lundi 28 septembre 2015

Le Don Carlo de Verdi scéniquement ascétique et musicalement exacerbé de l’Opéra de Bordeaux

Bordeaux, Auditorium Dutilleux, jeudi 24 septembre 2015

Giuseppe Verdi (1813-1901), Don Carlo. Tassis Christoyannis (Posa) et Leonard Caimi (Don Carlo). Photo : (c) F. Demesure

Drame noir et oppressant sur le pouvoir et ses perfidies dans l’Espagne du XVIe siècle minée par les conventions et l’Inquisition, Don Carlos est l’un des opéras les plus aboutis de Giuseppe Verdi. Il est aussi le plus développé de ses ouvrages. C’est sans doute pourquoi cette fresque grandiose a connu une genèse difficile qui a suscité plusieurs avatars. Tiré de la pièce éponyme de Friedrich Schiller (l’auteur entre autres de l’Hymne à la Joie mis en musique par Beethoven dans le finale de sa IXe Symphonie), l’ouvrage est écrit tout d’abord sur un livret en français de Camille du Locle et Joseph Méry dans le style de « Grand Opéra » à la française en cinq actes. Longtemps négligée, cette version créée à l’Opéra de Paris a été reprise avec une distribution exceptionnelle (Roberto Alagna, Thomas Hampson, Karita Mattila, Waltraud Meier, José Van Dam) Théâtre du Chatelet en 1996 dans une mise en scène de Luc Bondy. Suivent une version en quatre actes en italien pour Londres, qui évacue l’acte de Fontainebleau initial et les ballets, sous le titre Don Carlo, que Verdi retouche en 1872 pour Naples, avant de réviser dix ans plus tard la version française avec la collaboration de Charles Nuitter mais sans l’acte de Fontainebleau qu’il fait réadapter en italien par Angelo Zanardi pour la Scala de Milan en 1884, avant de retourner deux ans plus tard enfin à l’original en cinq actes traduit en italien pour l’Opéra de Modène…

Giuseppe Verdi (1813-1901), Don Carlo. Elza van den Heever (Elisabeth) et Leonard Caimi (Don Carlo). Photo : (c) F. Demesure

C’est malheureusement la version milanaise de 1882 qu’a choisie l’Opéra de Bordeaux. Placée sous le l’emprise de la mort, qui est omniprésente, métaphore de l’opposition entre les aspirations utopistes à la liberté de l’Infant Don Carlo et de son ami Posa, le despotisme du pouvoir exercé par le roi Philippe II et l’implacable domination de l’Eglise incarnée par le Grand Inquisiteur, Don Carlo(s) est aussi drame de la jalousie (Philippe II à l’encontre son fils Carlos, Eboli à l’égard d’Elisabeth), de la passion, de la trahison. Dans la rutilante acoustique de l’Auditorium Dutilleux, l’Opéra de Bordeaux présente un Don Carlo de Verdi scéniquement austère mais aux tensions musicales exacerbées. 

Giuseppe Verdi (1813-1901), Don Carlo. La scène de l'autodafé. Photo : (c) F. Demesure

Chaque personnage à sa part d’ombre et de folie, ce que la direction d’acteur de Charles Roubaud met bien en évidence, au sein d’une intrigue qui se déploie sur un plateau nu ceint de trois murs sur lesquels sont projetées des vidéos en noir et blanc, à l’exception de l’autodafé de l’acte II, réalisées par Virgile Koering, tandis que les chœurs, d’une homogénéité et d’une présence impressionnante, s’expriment à la façon d’un chœur antique depuis les gradins à l’arrière-scène à l’aplomb de l’action. Enlevée telle une gigantesque vague d’orage et de passion par un Orchestre National de Bordeaux-Aquitaine dirigé avec flamme par son directeur musical Paul Daniel, qui remplaçait au pied levé Alain Lombard, ce Don Carlo bénéficie en outre d’une distribution équilibrée. 

Giuseppe Verdi (1813-1901), Don Carlo. Wenwel Zhang (le Grand Inquisiteur) et Adrian Sâmpetrean (Philippe II, à droite). Photo : (c) F. Demesure

Les rôles féminins s’imposent, à commencer par la rayonnante Elisabeth de la soprano sud-africaine Elza van den Heever face à l’ardente Eboli de la soprano américaine Kerl Alkema. Face à elles, le puissant et noble Posa du baryton grec Tassis Christoyannis, et les deux basses, le Roumain Adrian Sâmpetrean, Philippe II ondoyant et rigide, et le Chinois Wenwel Zhang, Grand Inquisiteur pétrifiant. De Don Carlos, le ténor italien Leonard Caimi a la puissance et l’endurance, mais le grain de sa voix tend à se voiler, voire à se brouiller.

Bruno Serrou

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