vendredi 3 mai 2013

Succédané des opéras de Verdi, La Gioconda de Ponchielli fait son entrée à l’Opéra de Paris dans la production de Pier Luigi Pizzi créée en 2005 à Barcelone dirigée par Daniel Oren


Paris, Opéra national de Paris-Bastille, jeudi 2 mai 2013


Ne donnant pas dans la demi-mesure, à l’exception de l’orchestre, seul protagoniste capable de rares moments d’onirisme le compositeur lui instillant un élan généreux, avec des thèmes récurrents, une riche palette sonore fort évocatrice, La Gioconda d’Amilcar Ponchielli (1834-1886) démontre combien il était difficile en Italie de sortir des canons de l’opéra selon Verdi. En 1876, année de la création de la première version, c'était cinq ans après Aïda, et les compositeurs italiens ne trouvaient pas d’échappatoire au style du maitre vieillissant... Inspiré de Victor Hugo et sa pièce Angelo, tyran de Padoue (1835), le livret est signé Arrigo Boito, qui allait signer pour Giuseppe Verdi de somptueux livret, ceux d’Otello et de Falstaff, après avoir révisé Simon Boccanegra, et ceux de ses propres opéras. Il n’en demeure pas moins que cet essai avec Ponchielli n’est pas des plus probants, tant l’action est à la fois compliquée et simplificatrice, à force de manichéisme. Tant et si bien que, créé le 18 avril 1876 à la Scala de Milan, l’ouvrage ne connaîtra pas moins de quatre révisions, l’ultime étant donnée en première mondiale le 12 février 1880, quinze ans avant d’être révélé en France, à l’Opéra de Rouen.

La Gioconda, Acte III. Production de Pier Luigi Pizzi. Photo : (c) Opéra national de Paris, DR

Sous les traits d’un chanteur de rue, Barnaba est en fait un mouchard au service du pouvoir. Il désire ardemment la belle Gioconda, chanteuse elle aussi. Amoureuse d’un noble exilé, Enzo Grimaldo, elle repousse Barnaba avec répugnance. Vexé, il entend se venger. Il commence par exciter la foule contre la Cieca, la mère aveugle de Gioconda, qu’il accuse de sorcellerie... Condamnée à mort par le chef de l’Inquisition, la pauvre femme est sauvée in extremis, grâce à l’intervention de Laura émue par la piété de la Cieca qui la remercie en lui offrant son rosaire. Mais Barnaba découvre que ladite Laura, épouse d’Alvise Badoero, est aussi l’ancienne promise du Prince de Gênes, alias Enzo, venu incognito à Venise mû par l’espoir de la retrouver. Barnaba échafaude alors un plan machiavélique pour atteindre encore plus cruellement la belle Gioconda, qui se dérobe. Il va favoriser les retrouvailles et la fuite d’Enzo et de Laura tout en les dénonçant à Alvise pour qu’il les châtie et les voue à la mort. La machination semble atteindre son but. Mais c’est sans compter sur la noblesse de cœur de Gioconda… Son amour filial la conduit à vouer à Laura une reconnaissance éternelle, au point d’oublier leur rivalité. Voulant assurer aux amants le bonheur qui par ricochet fait son propre malheur, elle va jusqu’à sacrifier sa propre vie… Cette intrigue alambiquée, qui a pour cadre Venise au moment du Carnaval et des joutes de gondoles, suscite quantité de coups de théâtre.

Amilcar Ponchielli (1834-1886). Photo : DR

Pour l’entrée de La Gioconda de Ponchielli à son répertoire, l’Opéra de Paris a opté non pas pour une production inédite mais pour un spectacle né à Barcelone voilà huit ans et ayant déjà fait l’objet de deux publications DVD captées en 2005 et 2006. La jalousie et la vengeance sont les moteurs de ce mélo où l’excès est continu, cris, larmes, menaces, tortures, lynchages, beuveries s’enchaînant à jet continu au point que le spectateur ne trouve aucun moment de répit. Au cœur de ce mélodrame qui se plaît à jouer avec l’adrénaline de l’auditeur, de grands mouvements de foule et une série de ballets, dont la célèbre Danse des heures qui a inspiré à Walt Disney la fameuse séquence des crocodiles et des hippopotame dans Fantasia en 1940. Un « deus ex machina », le torve Barnaba, préfigure le Iago de l’Otello de Verdi, dont l’auteur du livret est également Boito.

Arrigo Boito (1842-1918). Photo : DR

De cette intrigue machiavélique portée par une musique excessivement violente, la production présentée à Paris s’en sort avec les honneurs. En effet, le chef israélien Daniel Oren maintient l’ouvrage dans un registre expertement contrôlé, incitant l’Orchestre de l’Opéra de Paris à chanter avec souplesse et éclat, tandis que Pier Luigi Pizzi, qui transpose l’action d’un siècle, passant de la Venise du XVIIe à celle du XVIIIe, signe une scénographie élégante et évocatrice d’une Venise grise noyée dans la brume menaçante comme la mort, jouant à satiété avec les ombres et les contrejours. En revanche, comme toujours avec le Pizzi, nous avons affaire ici d’avantage à une vision de scénographe esthète que de metteur en scène de théâtre, les chanteurs étant trop souvent statiques et la gestique pesante, la direction d’acteur étant réduite au strict minimum, et les mouvements de foule comme télégraphiés. Ce qui pouvait passer avec des artistes de la dimension de Marilyn Horne ou de Montserrat Caballé s’avère désormais plus fâcheux, avec des distributions où le chant, moins musical, doit impérativement être associé au théâtre.

Danse des heures. Photo : (c) Opéra national de Paris, DR

Certes particulièrement concernée dans le propos, la distribution réunie pour cette première parisienne de La Gioconda n’est pas sans défauts. Intensément engagée dans son personnage, Violetta Urmana déçoit en incarnant une Joconde tonitruante. Luciana D’Intino est infiniment plus chantante en Laura, mais est contrainte à forcer la note lorsqu’elle se confronte à La Gioconda-Urmana, ce qui fait de ce duo d’amoureuses des femmes-harpies. Le seul personnage féminin vraiment touchant et parfaitement campé est la Cieca de Maria José Montiel, voix moelleuse et profonde. Marcelo Alvarez brûle les planches, faisant d’Enzo un être de chair et de sang, portant l’œuvre quasi à lui seul, avec le chef et l’orchestre. Claudio Sgura, voix sombre mais sans puissance ni coloration, et Orlin Anastassov, voix tendue dans l’aigu flottant, déçoivent en Barnaba et Badoero. Les longs ballets chorégraphiés par Gheorge Iancu permettent au beau couple de danseurs Letizia Giuliani et Angel Corella de briller dans la Danse des heures qu’ils dansent torse nu.

Bruno Serrou

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