Salvatore Sciarrino (né en 1947). Photo : DR
Né à Palerme le 4 avril 1947, Salvatore
Sciarrino est le compositeur italien de l’heure. Figure majeure de la
génération suivant celle de Maderna, Nono et autre Berio, son succès
international ne se dément pas, et la France n’y déroge pas, depuis que le
Festival d’Automne s’intéresse à lui. Mais si sa musique est d’une finesse
extrême, se situant constamment aux limites du silence, délicatement ciselée,
l’on ne peut qu’être séduit par ses idées. Idées malheureusement guère
foisonnantes au sein d’une même œuvre, tant il appuie chacune de ses partitions
sur un concept unique qu’il exploite jusqu’à épuisement de ses ressources. Car
Sciarrino fait dans le minimalisme de ses systèmes, la raréfaction des timbres
et des dynamiques, se cantonnant dans les nuances les plus ténues.
Salvatore Sciarrino en répétition. Photo : DR
« Etre
autodidacte, ne pas être sorti du Conservatoire, constitue pour moi un beau
mérite. J’ai aussi fait carrière, malgré moi, et je pourrais fournir une liste
de prix, d’exécutions et d’interprètes prestigieux, de commandes à venir. »
A soixante et onze ans, Sciarrino l’un des compositeurs les plus en vue de sa génération.
Créateur prolifique, il s’exprime dans tous les genres, de l’instrument soliste
à l’opéra, de la musique de chambre au grand orchestre. Délicate et d’une
variété infinie de timbres et de couleurs, sa musique pénètre l’auditeur
jusqu’au plus profond de la mémoire. A l’instar de sa terre ancestrale, la
Sicile, le compositeur reconnaît être à la croisée de cultures et de
civilisations multiples, arabe, grecque, phénicienne, assyro-babylonienne,
punique, espagnole, normande, souabe, germanique. Sa musique, mystérieuse,
raffinée mais exacerbée, ce qui la rend éminemment dramatique, exalte avec une
rare acuité la vigueur des sentiments. Sarcastique, magnifié par le réalisme et
l’illusion sonore, l’art de Sciarrino célèbre également la nature, animale,
végétale, minérale et liquide, reproduisant le bruit d’une pierre broyée, le
chant d’un grillon, l’eau, évoquée sous toutes ses formes marines. « L’idée
de perfection, confie Sciarrino, est une idée stéréotypée, mécanique. Je lui
préfère l’idée d’unicité, parce qu’il s’agit pour moi de créer quelque chose
qui ne ressemble à rien d’autre qu’à soi-même. »
C’est en
1962, à Palerme, que Salvatore Sciarrino est joué pour la toute première fois.
Il a quinze ans. Après des études classiques, il vit à Rome, puis à Milan. En
1979 et 1980, il dirige le célèbre Teatro Communale de Bologne. Cet authentique
autodidacte se lance dans une carrière de pédagogue, enseignant dans les
conservatoires de Milan, Pérouse et Florence. Aujourd’hui à la tête de plus de
cents œuvres, où l’on trouve tous les genres, pages instrumentales, vocales,
solistes, transcriptions, il est également écrivain, signant livrets d’opéras
et essais.
Salvatore Sciarrino à Columbia University. Photo : DR
En novembre et décembre 2000, le
Festival d’Automne consacrait à Salvatore Sciarrino un cycle monographique en
cinq épisodes. Ce dernier a permis de découvrir en France la diversité de ce
créateur étonnant, qui creuse les concepts toujours puissants et originaux dont
il extirpe le suc jusqu’à épuisement de ses ressources, ne craignant pas de
l’exploiter dans une œuvre entière avec peu de variantes dans l’exposé mais un
large spectre de couleurs et d’intensités. Ces concerts proposaient un parcours
à travers œuvres vocales et de musique de chambre, deux opéras en version
concert, un spectacle de marionnettes dans lequel Sciarrino rend hommage à l’un
de ses compositeurs de prédilection, Carlo Gesualdo prince de Venosa, et une
partition pour piano et orchestre commandée pour l’occasion par le Festival
d’Automne. « Ce qui importe le plus dans mes œuvres, confie le
compositeur, c’est de faire en sorte qu’elles soient aussi vivantes que des
êtres humains. Je ne crains pas l’incohérence, mais une certaine faiblesse
inhérente à l’œuvre, qui doit être unique. Si l’œuvre n’était pas unique,
ma vie eût sans doute été différente. »
Macbeth de Salvatore Sciarrino dans la mise en scène d'Achim Freyer présentée Théâtre de l'Athénée en 2002. Photo : (c) Festival d'Automne à Paris
L’édition du Festival d’Automne 2002 a
donné son Macbeth, dont le compositeur a tiré le livret du
drame éponyme de William Shakespeare, en adaptant ce qu’il qualifie lui-même comme « trois actes sans nom » d’une centaine de minutes, et qui réunit
cinq chanteurs, deux principaux (Macbeth et sa Lady), et trois autres
interprétant plusieurs personnages. Un groupe de six solistes tient lieu de chœur,
l’orchestre de vingt-six musiciens étant réparti en deux groupes, entre fosse
et arrière-scène. Créé au Festival
de Schwetzingen en 2002, l’ouvrage a très vite été repris en Europe, notamment
à Salzbourg et au Théâtre de l’Athénée dans le cadre de ce Festival d’Automne à
Paris 2002, ainsi qu’aux États-Unis. Sciarrino a réalisé son propre livret,
presque aphoristique, à partir de la pièce de Shakespeare, se concentrant
beaucoup moins sur les protagonistes que sur la nature des actes qu’ils commettent.
