jeudi 1 octobre 2015

CD : Jean Martinon et Igor Markevitch, intégrales des enregistrements Erato et HMV de deux très grands forgeurs d’orchestres

Photo : (c) Bruno Serrou

Erato/Warner publie ce qui constitue indubitablement deux coffrets-événements, chacun étant consacré à un chef d’orchestre qui a forgé l’art de la direction, deux chefs parmi les plus grands de l’histoire de leur art, en France comme à l’étranger, puisqu’il s’agit d’Igor Markevich (1912-1983) et de Jean Martinon (1910-1976).

Il ne s’agit cependant pas de l’intégralité des enregistrements de ces deux extraordinaires musiciens, dont la discographie est considérable, mais de ceux qu’ont captés les micros des labels His Master Voice (HMV) pour le premier et, pour le second, ceux de ses huit dernières années qui ont suivi son retour en France réalisés entre 1968 et 1975 pour HMV auxquels ont été ajoutés ceux parus sous le label Erato. Fort peu d’enregistrements avec l’Orchestre Lamoureux dont les deux chefs ont pourtant été directeurs musicaux, Martinon le premier, qui, de 1951 à 1957, mit l’accent sur la musique française, et Markevitch, qui lui succéda en 1957 jusqu’en 1962, portant son attention sur le répertoire russe. Pour Martinon, aucun enregistrement avec l’Orchestre Lamoureux, puisqu’il en fut le directeur musical avant son départ pour les Etats-Unis où l’avait appelé l’Orchestre Symphonique de Chicago.


Igor Markevitch

Dans le coffret Igor Markevitch, l’on retrouve l’inestimable gravure d’Une Vie pour le Tsar de Glinka dans la révision de Rimski-Korsakov et Glazounov, et, dans l’autre extrême du répertoire du chef d’origine ukrainienne, l’intégrale de la Périchole d’Offenbach, seuls témoignages mais de taille du travail de Markevitch avec les Lamoureux de ce coffret. Mais l’essentiel des gravures de Markevitch avec les Lamoureux ainsi que de ceux avec le Philharmonique de Berlin est disponible chez DG. Ukrainien naturalisé italien en 1947 puis français en 1982, Markevitch était aussi compositeur, à l’instar de beaucoup de ses confrères chef d’orchestre. Mais, contrairement à beaucoup, il était loin d’écrire de la musique de chef, et Erato a été plutôt bien inspiré de publier deux de ses œuvres, l’Envol d’Icare, ballet enregistré en 1938, six ans après sa création, et la symphonie concertante pour orchestre le Nouvel Âge de 1937, ainsi que son orchestration de l’Offrande musicale de Jean-Sébastien Bach qu’il réalisa en 1950 et qu’il dirige ici lui-même six ans plus tard, les deux premières œuvres à la tête de l’Orchestre National de Belgique, la troisième de l’Orchestre National de la Radiodiffusion Française. Le couplage proposé dans ce coffret est d’ailleurs passionnant, car les deux partitions de Markevitch sont mises en regard des trois Canti di prigionia, bouleversant chef-d’œuvre de Luigi Dallapiccola composé en 1938-1941.

C’est bien sûr avec les Russes que le chef d’orchestre Markevitch est le plus évident. A commencer par Une Vie pour le Tsar, dont c’est ici la version la plus accomplie de l’histoire du disque. Markevitch est en effet au plus près de l’esprit de l’œuvre, évitant les boursoufflures des enregistrements soviétiques puis russes, dirigeant un orchestre rutilant et suivant son directeur musical avec un engagement et une précision de chaque instant. En outre, l’affiche est exceptionnelle, Boris Christoff plus humble que de coutume, Teresa Stich-Randall trop rare au disque, Nicolaï Gedda et Mella Bugarinovitch, le reste de la distribution et le chœur étant confiés troupe de l’Opéra de Belgrade. Sa direction rigoureuse et la façon unique dont il sculpte le son donnent à la musique russe une force haletante, que ce soit dans les deux versions du Sacre du printemps (1951 et 1959) de Stravinski, toutes deux avec le Philharmonia, la Suite Scythe, la suite de l’Amour des Trois Oranges, le Pas d’acier et la Symphonie n° 1 « Classique » de Prokofiev, Tchaïkovski (Symphonie n° 4, suites Casse-Noisette et le Lac des cygnes, les deux enregistrements de l’ouverture-fantaisie Roméo et Juliette), Moussorgski (une Nuit sur le Mont Chauve orchestré par Rimski-Korsakov) ou Chostakovitch (Symphonie n° 1) avec l’Orchestre National de la Radiodiffusion Française.

