lundi 20 mai 2013

Benjamin Lazar et l’Ensemble Le Balcon magnifient, sans décors ni costumes, théâtralité et musicalité d’Ariadne auf Naxos de R. Strauss et H. v. Hofmannsthal


Paris, Athénée Théâtre Louis-Jouvet, samedi 18 mai 2013

Ariadne auf Naxos au Théâtre de l'Athénée, scène finale. Au centre Léa Trommenschlager (Ariadne, en bas) et Marc Haffner (Bacchus, en haut). Photo : DR

Hommage au XVIIe siècle français, plus particulièrement à Molière et à Lully, Ariadne auf Naxos op. 60 de Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal est du point de vue des équilibres sonores merveilleusement adapté aux dimensions de l’harmonieux écrin qu’est l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet. L’intimité de l’acoustique peu réverbérante de ce superbe théâtre à l’italienne est à la mesure de cet opéra associant buffa et seria. Ce lieu, qui ne dispose malheureusement pas de fosse suffisante pour recevoir l’orchestre pourtant chambriste requis (trente-sept musiciens) par Strauss, ne permet pas de mise en scène proprement dite, pas même de mise en espace. Pourtant, pour répondre au vœu de l’Ensemble Le Balcon, qui ouvre avec cet ouvrage sa nouvelle résidence à l’Athénée, Patrice Martinet, directeur du théâtre, a suggéré une exécution concertante avivée par une direction d’acteur dont il a confié les réglages à un maître en la matière, Benjamin Lazar. 

Originellement pensée comme épilogue de l’arrangement par Hofmannsthal du Bourgeois gentilhomme de Molière, cette véritable ode au théâtre, plus encore que le sera Capriccio en 1943, ne pouvait en effet que convenir à ce jeune metteur en scène, qui a réussi pour l’occasion à transformer l’Athénée en un personnage à part entière, à l’instar de l’action de l’opéra, elle-même théâtre dans le théâtre, rendant ainsi justice au plus raffiné des opéras du compositeur bavarois, qui, avec son incomparable librettiste, aura éprouvé d’énormes difficultés pour trouver le juste équilibre, puisqu’il lui fallut trois tentatives, entre 1912 et 1916, pour le finaliser.

Julie Fuchs (Zerbinetta). Photo : (c) Philippe Depont, DR

Connu pour son travail sur l’opéra baroque, Lazar a pris toute la mesure de cet ouvrage dans lequel les auteurs rendent hommage au siècle de Louis XIV, autant dans le prologue, qui présente la genèse du spectacle qui va suivre, que dans l’acte d’Ariadne, qui conte la relative solitude de l’héroïne abandonnée par Thésée sur l’île de Naxos d’où elle sera libérée par le dieu Bacchus (1). Dans une scénographie de praticables où sont répartis piano, instruments à vent et à percussion au milieu de qui s’égayent les chanteurs, faisant de l’orchestre non seulement le décor de l’opéra mais aussi un partenaire privilégié, autant musical que dramatique, des protagonistes de l’opéra.

Maxime Pascal dirigeant une répétition d'Ariadne auf Naxos de Richard Strauss. Photo : DR

Pas une note, pas un personnage - à l’exception du majordome, en voix off, ce qui est regrettable car les haut-parleurs ne l’ont guère rendu plausible, mais cette option, sans doute due à la difficulté relative de trouver un comédien s’exprimant naturellement en allemand, peut aussi avoir été retenue en raison de l’aspect irréel du commanditaire du double spectacle -, pas un instrument de l’orchestre de Strauss n’a manqué, pas même l’harmonium, ni le célesta ni même les deux harpes. Dirigeant les deux versants de la partition avec l’allant et dans les tempos appropriés, et avec un sens de la narration et des équilibres singulier, remarquablement secondé par Alphonse Cemin au piano, Maxime Pascal, chef de 28 ans fondateur et directeur musical de l’Ensemble Le Balcon, qui, déjà reconnu pour sa collusion avec la création contemporaine, atteste avec cette remarquable exécution une indéniable intelligence avec l’univers straussien. Ecouter cet ouvrage-là dans un tel cadre et avec cette jeune équipe s’est avéré un plaisir sans partages, surtout lorsque l’on songe à la production de Laurent Pelly dans le vaisseau trop vaste de l’Opéra Bastille, où les merveilleux et infimes détails de la partition et la jouissance sonore galvanisées par Strauss se faisaient quasi impalpables. La délectation est d’autant plus grande que l’Ensemble Le Balcon fait un sans-faute, avec ses sonorités charnelles et chatoyantes exaltées par un plaisir de jouer qui rejaillit sur la production entière et jusque dans la salle. A la fin de la représentation, conformément aux dispositions du riche mécène du double spectacle, un feu d’artifice virtuel était tiré dans la salle du théâtre de l’Athénée, concluant la soirée dans une atmosphère de fête de bon aloi. 

