Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Jeudi 10 septembre 2026
Dernier concert jeudi soir de la série des PREM’S 2026 de la Philharmonie
de Paris devant une salle comble pour le premier programme de la saison 2026-2027
de l’Orchestre de Paris, avec ses Chœurs de femmes, de Jeunes et d’enfants, et,
en soliste, la mezzo-soprano allemande Wiebke Lehmkuhl, voix charnue et chant
d’une grande humanité, le tout dirigé par un Klaus Mäkelä pétrissant avec
magnificence la pâte sonore pour offrir une Symphonie n-° 3 de Gustav Mahler de
braise, admirablement charpentée, dès le mouvement initial aux contrastes
saisissants mais d’une unité exemplaire, énergique, poétique, virtuose, tous
les pupitres rutilants, du premier violon, remarquablement tenu par Sarah
Nemtanu, jusqu’au deux timbaliers, en passant par le quintette des cordes
(altos de velours), bois (cor anglais, hautbois, flûtes, piccolo, clarinette,
basson) et cuivres, et un borique cor de postillon (Célestin Guérin ?). Une
soirée enthousiasmante qui augure d’une saison flamboyante
Retrouver la Symphonie n° 3 en ré mineur de Gustav Mahler, la plus longue des symphonies du compositeur autrichien aux effectifs tout aussi touffus et foisonnants (1) et d’une durée quasi similaire à la cantate de son compatriote Arnold Schönberg qui lui est presque contemporaine, les Gurrelieder, procure toujours un plaisir infini. D’autant que cette partition convient bien à l’Orchestre de Paris, qui l’a programmée une dizaine de fois, de 1970 à 2023, dirigé par des chefs parmi les plus réputés, notamment des « chefs mahlériens » par excellence que furent Leonard Bernstein, Rafaël Kubelik et Zubin Mehta, ou devenus tels parmi leurs successeurs devenus directeurs musicaux de la phalange oarisienne, Semyon Bychkov, Christophe Eschenbach, Paavo Järvi ou Esa-Pekka-Salonen, qui s’apprête à succéder Klaus Mäkelä, qui en a adonné deux soirs de suite cette semaine une interprétation enthousiasmante.
Composée en 1895-1896, créée à Krefeld le 9 juin
1902, la Troisième Symphonie est la
plus développée de toutes les œuvres de Gustav Mahler, avec ses cent dix
minutes de musique déployées en six mouvements, le premier constituant à lui
seul la première des deux parties que compte la partition, ce mouvement ayant
la dimension et la structure d’une symphonie à part entière. Originellement
conçue en sept mouvements (le septième sera intégré à la symphonie suivante),
cette immense œuvre panthéiste plonge dans la genèse de la vie terrestre, avec
un morceau initial narrant l’émergence de la vie qui éclot de la matière
inerte, magma informe aux multiples ramifications et en constante évolution.
Cette partie liminaire de plus d’une demie heure contient en filigrane les cinq
mouvements qui constituent la seconde partie, cette dernière évoluant par
phases successives dans un cadre toujours plus évolué de la création, les
fleurs, les animaux, l’Homme et les Anges, enfin l’Amour. Le royaume des esprits
ne sera atteint que dans le finale de la Quatrième
Symphonie fondé sur le lied Das
himmlische Leben (la Vie céleste)
puisé dans le recueil de chants populaires du Wunderhorn originellement conçu pour conclure cette Troisième.
Du chaos originel jusqu’aux déchirements de l’Amour
qui concluent la symphonie sous forme d’apothéose sur des martèlements frénétiques
de quatre timbales comme autant de battements de deux cœurs humains épris l’un
de l’autre et transcendés par l’émotion, l’évolution de l’œuvre est
admirablement menée par Klaus Mäkelä, qui tuile en architecte les diverses
séquences qui s’enchevêtrent dans le Kräftig
(l’Eveil de Pan) initial , les
hachures sonores étant finement restituée sans pour autant en gommer les
aspérités, mais les élans insufflés par le directeur musical finlandais portent
en germes l’extraordinaire expressivité des mouvements qui suivent.
Cela dès le Menuetto
(Ce que me content les fleurs des champs)
où Klaus Mäkelä répond précisément aux intentions de Mahler, qui entendait
ménager ici une plage de repos après les déchirements et soubresauts qui précèdent.
Le somptueux Comodo scherzando (Ce que me content les animaux de la forêt) avec cor de
postillon obligé dans le lointain brillamment tenu depuis les coulisses côté
jardin du second par Célestin Guérin a été d’un onirisme envoûtant auquel
répondaient avec une fraîcheur communicative des bois gazouillant tandis que la
section des cors le soutenait dans un pianissimo
surnaturel. L’émotion atteignait une première apnée dans le Misterioso (Ce que me conte l’Homme) du lied O Mensch sur un poème extrait d’Ainsi
parlait Zarathoustra de Friedrich
Nietzsche, avec un orchestre grondant dans le grave dans une douceur enveloppant
la voix délectable de la mezzo-soprano états-unienne Wiebke Lehmkuhl placée à
la gauche du chef, et introduisant à la joie des Anges - Lustig im Tempo und keck im Ausdruck (gai dans le tempo et
guilleret dans l’expression) -, femmes et enfants mêlés tenus avec ferveur
par des membres des trois Chœurs de l’Orchestre de Paris. Enfin, l’adagio final,
Langsam (Ce que me conte l’Amour), où Mäkelä retient son souffle et son
orchestre dans un crescendo à la conduite suffocante qui aura permis
d’atteindre le comble de l’émotion, tour à tour contenue et exaltée, le chef ménageant
un immense et magistral rinforzando
qui aura conduit à la plénitude de l’amour conquis entre doutes et passions
mais dans l’assurance de l’accomplissement.
Sonnant fier et moelleux - je regrette
personnellement que premiers et seconds violons aient été côte à côte,
violoncelles et altos fermant le cercle, contrebasses derrière ces derniers, et
non pas cordes disposées selon la formule premiers violons, violoncelles,
altos, seconds violons et contrebasses dans le prolongement des premiers et des
violoncelles -, tous les pupitres de l’orchestre se sont illustrés par leur
précision, leur cohésion, autant dans l’ensemble du groupe que côté pupitres
solistes, avec de remarquables individualités comme le tromboniste Guillaume
Cottet-Dumoulin, mais aussi le corniste Benoît de Barsony, la premier violon
Sarah Nemtanu, etc. L’Orchestre de Paris démontre ainsi combien l’entente avec
Klaus Mäkelä, son directeur musical depuis septembre 2021, aura été fructueuse.
Bruno Serrou
1) 4 flûtes/2
piccolos, 4 hautbois/cor anglais, 3 clarinettes en si bémol/2 clarinettes en mi
bémol/clarinette basse, 4 bassons/contrebasson, 8 cors, 4 trompettes/cor de
postillon, 4 trombones, tuba, 2 groupes de 3 timbales, 2 glockenspiels,
tambourin, tam-tam, triangle, cloches-tubes, cymbale suspendue, cymbales
frappées, caisse claire, grosse caisse, 2 harpes, cordes (16-14-12-10-8)
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