mercredi 18 mars 2015

Passionnant triptyque à l’Opéra de Lyon avec des opéras de trois siècles différents signés Franz Schreker, Christophe W. Gluck et Michel Van der Aa



Comme chaque année en mars, l’Opéra de Lyon présente un festival d’opéras au sein de sa saison. Pour la onzième édition, ont été réunis trois ouvrages de trois grandes périodes de l’histoire de la musique, du XVIIIe au XXIe siècle. Sous le titre les Jardins mystérieux, la thématique unificatrice, le jardin intérieur, le rêve brisé, la mort. Le Festival d’opéras 2015 de l’Opéra de Lyon est particulièrement originale. Il s’agit en effet d’un triptyque qui réunit deux ouvrages inédits en France encadrant une tragédie lyrique référente. 

Franz Schreker (1878-1934), Die Geseichneten. Magdalena Anna Hofman (Carlotta), Charles Workman (Alviano). Photo : (c) Stoflet / Opéra national de Lyon

C’est sur les Stigmatisés, opéra créé à Francfort voilà quatre vingt dix sept ans de l’Autrichien Franz Schreker (1878-1934) que s’est ouvert le festival. Héritier direct de Richard Wagner, plus particulièrement de Tristan und Isolde, qui fut de son vivant le grand rival de Richard Strauss sur la scène lyrique, avant de passer à la trappe sitôt mort. Il faut dire que la propagation de sa musique fut stoppée net par le nazisme qui le classa parmi les compositeurs « dégénérés ».

Franz Schreker (1878-1934), Die Geseichneten. Magdalena Anna Hofman (Carlotta), Charles Workman (Alviano). Photo : (c) Stoflet / Opéra national de Lyon

Schreker, Die Geseichneten

Né à Monte-Carlo le 23 mars 1878, proche d’Arnold Schönberg dont il dirigea le chœur des Gurrelieder à leur création, ce fils de photographe juif autrichien converti au protestantisme et d’aristocrate catholique a rapidement imposé son leadership sur la scène lyrique allemande aux côtés de Richard Strauss. En 1920, il est nommé par le gouvernement social-démocrate allemand directeur du Conservatoire de Berlin. Sous sa direction, ce conservatoire devient un centre majeur de la vie musicale européenne, avec des enseignants comme Paul Hindemith, Arthur Schnabel, Ferruccio Busoni, Arnold Schönberg. En 1932, l’opposition brutale des nationaux-socialistes à un compositeur juif occupant un poste particulièrement en vue attribué par un gouvernement social-démocrate suscite l’échec de son dixième opéra. Mis à l’écart en 1933 de toute fonction éducative par un régime qui ne manque pas une occasion de le fustiger comme « artiste dégénéré », Schreker meurt dans l’indifférence à 56 ans le 21 mars 1934.

Franz Schreker (1878-1934), Die Geseichneten. Magdalena Anna Hofman (Carlotta). Photo : (c) Stoflet / Opéra national de Lyon

Aux côtés du Son lointain (Der ferne Klang) donné à l’Opéra de Strasbourg en 2012, les Stigmatisés (Die Geseichneten) créé en 1918 et jamais monté en France, compte parmi les chefs-d’œuvre du théâtre lyrique du XXe siècle. Son livret, dont le compositeur est l’auteur comme celui de chacun de ses opéras, est le fruit d’une commande d’un autre compositeur juif autrichien, Alexandre Zemlinsky (1871-1942), qui lui avait expressément demandé pour son propre usage un texte dont le personnage central, Alviano, soit à son image, laid et repoussant. Mais, conquis par son sujet, Schreker se le réserva et Zemlinsky dût se tourner vers le Nain d'Oscar Wilde, qui donnera le remarquable Der Zwerg.