Benjamin Lazar, metteur en scène d'Ariadne auf Naxos. Photo : DR

La distribution, jeune et particulièrement homogène, présente un grand nombre de prises de rôles. La première expérience de ces chanteurs dans ces emplois de premier choix est indubitablement marquée par la connivence peu ordinaire avec l’orchestre et par l’absence de fosse qui les sépare habituellement du public. Les douze protagonistes sont ainsi souvent amenés à l’avant-scène, voire dans la salle-même, souvent au milieu de l’orchestre, ou dans les coulisses, restant audibles par le biais d’une sonorisation qui, fait rarissime dans les théâtres lyriques aujourd’hui, sait rester discrète tout en permettant de différencier les mondes sonores, ce qui participe ainsi à la dramaturgie. Dans le prologue, Anna Destrael, mezzo élégant et chaud remplaçant Clémentine Margaine, campe un remarquable Compositeur, touchant et écartelé, mais Thill Mantero est un maître de musique sans réelle consistance. Le reste de l’équipe de chanteurs est commun aux deux parties d’Ariadne auf Naxos.  

Mizzi Jeritza (Ariadne) et Margarethe Siems (Zerbinetta), lors de la création mondiale d'Ariadne auf Naxos au Königlisches Hoftheater de Stuttgart le 25 octobre 1912 dans une mise en scène et des costumes d'Ernst Stern

Tous sont à saluer, à commencer par la rayonnante Zerbinetta de Julie Fuchs, voix au timbre de braise et d’une agilité souveraine, qui joue la comédie avec un naturel confondant, titillant les instrumentistes et les spectateurs avec une sensualité épanouie. Léa Trommenschlager, un peu effacée dans le prologue, est une solide Ariadne, imposant dans ses monologues une diction parfaite et une ligne de chant magistralement conduite. Autour de ces deux femmes exceptionnelles, une réjouissante équipe de commedia dell'arte (Damien Bigourdan, Cyrille Dubois et Vladimir Kapshuk, Arlequin un peu effacé en regard de ses compères) également présente parmi la multitude du prologue, et de nymphes (Norma Nahoun, Elise Chauvin aux grains difficilement discernables, Camille Merckx, voix abyssale). Plus discutable est le Bacchus de Marc Haffner, ténor français que l’on a entendu plus vaillant à Rennes en 2008 dans Der Vampyr de Heinrich Marschner et en Siegmund de Die Walküre de Wagner dans Ring Saga en 2010. Annoncé souffrant il est vrai, il convient de le remercier, car, malgré ses défaillances dans le registre aigu, au point de susurrer les traits les plus tendus ou de se contenter de les marquer, il s’est montré héroïque dans ce rôle épouvantablement difficile que Richard Strauss a réservé à une voix, celle de ténor, qu’il détestait, à l’instar du Compositeur qui, dans le prologue d’Ariadne, n’hésite pas à biffer les quatre cinquième du rôle lorsque le majordome lui intime l’ordre de son maître de raccourcir le plus possible son opéra afin de rester dans les limites d’un spectacle de deux heures, pièces bouffe et seria réunies… A l’exception d’une courte prestation dans le prologue, où il s’en prend violemment au perruquier, la première intervention du ténor/Bacchus se fait à pleine voix, dans le haut du registre, loin dans les coulisses, au début de l’ultime demie heure de l’acte d’Ariadne

Reste à souhaiter que Benjamin Lazar se voit confier au plus tôt une véritable production d’Ariadne auf Naxos.

Bruno Serrou

1) Dionysos-Bacchus serait à l’origine de la première école de musique, et c’est en son honneur que les premières représentations théâtrales ont été données.


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