Igor Markevitch (1912-1983). Photo : DR

Dans la musique française, Markevitch est tout aussi à l’aise, ses interprétations s’avérant colorées, contrastées et fluides, que ce soit dans la Périchole d’Offenbach, d’un allant et d’un goût suprême, au point que l’on oublie les liaisons exposées par une récitante qui situe l’action en lieu et place des dialogues parlés. D’autant que la distribution a fière allure et manie l’humour avec goût. Aux côté d’un étincelant Parade de Satie, une Valse et de la seconde suite de Daphnis et Chloé de Ravel de feu, à l’instar de la Fête polonaise du Roi malgré lui de Chabrier, de l’Apprenti sorcier de Dukas, la Danse macabre de Saint-Saëns, du Ballet des Sylphes extrait de la Damnation de Faust de Berlioz, l'on trouve aussi un voluptueux Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy et un évocateur Carnaval des animaux de Saint-Saëns.

Mais Markevitch excelle aussi dans la musique allemande, comme en témoignent les ardentes et sombres Symphonie « Inachevée » de Schubert et Variations sur un thème de Haydn de Brahms, les éclats des Symphonies n° 101 et 102 de Haydn, les rutilances de la Symphonie « italienne » de Mendelssohn-Bartholdy, les polychromies de Till l’Espiègle et du Bourgeois Gentilhomme de Richard Strauss, les chaleureuses Invitations à la Danse de Weber, ou les Deux épisodes du Faust de Lenau de Liszt. La palette expressive de Markevitch est en fait infinie, tant il apparaît chez lui autant dans le répertoire baroque, avec Haendel, Domenico Scarlatti quoique revu par Vincenzo Tommasini, et Bach, dans le bel canto italien, avec des ouvertures de Rossini et de Verdi au cordeau, l’Espagne de Manuel de Falla, la Finlande de Sibelius la Hongrie de Bartók, l’Italie de Busoni ou l’Angleterre de Britten…

Au total soixante-cinq œuvres ou extraits d’œuvres de trente-cinq compositeurs servis avec un art toujours renouvelé servi par des orchestres de premier ordre, et réédités avec soin, particulièrement les enregistrements d’origine soixante dix huit tours dénués de toute opacité et bruits parasites.


Jean Martinon

Le coffret consacré à Jean Martinon est plus homogène de son et de répertoire, puisqu’il ne réunit que des enregistrements stéréophoniques réalisés en seulement huit ans, de 1968 à 1975, au lieu de trente et un ans (1938-1969) pour Igor Markevitch, et essentiellement des œuvres françaises des XIXe et XXe siècles, négligeant néanmoins le compositeur Martinon.

Lors de la parution du coffret anniversaire que Radio France a consacré à l’Orchestre National de France, avait été relevée l’absence de tout témoignage de l’ère Martinon (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2015/04/cd-80-ans-dorchestre-national-de-france.html), malgré ses six années à la tête de la première phalange de Radio France (1968-1973) après avoir quitté l’Orchestre Symphonique de Chicago où il avait succédé à Fritz Reiner en 1963, période durant laquelle l’Orchestre National de l’ORTF atteint avec lui un niveau jamais égalé. S’il manque ici les gravures qui n’ont pas quitté les bacs des disquaires, du moins pour ce qu’il reste de cette dernière profession, les Debussy, Ravel et Saint-Saëns, grâce à la fusion d’EMI et d’Erato au sein du groupe Warner - comme quoi les regroupements industriels ne sont pas toujours négatifs -, le coffret rassemble des enregistrements plus ou moins rares, particulièrement ceux réalisés pour le label de Jérôme Garcin, Erato, qui étaient depuis longtemps devenus introuvables. Ainsi, face au célébrissime mais indispensable couplage Tragédie de Salomé / Psaume XLVII de Florent Schmitt où cette fois l’orgue n’a pas été oublié au mixage (contrairement au premier report CD qu’il m’avait été donné de critiquer lors de sa parution pour feu le magazine Compact), dirigé avec une dynamique et une théâtralité à couper le souffle, Martinon s’appuyant sur la dextérité flamboyante de l’ONF.