Son opéra est « à propos de tous les morts - les massacres sur lesquels l’humanité
se fonde ». Ce Macbeth est un
opéra de chambre délicat, dans lequel les chanteurs et l’ensemble instrumental
partagent une relation intime, presque symbiotique, avec des lignes vocales
souvent ponctuées par un seul instrument. Le monde sonore insaisissable, souvent
à la limite de l'audible, est instantanément reconnaissable comme étant de la
plume de Sciarrino, une œuvre obsessionnelle, merveilleusement cohérente et
fascinante qui suscite le chaos et la surprise. A l’apogée du deuxième acte, l’apparition
des fantômes est signalée par des citations spectrales de Don Giovanni de Mozart et du Macbeth
de Verdi. L’effet engendré par ces objets musicaux familiers dans un tel
contexte intériorisé et psychologiquement intense est immense. « Que veut dire actes
sans nom ?, s’interroge le compositeur. Ce sont des actions scélérates, des
assassinats si violents que ni la langue ni le cœur n’osent les dire, répond-il.
Il est nécessaire de les garder en une silencieuse mémoire : la vieille odeur
de sang est toujours en embuscade. Mieux vaut en prendre conscience, avant
qu’elle ne s’éveille. Trop souvent refoulé, le tragique est
indispensable pour nous sortir de l’indifférence. L’horreur se mêle sans cesse
à la vie quotidienne, et, si nous ne voulons pas être asphyxiés, il nous faut
réveiller notre conscience sociale... Dans cet opéra, on ne parle ni de
mort ni de massacre en particulier, mais de tous les morts, de tous les
massacres sur lesquels repose l’humanité. Quand le mécanisme du pouvoir en soi
devient une obsession, il broie toujours des vies humaines. Banco tombe
assassiné dans une forêt. Celle-ci s’animera, des générations de victimes
viendront prendre possession de Macbeth. »
Si Sciarrino se considère à juste titre
comme autodidacte, mais un autodidacte qui a réussi, ce qui est rare lorsqu’il
s’agit de composition (seul Pierre Boulez, quoique brièvement formé au moule du
CNSM, est le seul exemple contemporain), il n’en a pas moins eu des modèles auxquels
il se réfère et reconnaît être redevable. Le principal étant l’Américain Morton
Feldman (1926-1987), et, surtout, le Vénitien Luigi Nono (1924-1990), musicien
du mystère, sa création étant constamment à la limite de l’audible, mettant en
scène la « tragédie de l’écoute », écrivait Nono, qui précisait de
ces musiques qui veulent et doivent « réveiller l’oreille, les yeux, la
pensée humaine, l’intelligence, le maximum d’intériorisation extériorisée ».
Le Martyre de saint Matthieu (détail), autoportrait de Caravaggio. Photo : DR
Ce que chante la musique de Sciarrino,
c’est la nature, la forêt, ses mystères et ses animaux, ses atmosphères
nocturnes, le souffle du vent, ainsi que les abysses de l’âme humaine. Les mystères
de la nuit sont si présents à l’esprit de Sciarrino, qu’il a écrit en 1982 un Autoportrait de nuit pour orchestre que
je vous ferai écouter tout à l’heure. Mais là où le tout aussi prolixe Wolfgang
Rihm, son cadet allemand de cinq ans, Sciarrino est économe en idées, timbres,
dynamiques, nuances étant raréfiés, suscitant une musique impalpable qui
s’ouvre souvent sur des bruits blancs des instruments à vent et sur un tissu de
cordes léthargiques instillant une belle impression de monde liquide, comme si
l’on se trouvait dans un immense aquarium. Cette eau dormante est parfois
dérangée par quelque caillou lancé dans une mer d’huile…
Lohengrin de Salvatore Sciarrno dans la mise en scène de Jacques Osinski présentée Théâtre de l'Athénée en mai 2015. Photo : (c) Pierre Grosbois
Dans Lohengrin, « action invisible pour solistes, instruments et
voix en un prologue, quatre scènes et un épilogue » composé cette même
année 1982, présenté à Paris Cité de la Musique puis Théâtre de l'Athénée, le compositeur sicilien se fonde non pas sur l’opéra de Richard
Wagner, mais sur la nouvelle de Jules Laforgue (1860-1887), poète du
pessimisme, de la mélancolie et de l’humour noir. En fait de Lohengrin, le
véritable personnage central est en fait Elsa, non plus fille du Comte de
Brabant mais vestale
accusée de fornication. Lohengrin l’épouse, mais, durant leur nuit de noces,
malgré les efforts de la jeune fille pour le séduire, il refuse de consommer le
mariage. L’un des oreillers du lit conjugal se transforme en cygne, sur le dos
duquel Lohengrin monte pour se diriger vers la lune. Le monodrame s’achève sur
la révélation qu’Elsa est en réalité internée dans un hôpital psychiatrique. La
partition de Sciarrino est d’une grande variété, stagnante et liquide dans sa
forme, mais vivante et changeante dans sa construction, avec une musique
extrêmement mouvante, riche en timbres, en miroitements, exploitant avec un
raffinement souverain la diversité du jeu instrumental, ainsi que les aptitudes
de la voix, du souffle au chant, ce dernier étant dévolu pleinement aux
infirmiers à la toute fin de l’œuvre.
