samedi 5 septembre 2026

CD : L’épique Rédemption de « Le Paradis et la Péri » de Robert Schumann par Jordi Savall

Voilà un peu plus d’un an, Jordi Savall dirigeait à la Philharmonie de Paris Das Paradies und die Peri (Le Paradis et la Péri) de Robert Schumann à la tête de ses propres ensembles, La Capella nacional de Catalunya et Le Concert des Nations devant un public enthousiaste. Le souvenir de ce passionnant concert revient totalement à l’écoute du coffret de deux disques compacts qui vient de paraître (1).

Quelle que soit la période choisie, Jordi Savall atteint à chacune de ses interprétations une beauté, une intensité, une expressivité captivante. Son Le Paradis et la Péri op. 50 de Robert Schumann est une fois encore un pur moment de grâce avec ses somptueux Le Concert des Nations et La Capella Nacional de Catalunya enrichis de sept solistes d’une homogénéité et d’un engagement continus, avec en tête de distribution la remarquable Lina Johnson (la Péri), Marianne Beate Kielland (l’Ange), Kieran Carrel ténor I), Johanna Rosa Falkinger (la jeune fille), Ferran Mitjans (le jeune homme), Manuel Walser (l’homme) et Nicolas Brooymans (le tyran Gazna).

Moins couru que les Szenen aus Goethes Faust WoO3 (Scènes du Faust de Goethe, 1844-1853), Das Paradies und die Peri, op. 50 (Le Paradis et la Péri), aux côtés du conte de fées Das Rose Pilgerfahrt (Le Pèlerinage de la Rose op. 112 (1851-1852) d’après le poète Moritz Horn, est le premier des trois grands oratorios que Robert Schumann consacra à la Rédemption. Avant Goethe et Horn, il s’agit ici d’une adaptation pour solistes, chœur et orchestre du conte oriental éponyme tiré de Lalla Rookh de Thomas Moor (1779-1852) paru en 1817 adapté pour Schumann en 1841 par Emil Fleschig (1808-1878). Créée à Leipzig le 4 décembre 1843 par l’Orchestre du Gewandhaus dirigé par le compositeur, qui faisait pour l’occasion ses débuts de chef d’orchestre, l’œuvre connut un succès retentissant, au point d’atteindre plus d’une cinquantaine d’exécutions dès 1855, et de franchir l’Atlantique pour les Etats-Unis dès 1848.

La Péri désigne en persan une fée ou elfe, fille d’un ange déchu et d’un mortel. Elle tente ici d’accéder de nouveau au Paradis dont elle a été exclue en raison de l’impureté de ses origines. Mais pour y parvenir, elle doit rapporter de la Terre « le don que le Ciel aime par-dessus tout ». Contée en trois parties totalisant vingt-six numéros, l’action débute en Inde. La Péri recueille la dernière goutte du sang d’un héros mort en défendant sa patrie contre le tyran Gazna. Offrande malheureusement insuffisante pour retourner au Paradis. La Péri se rend alors en Egypte où elle assiste au décès d’une jeune fille qui a choisi de mourir en veillant l’homme qu’elle aime, atteint de la peste, plutôt que de vivre sans lui. Nouveau refus du Paradis : cet amour total n’est pas encore « le don que le Ciel aime par-dessus tout ». La Péri décide de poursuivre sa quête initiatique en se rendant en Syrie, où elle découvre enfin le don suprême qui lui rouvrira les portes du Paradis : les larmes de repenti d’un criminel devant un enfant en prière. L’oratorio requiert la participation de neuf solistes, qui incarnent un certain nombre de personnages (la Péri, Gazna, la jeune fille, le jeune homme, l’ange), ainsi que des interventions d’ordre narratif, plus particulièrement le ténor qui tient spécifiquement le rôle du narrateur, tandis que cinq des douze interventions chorales correspondent à des groupes personnifiés, Indiens, conquérants, anges, Génies du Nil, Houris). L’orchestration réunit bois par deux plus un piccolo, quatre cors, deux trompettes, trois trombones et un ophicléide côté cuivres, timbales, triangle, grosse caisse, harpe et cordes.

Jordi Savall met judicieusement en évidence les élans merveilleusement épiques et poétiques de l’œuvre de Schumann, tout en maintenant habilement un tour dramatique à ce poème dont le propos se veut plus onirique que narratif, Schumann utilisant d’ailleurs le terme « poème » en lieu et place d’« oratorio ». Il convient d’ajouter une profonde spiritualité que le chef catalan met naturellement en valeur avec une force irrésistible dans ces pages profanes aux contours mystiques. L’équipe de chanteurs dont le chef catalan s’est entouré pour l’occasion est d’une  cohésion consommée. Parmi les moments-clefs, la tristesse accablée avec laquelle le baryton suisse Manuel Walser décrit le crépuscule syrien (n° 21, « Jetz sank des Abends goldner Schein »), les déclarations exaltées de la jeune Egyptienne chantée par la soprano autrichienne Johanna Rosa Falkinger, les sombres harmonies annonçant la mort des amants (n° 16, « O lass mich von der Luft durchdringen… Sie wankt sie sinkt und wie ein Licht »), l’impressionnant ténor anglo-allemand Kieran Carrel d’une intensité bouleversante, la plainte déchirante puis le lutte opiniâtre de la Péri rejetée du Paradis (n° 20, « Verstassenl Verschlassen aufs neu das Goldportall »), son contre-ut vertigineux vaillamment tenu par l’ardente soprano américano-norvégienne Lina Johnson au moment de l’ascension puis de l’accession de l’elfe au Paradis (n° 26, « Freud’, ewige freude, mein Werk ist getan »), un ensemble de personnages brillamment entouré par l’Ange valeureux de la mezzo-soprano norvégienne Marianne Beate Kielland, le ténor catalan Ferran Mitjans (le jeune homme), le baryton suisse Manuel Walser (l’homme) et la basse Nicolas Brooymans (le tyran Gazna). Mais un oratorio ne serait rien sans le chœur, et de ce point de vue, celui que Jordi Savall fonda avec son épouse Montserrat Figueras est l’un des plus sûrs et des plus homogènes qui se puisse trouver dans le monde, animé de la riche tradition chorale ibérique, La Capella Nacional de Catalunya, complément indispensable du tout aussi luxuriant orchestre du couple Savall, Le Concert des Nations, dont il faut saluer la prestation remarquable des bois, des quatre cornistes et des cuivres (deux trompettes, trois trombones, ophicléide).  

Un coffret à écouter et à réécouter sans retenue, tant il en émane de spiritualité et de lyrisme, confinant cet oratorio parmi les chefs-d’œuvre du genre. Cela d’autant plus qu’il est accompagné d’un livret dense et richement illustré.

Bruno Serrou

2 CD ALIA VOX AVSA9968. 1h 38mn 29s. Enr. : 4-10 Mai 2025. DDD. www.alia-vox.com

 

 

 

 

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