Franz Schreker (1878-1934), Die Geseichneten. Scène finale. Au centre, Magdalena Anna Hofman (Carlotta). Photo : (c) Stoflet / Opéra national de Lyon

L’action des Stigmatisés se déploie en trois actes d'une durée totale de deux heures trente et se déroule à Gênes au temps des doges. Alviano Salvago a usé de ses immenses moyens pour bâtir une cité d’une extraordinaire beauté, utopique, sur une île voisine. Mais les nobles génois se servent de ladite île comme d’un bordel. Alviano ne sait rien de ces détournements. Car, troublé par sa laideur, il se refuse à pénétrer dans sa cité chimérique. Il s’apprête même à la céder à l’Etat génois, ce qui inquiète la noblesse. Alviano, éconduit par celle qu’il aime, l’artiste-peintre Carlotta Nardi qui préfère son bourreau, le conte Tamare, finit par se suicider. Le chromatisme exacerbé de l’écriture de Schreker, l’extraordinaire présence de l’orchestre qui donne à cet opéra le tour d’un immense poème symphonique vocal, à l’instar des ouvrages de Zemlinsky et de Korngold conçus à la même époque, la tension vocale extrême qui en résulte, donnent à cette œuvre une force phénoménale coupant littéralement le souffle de l’auditeur pour ne le lâcher que longtemps après la fin. La distribution fort nombreuse réunie pour cette première scénique française qui inclut plusieurs solistes de l’excellent Chœur de l’Opéra de Lyon, est à la hauteur de cette musique paroxysmique, avec à sa tête l’incroyable ténor Charles Workman, qui avait déjà ébloui le public de l’Opéra de Paris dans le Nain de Zemlinsky. Sa tessiture tendue comme un arc est d’une solidité à toute épreuve, et lui permet d’incarner un Alviano hallucinant de douleur et d’héroïsme. La soprano Magdalena Anna Hofmann est une Carlotta digne de lui, malgré un aigu criard mais d’une densité et d’une émotion à fleur de peau. Le baryton Simon Neal excelle en Tamare, malgré quelque rigidité dans la voix. Mais il faudrait citer tous les protagonistes, tant tous sont bien en place, à commencer par les deux rôles de basse, le Duc de Gênes interprété par Marcus Marquardt et le Podestat de Gênes père de Carlotta, brillamment tenu par Michael Eder. 

Franz Schreker (1878-1934), Die Geseichneten. Photo : (c) Stoflet / Opéra national de Lyon

La mise en scène de David Bösch et la scénographie de Falko Herold qui situent l’action de nos jours sur une plage de terre battue de couleur lunaire surplombée par un écran géant où sont projetées des images plus ou moins réalistes qui mettent en avant les changements d’atmosphère, font pénétrer le spectateur au plus secret de l’âme des protagonistes. A l’instar de la direction d’Alejo Pérez a avivé avec une ardeur et un souffle conquérants un Orchestre de l’Opéra de Lyon de braise où il n’a manqué que quelques cordes, comme j’ai eu plusieurs fois l’occasion de le regretter, pour exalter la touffeur de l’écriture de Schreker. Un orchestre lyonnais qui se sera illustré trois jours de rang avec une égale probité dans des œuvres aux styles fort différents.

Christoph Willibald Gluck (1714-1787). Orfeo ed Euridice. Victor von Halem (Orfeo 1) et les Amours. Photo : (c) Stoflet / Opéra national de Lyon

Gluck, Orfeo ed Euridice

Avec Orfeo ed Euridice du chevalier Gluck, ce n’est pas l’œuvre-même qui a créé la surprise tant elle est connue, mais la conception du metteur en scène David Marton, qui a dédoublé le personnage d’Orphée, l’un vieillissant qui revit son passé à la voix grave, l’autre vivant l’histoire confié à un contre-ténor, tandis que des sons « contemporains » perturbent la partition, notamment une machine à écrire des années 1950 et ses bruissements, un train censé passer au loin mais qui a été enregistré à bord. 

Christoph Willibald Gluck (1714-1787). Orfeo ed Euridice. Elena Galitskaya (Euridice), Christopher Ainslie (Orfeo 2). Photo : (c) Stoflet / Opéra national de Lyon

Si la part musicale a soulevé l’enthousiasme du public, ce n’a pas été le cas de la part théâtrale, qui a suscité une bronca à laquelle les Lyonnais ne nous ont guère habitués. Il faut dire que l’action commence avec des cliquetis de machine à écrire émis par un vieillard qui tape ses mémoires - en fait des textes extraits du théâtre de Samuel Beckett - projetés sur un écran en fond de scène à l’aplomb d’une plage de sable au milieu de laquelle sont plantées une encombrante cabane de parpaings et des rangées de vieux sièges en bois pliants de théâtre. 