Salvatore Sciarrino, Luci mie traditrici dans la mise en scène de Georges Lavaudant à l'Opéra de Lyon. Photo : DR
Luci mie traditrici (1998) s’inspire du tragique destin
du prince musicien Gesualdo, ici Duc Malaspina, trahi par son épouse, qui lui
voue un amour profond mais dont le cœur brûle pour un hôte du palais. La
dénonciation des amants par un serviteur contraint le duc à laver son honneur,
perdant du même coup sa femme qu’il poignarde sur le cadavre de l’amant qu’il vient
d’assassiner. D’une écriture dense et raffinée où bruissent les hommes, les
oiseaux et l’onde, la partition, qui s’ouvre sur une chanson de Claude Le Jeune
(v.1530-1600), réunit quatre chanteurs et un orchestre extraordinairement économe
en timbres, dynamiques et nuances. Le tout engendre une musique impalpable qui
instille une délectable impression d’eau dormante troublée de temps à autre par
quelque pierre. La vocalité
fuse avec naturel, malgré une écriture aux limites de l’exécutable. Sur un texte tiré de Il tradimento per l’honore (1664) du Florentin
Giacinto Cicognini, Sciarrino évite toute citation du
compositeur assassin. Seule référence perceptible à Gesualdo, l’écriture vocale
sophistiquée d’esprit madrigalesque mais particulièrement originale.
Les Neue Vocalsolisten Stuttgart interprétant L'Alibi della parola dans le cadre du Festival MANCA de Nice le 4 novembre 2004. Photo : DR
Toujours
dans la mouvance madrigalesque, L'Alibi della parola est
pour quatre voix. Composés en 1994 d’après Augusto du Brésilien Augusto
de Campos (pour les deux premiers), de l’Italien Pétrarque pour le troisième, et
des inscriptions peintes sur des vases attiques pour le dernier, ses quatre
volets répondent à une commande du Ministère de la Culture du Land de Nord-Westphalie
pour le Hilliard Ensemble. La création a eu lieu à Witten le 22 avril 1994 dans
le cadre des Wittener Tage für neue
Kammermusik. Sciarrino explore ici la voix de façon peu traditionnelle, le
silence entoure la prononciation des mots qui apparaissent de façon fragmentée
et ordonnée au sein d’une syntaxe informe. La voix parvient à l’oreille de l’auditeur
émiettée et brute, les mots allant jusqu'à atteindre un état purement
phonétique énoncés avec vivacité et de façon mécanique.
Salvatore Sciarrino, Da gelo a gelo, dans la mise en scène de Trisha Brown à l'Opéra Garnier en 2007. Photo : DR
Singulièrement personnel aussi, mais moins novateur que Luci
mie traditrici, Da gelo a gelo est un ouvrage tout en demi-teintes
qui exalte néanmoins les sentiments humains. Créé en 2006 au Festival de
Schwetzingen, présenté à l’Opéra de Paris-Garnier l’année suivante, cet acte de
cent dix minutes se fonde sur le journal de la courtisane poétesse Izumi
Shikibu écrit en 1002-1003. Le compositeur sicilien y a puisé soixante-cinq
poèmes laconiques qu’il a distribués en cent scènes brèves de façon à former
une structure dramatique originale courant d’un hiver à un autre hiver autour
de l’échange épistolaire entretenu par la courtisane et son amant
princier. L’écriture raffinée, les textures ténues,
la vocalité madrigalesque de Sciarrino s’épanouissent somptueusement dans
l’enluminure, la préciosité, la grâce de ces miniatures japonaises. Cette
musique, qui se déploie à flux continu tout en visant à l’épure suscite une tension
incessante qui induit chez l’auditeur le désir de se laisser porter par ces
zébrures sonores.
Bruno Serrou
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