vendredi 13 avril 2018

Académie de l'Opéra de Paris, Master class d’interprétation lyrique de Philippe Jordan au Collège de France


Philippe Jordan (à gauche), Maciej Kwasnikowski (à droite) et Benjamin d'Anfray au piano. Photo : (c) Bruno Serrou

« Si tu chantes trop fort, l’orchestre et moi jouerons forcément trop fort, mais si tu fais un pianissimo, nous jouerons pianissimo, avertit le chef d’orchestre Philippe Jordan le jeune ténor polonais Maciej Kwasnikowski, qui chante la seconde aria de Don Ottavio du Don Giovanni de Mozart. Il n’est donc pas juste d’entendre des critiques à propos d’un orchestre qui écrase les chanteurs, suspectant un chef qui ne serait pas à l’écoute du plateau. »

Cette leçon magistrale est la première que Philippe Jordan donne à de jeunes chanteurs. Ce dont il se félicite en liminaire à son cours consacré au Don Giovanni de Mozart qui réunit sept des artistes en résidence à l’Académie de l’Opéra national de Paris (cinq chanteurs et deux pianistes). Cent minutes consacrées à cinq extraits du chef-d’œuvre du compositeur autrichien présentés dans le cadre d’un partenariat de l’Opéra de Paris et du Collège de France, avec le soutien de la Fondation Hugot dans la perspective, la saison prochaine, du trois cent cinquantième anniversaire de la fondation de l’Académie royale de musique, futur Opéra de Paris, le directeur musical de la première institution lyrique nationale a dispensé une master class sur le plateau d'un amphithéâtre Marguerite de Navarre archicomble, en ce milieu d'après-midi de mardi.

De gauche à droite : Philippe Jordan, Benjamin d'Anfray, Maciej Kwasnikowski, Angélique Boudeville, Marie Perbost, Mateusz Hoedt et Danylo Matviienka. Photo : (c) Bruno Serrou

A la fin du cours, il est apparu que la sélection des chanteurs est remarquable, à en juger à la fois de leurs pédigrées, leur voix, leur vocalité, leur sensibilité, leur préparation, leur présence, leur humour partagé avec leur professeur du jour : les sopranos françaises Angélique Boudeville en Donna Anna et Marie Perbost en Donna Elvira, le ténor polonais Maciek Kwasnikowski dans Ottavio, le baryton ukrainien Danylo Matviienko dans Don Giovanni et le baryton-basse polonais Mateusz Hoedt dans Leporello. Deux jeunes pianistes de l’Académie étaient également mis à l’épreuve en tant qu’accompagnateurs chefs de chant, le parisien Benjamin d’Anfray et le calabrais Alessandro Pratico. Philippe Jordan, qui a publiquement déclaré ne les avoir jamais entendus, s’est dit à chaque fois et à juste titre stupéfait par la qualité de leur voix et de leur degré de préparation. Laissant classiquement filer par les chanteurs chaque aria et ensemble travaillés les uns après les autres, le chef suisse prodiguait avis et conseils généraux, puis faisait reprendre un certain nombre de passages pour les peaufiner, particulièrement les transitions récitatif-air, changements d’atmosphères, de couleurs et d’expressions.

Maciej Kwasnikowski et Philippe Jordan. Photo : (c) Bruno Serrou

« Mozart doit être parfait mais vivant, ce qui engendre un travail hors norme », dit-il à Ottavio-Maciek Kwasnikowski, à qui il demande après l’avoir écouté dans les deux parties de sa seconde aria, Il mio tesoro intanto (Quand je suis loin d’elle), la façon dont il convient de concevoir ce personnage réputé mièvre. « Ottavio est un homme d’honneur, répond Kwasnikowski, un chevalier, et non pas seulement un être écrasé par Donna Anna. » - « Il faut donc plus de dynamique, insiste Jordan. Les violons de l’orchestre sont d’abord con sordino, Mozart fait ensuite retirer les sourdines. Il convient donc de mettre en avant les contrastes. » Kwasnikowski, qui révèle une vraie intelligence du rôle et impose sa voix claire et solide, reprend donc, confirmant ainsi combien le maître a raison. « Insiste sur les petites notes, ajoute-t-il, car elles aident à trouver le souffle, qui vient alors naturellement. » Avant que le ténor entame la reprise, Jordan lui signifie que celle-ci doit être « plus tendre, plus intense et intime ».

