Voilà un peu plus d’un an, Jordi Savall dirigeait à la Philharmonie de Paris Das Paradies und die Peri (Le Paradis et la Péri) de Robert Schumann à la tête de ses propres ensembles, La Capella nacional de Catalunya et Le Concert des Nations devant un public enthousiaste. Le souvenir de ce passionnant concert revient totalement à l’écoute du coffret de deux disques compacts qui vient de paraître (1).
Quelle que soit la période choisie, Jordi Savall atteint à chacune de ses
interprétations une beauté, une intensité, une expressivité captivante. Son Le Paradis et la Péri op. 50 de Robert
Schumann est une fois encore un pur moment de grâce avec ses somptueux Le Concert
des Nations et La Capella Nacional de Catalunya enrichis de sept solistes d’une
homogénéité et d’un engagement continus, avec en tête de distribution la
remarquable Lina Johnson (la Péri), Marianne Beate Kielland (l’Ange), Kieran
Carrel ténor I), Johanna Rosa Falkinger (la jeune fille), Ferran Mitjans (le
jeune homme), Manuel Walser (l’homme) et Nicolas Brooymans (le tyran Gazna).
Moins couru que les Szenen aus
Goethes Faust WoO3 (Scènes du Faust
de Goethe, 1844-1853), Das
Paradies und die Peri, op. 50 (Le
Paradis et la Péri), aux côtés du conte de fées Das Rose Pilgerfahrt (Le Pèlerinage
de la Rose op. 112 (1851-1852)
d’après le poète Moritz Horn, est le premier des trois grands oratorios que
Robert Schumann consacra à la Rédemption. Avant Goethe et Horn, il s’agit ici d’une
adaptation pour solistes, chœur et orchestre du conte oriental éponyme tiré de Lalla Rookh de Thomas Moor (1779-1852) paru en 1817 adapté pour Schumann en
1841 par Emil Fleschig (1808-1878). Créée à Leipzig le 4 décembre 1843 par
l’Orchestre du Gewandhaus dirigé par le compositeur, qui faisait pour
l’occasion ses débuts de chef d’orchestre, l’œuvre connut un succès
retentissant, au point d’atteindre plus d’une cinquantaine d’exécutions dès
1855, et de franchir l’Atlantique pour les Etats-Unis dès 1848.
La Péri désigne en persan une fée ou elfe, fille d’un ange déchu et d’un
mortel. Elle tente ici d’accéder de nouveau au Paradis dont elle a été exclue
en raison de l’impureté de ses origines. Mais pour y parvenir, elle doit
rapporter de la Terre « le don que le Ciel aime par-dessus tout ». Contée
en trois parties totalisant vingt-six numéros, l’action débute en Inde. La Péri
recueille la dernière goutte du sang d’un héros mort en défendant sa patrie
contre le tyran Gazna. Offrande malheureusement insuffisante pour retourner au
Paradis. La Péri se rend alors en Egypte où elle assiste au décès d’une jeune
fille qui a choisi de mourir en veillant l’homme qu’elle aime, atteint de la
peste, plutôt que de vivre sans lui. Nouveau refus du Paradis : cet amour
total n’est pas encore « le don que le Ciel aime par-dessus tout ». La
Péri décide de poursuivre sa quête initiatique en se rendant en Syrie, où elle
découvre enfin le don suprême qui lui rouvrira les portes du Paradis : les
larmes de repenti d’un criminel devant un enfant en prière. L’oratorio requiert
la participation de neuf solistes, qui incarnent un certain nombre de
personnages (la Péri, Gazna, la jeune fille, le jeune homme, l’ange), ainsi que
des interventions d’ordre narratif, plus particulièrement le ténor qui tient
spécifiquement le rôle du narrateur, tandis que cinq des douze interventions
chorales correspondent à des groupes personnifiés, Indiens, conquérants, anges,
Génies du Nil, Houris). L’orchestration réunit bois par deux plus un piccolo,
quatre cors, deux trompettes, trois trombones et un ophicléide côté cuivres,
timbales, triangle, grosse caisse, harpe et cordes.
Jordi Savall met judicieusement en évidence les élans merveilleusement
épiques et poétiques de l’œuvre de Schumann, tout en maintenant habilement un
tour dramatique à ce poème dont le propos se veut plus onirique que narratif,
Schumann utilisant d’ailleurs le terme « poème » en lieu et place
d’« oratorio ». Il convient d’ajouter une profonde spiritualité que
le chef catalan met naturellement en valeur avec une force irrésistible dans
ces pages profanes aux contours mystiques. L’équipe de chanteurs dont le chef
catalan s’est entouré pour l’occasion est d’une cohésion consommée. Parmi les moments-clefs, la
tristesse accablée avec laquelle le baryton suisse Manuel Walser décrit le
crépuscule syrien (n° 21, « Jetz
sank des Abends goldner Schein »), les déclarations exaltées de la
jeune Egyptienne chantée par la soprano autrichienne Johanna Rosa Falkinger, les
sombres harmonies annonçant la mort des amants (n° 16, « O lass mich von der Luft durchdringen… Sie wankt sie sinkt und
wie ein Licht »), l’impressionnant ténor anglo-allemand Kieran Carrel
d’une intensité bouleversante, la plainte déchirante puis le lutte opiniâtre de
la Péri rejetée du Paradis (n° 20, « Verstassenl
Verschlassen aufs neu das Goldportall »), son contre-ut vertigineux
vaillamment tenu par l’ardente soprano américano-norvégienne Lina Johnson au
moment de l’ascension puis de l’accession de l’elfe au Paradis (n° 26, « Freud’, ewige freude, mein Werk ist
getan »), un ensemble de personnages brillamment entouré par l’Ange valeureux
de la mezzo-soprano norvégienne Marianne Beate Kielland, le ténor catalan
Ferran Mitjans (le jeune homme), le baryton suisse Manuel Walser (l’homme) et
la basse Nicolas Brooymans (le tyran Gazna). Mais un oratorio ne serait rien
sans le chœur, et de ce point de vue, celui que Jordi Savall fonda avec son
épouse Montserrat Figueras est l’un des plus sûrs et des plus homogènes qui se
puisse trouver dans le monde, animé de la riche tradition chorale ibérique, La
Capella Nacional de Catalunya, complément indispensable du tout aussi luxuriant
orchestre du couple Savall, Le Concert des Nations, dont il faut saluer la
prestation remarquable des bois, des quatre cornistes et des cuivres (deux
trompettes, trois trombones, ophicléide).
Un coffret à écouter et à réécouter sans retenue, tant il en émane de
spiritualité et de lyrisme, confinant cet oratorio parmi les chefs-d’œuvre du
genre. Cela d’autant plus qu’il est accompagné d’un livret dense et richement
illustré.
Bruno Serrou
2 CD ALIA VOX AVSA9968. 1h 38mn
29s. Enr. : 4-10 Mai 2025. DDD. www.alia-vox.com

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