Jean Martinon (1910-1976). Photo : DR

De retour en France, c’est en effet presque exclusivement à la musique française que s’est attaché Jean Martinon. Ainsi, parallèlement à Pierre Boulez à New York pour CBS, gravait-il avec le National le diptyque Symphonie fantastique / Lélio, ou le retour à la vie op. 14 de Berlioz, avec une distribution de rêve, puisque, aux côtés du comédien Jean Topart à la voix magnétique en récitant, se joignaient Charles Burles, Nicolaï Gedda, Jean van Gorp, Marie-Claire Jamet, Michel Sandrez et les Chœurs de l’ORTF. Plaisir également de retrouver les trois mouvements symphonique Pacific 231, Pastorale d’été et Rugby ainsi que la Cantate de Noël (avec Camille Maurane et Henriette Puig-Roget en solistes) d’Honegger, Escales, Ouverture de fête et Tropismes pour des amours imaginaires d’Ibert d’un onirisme ensorceleur, la trop rare Symphonie en ut, une noire Péri, un vivifiant Apprenti sorcier, Polyeucte et le prélude du deuxième acte d’Ariane et Barbe-Bleue de Dukas, toutes œuvres où le souffle dramatique et la palette infinie du coloriste Martinon excellent. Parmi ces fleurons réunis dans ce coffret Martinon, relevons une Symphonie n° 3 avec orgue avec Marie-Claire Alain un peu roide et surtout un Rouet d’Omphale de Saint-Saëns taillé au scalpel, le Poème de Chausson avec Itzhak Perlman et l’Orchestre de Paris, une Symphonie de Franck d’une noblesse saisissante mise en regard des Variations symphoniques ayant pour soliste Philippe Entremont, la Symphonie espagnole de Lalo avec un « roi » David Oïstrakh distancié et un Philharmonia que les micros éloignent curieusement. Le tout mis en résonance avec des pages d’Aram Khatchatourian (Concerto pour flûte avec Jean-Pierre Rampal), Tchaïkovski (Concerto pour piano n° 2 avec Sylvia Kersenbaum), Brahms (Ouverture tragique) et Schumann (Symphonie n°4), ces trois œuvres enregistrées avec l’Orchestre mondial des Jeunesses musicales, Bartók avec un inédit de taille, la suite du Mandarin merveilleux, à l’instar du Tricorne de Falla avec la soprano Michèle de Bris à la fois merveilleusement évocateur et plein de panache côté instrumental…  

Mais ce qui fait le prix de ce coffret est la réédition en un seul bloc de la totalité des enregistrements d’origine Erato, qui, dans leur grande majorité, n’étaient plus disponibles au disque depuis fort longtemps. Ainsi des Roussel, tous plus indispensables les uns que les autres, à commencer par les ballets Bacchus et Ariane, Festin de l’araignée et Aeneas, mais aussi les Symphonies n° 2 et n° 3, la Petite Suite et Pour une fête de printemps, des Pierné, le ballet Cydalise et le chèvre-pied, le Concertstück pour harpe et orchestre avec Lily Laskine, et les Divertissements sur un thème pastoral, des Poulenc, le Concert champêtre pour clavecin et orchestre avec Robert Veyron-Lacroix et le Concerto pour orgue, cordes et timbales avec Marie-Claire Alain. Ajoutez à cela, un hommage au centenaire Marcel Landowski avec sa Symphonie n° 2 et son Concerto pour piano n° 2 avec Annie d’Arco. Au total, quarante-quatre œuvres de dix-neuf compositeurs…

Ces deux coffrets sont à acquérir parce qu’indispensables tant ces deux chefs comptent parmi les plus grands du XXe siècle et s’avèrent complémentaires, non seulement dans les programmes proposés, mais aussi dans leur art, chacun apportant sa pierre à l’histoire de la musique et à la conception de l’orchestre et de l’interprétation. D’autant plus recommandables que le prix de chacun est plutôt modique.

Bruno Serrou

Igor Markevitch The Complete HMV Recordings, 18 CD Erato 0825646154937 - Jean Martinon The Late Years Erato and HMV Recordings 1968-1975, 14 CD Erato 0825646154975

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