto-Fantaisie : « O’Night, Oh... » pour chœur mite et piano (2001), Motet IV sur un texte latin de Pétrarque pour soprano et ensemble (2002), B-Day pour orchestre (2006), Frauenliebe, dix lieder pour alto et piano (2010), A Little Summer Suite pour orchestre (2015), Letters from Bachville pour orchestre (2019), Concerto pour piano et orchestre « bTunes » (2021), These beautiful Years (Ces belles années) pour orchestre (2023)…

Bruno Serrou

1) Cet entretien filmé d’une dizaine d’heures avec Betsy Jolas a été tourné du 11 au 15 novembre 1998 pour la collection Musique, Mémoires de l’INA dans sa maison de Chérence dans le Vexin (Val d’Oise), non loin du domicile de Nathalie Sarraute (https://entretiens.ina.fr/musiques/jolas/betsy-jolas/video). De ce document a été adapté le livre D’un opéra de voyage publié aux éditions Cig’art/Lemoine, 2004 préfacé par Henri Dutilleux

2) ¨Parmi les étudiants de Betsy Jolas au CNSMDP, dans sa classe d’Analyse puis celle de Composition, figurent notamment Gérard Grisey,  Dominique Troncin, François Narboni, Laurent Martin, François Bouch, Pierre Albert Castanet