Christoph Willibald Gluck (1714-1787). Orfeo ed Euridice. Scène des ombres. Photo : (c) Stoflet / Opéra national de Lyon

Le premier Orphée est campé par le baryton-basse Victor von Halem, qui fut un grand Wotan dans les années 1975-1995, et qui, à soixante-quinze ans, a une voix certes usée à la puissance pas toujours contrôlable, mais sa fragilité même est émouvante, d’autant plus que la diction est exemplaire et sa présence bouleversante, le second par le délicat et brûlant contre-ténor Christopher Ainslie. Elena Galitskaya est une délectable Eurydice, soprano au timbre suave mais manquant légèrement de puissance. Reste Amour, incarné non pas par une cantatrice mais par six chérubins de la Maîtrise de l’Opéra de Lyon qui ont certes donné un coup de jeune à cette véritable relecture du metteur en scène hongrois qui aurait dû être sous-titrée « tragédie lyrique d’après Gluck » plutôt que « de Gluck », mais dont la vivacité un peu brouillonne a perturbé l’écoute, tandis que durant le chœur final, très homogène, la fosse d’orchestre remontait les musiciens et le chef à la hauteur du plateau. 

Christoph Willibald Gluck (1714-1787). Orfeo ed Euridice. Scène finale. Photo : (c) Stoflet / Opéra national de Lyon

Frétillante et tranchée, la direction d’Enrico Onofri a porté la partition de Gluck jusqu’à la fusion, l’Orchestre de l’Opéra de Lyon répondant au cordeau à la moindre sollicitation du chef italien, à qui le style gluckiste convient parfaitement.

Michel Van der Aa (né en 1970), Sunken GardenClaron McFadden (Iris Marinus), Roderick Williams (Toby Kramer), Katherine Manley (Zenna Briggs), et, dans l'image, Kate Miller-Heidke (Amber Jacquemin), Jonathan McGovern (Simon Vines). Photo : (c) Michel Cavalca

Van der Aa, Sunken Garden

Michel Van der Aa (né en 1970) est l’un des compositeurs hollandais les plus joués dans le monde. Ingénieur du son, cinéaste, écrivain, il ne pouvait que s’intéresser à l’opéra, où il peut associer toutes ses ressources. Il utilise systématiquement vidéo et spatialisation, ses personnages apparaissant sous diverses formes, ou sont clonés sur écran. L’espace virtuel ainsi engendré chemine dans l’esprit du spectateur, touché par la force expressive de la musique. 

Michel Van der Aa (né en 1970), Sunken Garden. Roderick Williams (Toby Kramer), Claron McFadden (Iris Marinus), Katherine Manley (Zenna Briggs. Photo : (c) (c) Michel Cavalca

Avec le film-opéra Sunken Garden (le Jardin englouti) présenté dans la belle salle du TNP de Villeurbanne, à la fois véritable polar ponctué de disparitions et réflexion sur la vie et la mort créé au Barbican Center de Londres le 12 avril 2013 en coproduction avec l’Opéra de Lyon, Van der Aa franchit un pas supplémentaire, en adoptant la 3D de façon magistrale, faisant s’exprimer à la fois des protagonistes vivants et d’autres filmés, ce qui déstabilise habilement les sens du spectateur qui se laisse volontiers perdre entre illusion et réalité. 

Michel Van der Aa (né en 1970), Sunken Garden. Katherine Manley (Zenna Briggs), Claron McFadden (Iris Marinus). Photo : (c) Michel Cavalca

Cette œuvre en un acte de quatre vingt dix minutes se présente comme un véritable opéra, la vocalité et l’expressivité étant maximales. Le tout est remarquablement chanté et joué par cinq chanteurs-comédiens, trois vivants, le baryton Roderick Williams, et les sopranos Katherine Manley et Claron McFadden, et deux chanteurs du film, le baryton Jonathan Mc Govern et la soprano Kate Miller-Heidke, tandis que l’orchestre dirigé par Etienne Siebens, chef invité permanent d’Asko/Schönberg, bruit dans la fosse comme un véritable personnage. 

Michel Van der Aa (né en 1970), Sunken Garden. Photo : (c) Michel Cavalca

Œuvre d’aujourd’hui tournée vers l’avenir, le Jardin englouti a tous les atouts pour s’imposer sur la scène lyrique internationale.

Bruno Serrou


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