De droite à gauche : Philippe Jordan, Angélique Boudeville et Alessandro Pratico (piano). Photo : (c) Bruno Serrou

C’est ensuite au tour de Donna Anna-Angélique Boudeville dans le récitatif et air du second acte de Don Giovanni, « Crudele ?… Non mi dir, bell’idol mio »… Belle voix bien posée et charnelle, mais diction peu claire, la soprano française file la totalité de ce morceau de bravoure alternant fureur et désespoir avec grand maîtrise. Lui faisant reprendre l’introduction à l’aria, Philippe Jordan relève : « Récitatif ne veut pas dire libre, mais récit a tempo, ici bel et bien déterminé - risoluto, insiste-t-il. Les notes sont écrites, il faut donc les respecter. »

De droite à gauche : Philippe Jordan, Danylo Matviienko, Marie Perbost, Angélique Boudeville, Maciej Kwasnikowski et Alessandro Pratico (piano). Photo : (c) Bruno Serrou

Dans le quartetto « Non ti fidar, o misera » (Ne te fie pas, ô misérable) numéro neuf, scènes onze et douze du premier acte qui rassemble Don Giovanni, Don Ottavio, Donna Anna et Donna Elvira, Donna Anna, deux protagonistes font leur apparition dans le cours de la master class : Marie Perbost, dont la voix de lumière ouvre l’ensemble, brossant une Donna Elvira déterminée, tandis que le Don Giovanni du baryton ukrainien Danylo Matviienko, un peu à l’écart, ne donne pas encore toute sa carnation au Burlador de Séville. Tant et si bien que Philippe Jordan pousse ce dernier, en lui signifiant, avec bonhommie : « Don Juan ne chante pas piano, mais chuchote forte. » 

Le cours se poursuit avec Don Giovanni-Danylo Matviienko dans sa sérénade du deuxième acte « Deh vieni alla finestra » (Parais à la fenêtre). Si le baryton impose d’un coup son timbre chaleureux et sa ligne de chant finement mozartienne mais dont l’interprétation, dans son filage, paraît un rien monolithique, comme l’en avertit Philippe Jordan, qui insiste : « Giovanni est un caméléon. A chaque mot, il change de caractère. Maintenant, passons à la mandoline… » Matviienko interprète si bien cette seconde partie de la sérénade, que le maestro l’en félicite, et invite le public à l’applaudir chaleureusement, comme il le fera à l’issue de chacune des prestations des intervenants.

De gauche à droite : Benjamin d'Anfray, Maciej Kwasnikowski, Angélique Boudeville, Marie Perbost, Mateusz Hoedt, Philippe Jordan et Danylo Matviienka. Photo : (c) Bruno Serrou

Pour conclure la séance publique, le fameux Trio des masques « Bisogna aver coraggio » (Il faut avoir courage), dix-neuvième scène du premier acte ouvert par Donna Elvira-Marie Perbost à qui répond Don Ottavio-Maciek Kwasnikowski puis Donna Anna-Angélique Boudeville, tandis que marmonne mezzo-forte le duo Don Giovanni-Danylo Matviienko/Leporello-Mateusz Hoedt, ce dernier faisant enfin son apparition. Un quintette de chanteurs sans défaut, qui confirme combien l’Académie de l’Opéra de Paris sait sélectionner les jeunes artistes. « Chez Mozart, leur dit Philippe Jordan après les avoir félicités, les finale sont toujours dans le même tempo, du début à la fin ». Se tournant vers le pianiste, il lui demande de reprendre par trois fois les deux mesures descendantes du piano-orchestre, que le chef fait écouter goulûment à tout le plateau et à la salle entière, se contentant de commenter entre deux reprises : « Richard Strauss disait qu’il donnerait tous ses opéras pour ces deux seules mesures… »

Outre les cinq chanteurs, il convient de saluer les deux pianistes qui se sont relayés pendant une centaine de minutes, eux aussi membres de l’Académie où ils étudient le métier de chef de chant et répétiteur, Benjamin d’Anfray et Alessandro Pratico, à qui Philippe Jordan a également prodigué conseils et remarques, avant de les remercier confraternellement.

Bruno Serrou

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