vendredi 7 mars 2014

Ingo Metzmacher s’est délecté avec un Orchestre de Paris flamboyant dans un programme nord-américain

Paris, Salle Pleyel, jeudi 6 mars 2014

Ingo Metzmacher. Photo : DR

Entre deux volets du Ring de Richard Wagner à Genève (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/03/avec-un-das-rheingold-onirique-ingo.html, http://brunoserrou.blogspot.fr/2013/11/ingo-metzmacher-et-dieter-dorn-donnent.html et http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/02/ingo-metzmacher-et-dieter-dorn.html), Inge Metzmacher est venu se « détendre » Salle Pleyel avec l’Orchestre de Paris, qui n’en demandait pas tant au point de se retrouver dans le même état d’esprit que le chef allemand dans un programme festif composé exclusivement d’œuvres de compositeurs états-uniens emplies de rythmes fulgurants puisés dans les musiques traditionnelles, du gospel, du jazz et des musiques amérindiennes.

L'Orchestre de Paris. Photo : (c) Orchestre de Paris, DR

C’est sur l’Ouverture cubaine de George Gershwin, page célèbre en Amérique mais encore boudée en Europe, que se sont ouvertes les réjouissances post-carnavalesques, suscitant allégresse et bonne humeur, avec cette percussion exotique luxuriante comprenant maracas et bongos qui ont permis de mettre généreusement en avant les percussionnistes de l’Orchestre de Paris qui s’en sont donné à cœur joie, comme dans la totalité du programme qui allait suivre.

George Gershwin (1898-1937). Photo : DR

La clef de voûte du programme a été la Symphonie n° 4 de Charles Ives qui a suivi cette mise en bouche. Composée entre 1910 et 1916 et révisée au milieu des années 1920, cette œuvre de trente-cinq minutes se caractérise par un effectif orchestral aux normes des plus grandes pages orchestrales de Gustav Mahler, Richard Strauss et Arnold Schönberg de ces années-là, réparti en deux groupes nécessitant pour sa mise en place jusqu’à trois chefs d’orchestre afin de coordonner l’ensemble. Lors de sa création en 1965 au Carnegie Hall de New York, onze ans après la mort de son auteur, Leopold Stokowski était assisté par Jose Serebrier et David Katz.

Charles Ives (1874-1954). Photo : (c) Schott Music, DR

L’écoute de cette symphonie n’est pas de tout repos pour l’oreille. L’effectif instrumental est colossal, avec deux piccolos, trois flûtes, deux hautbois, trois clarinettes, trois bassons, trois saxophones (alto, ténor, baryton), quatre cors, six trompettes, deux cornets à pistons, quatre trombones, tuba, orgue, célesta, harpe, trois pianos dont un soliste à l’avant-scène, dextrement tenu hier par Romain Descharmes, un joué à quatre mains et un autre réglé en quarts de ton, un orgue, huit percussionnistes jouant aussi dans les coulisses dans les troisième et quatrième mouvements, les cordes en proportion, auxquels il convient d’ajouter cinq violons, un alto et deux harpes placés au-dessus de l’orchestre. Il faut associer au tout une partie vocale assurée par un grand chœur mixte dans les premier, Prélude : Maestoso, et quatrième mouvements, Very slowly - Largo maestoso, l’un hymnique l’autre introspectif, ce dernier étant introduit par l’orchestre selon une écriture type choral. A noter que dans le troisième mouvement, Fugue : Andante moderato, un superbe dialogue entre le deuxième alto et le deuxième chef d’attaque des seconds violons placés chacun au dernier pupitre de sa famille d’instruments dialoguant tendrement avec le piano solo. Publié dès 1929 et comptant des pages parmi les plus téméraires et porteuses d’avenir de l’histoire de la musique américaine, le caustique et chaotique deuxième mouvement, Comedy : Allegretto, est un impressionnant tuilage polyphonique dont la puissance frise la cacophonie générale et nécessite la participation de deux chefs supplémentaires Julien Masmondet, chef assistant de l'Orchestre de Paris, et Lionel Bord, basson de l’Orchestre de Paris. La puissance qui résulte de ce morceau est telle qu’un certain nombre d’instrumentistes de l’Orchestre de Paris se sont bouchés les oreilles assommés par la vigueur des tutti. La mise en place de Metzmacher, dirigeant posément et avec assurance des rythmes foisonnants, a été magistrale. Sous sa direction précise, ferme et généreuse, l’œuvre a sonné fier ménageant des contrastes saisissants qui ont scotché les auditeurs au fond de leurs fauteuils, autant dans les passages les plus hallucinés que dans les moments de poésie pure et de spiritualité intimiste, l’Orchestre de Paris s’avérant à la fois polymorphe et soudé, exaltant toujours des sonorités de bronze.

George Antheil (1900-1959). Photo : DR

C’est sur A Jazz Symphony pour piano et orchestre de George Antheil, principalement connu en France par cette œuvre seule, que l’Orchestre de Paris a lancé la seconde partie du concert, avec en soliste Romain Descharmes. Cette œuvre brève qui tient davantage de la rhapsodie que de la symphonie a été créée en 1927 au Carnegie Hall de New York par un orchestre de jazz (d’où des effectifs réduits : cordes - 7-6-5-4-3 -, bois par deux sans hautbois ni basson, et, côté cuivres, pas davantage de cors mais quatre trompettes et deux trombones), et donne la part belle à la batterie et au marimba enrichis des timbales. Cette œuvre, qui rappelle en de nombreux points la Création du monde de Darius Milhaud, a été remarquablement servie par l’Orchestre de Paris, dont les couleurs et la sensualité des timbres se sont avérées en parfaite osmose avec le climat de cette pièce de huit minutes. Conquis par la prestation des musiciens de l’orchestre et du soliste, Ingo Metzmacher s’est discrètement éclipsé pour laisser Romain Descharmes et deux de ses brillants comparses de la section percussion de l’Orchestre de Paris, Eric Sammut et Nicolas Martynciow, offrir au public un rutilant ragtime de Scott Joplin pour piano, marimba et rappe métallique.

Leonard Bernstein (1918-1990) en 1955. Photo : DR

Les célébrissimes « Danses symphonique », suite que Leonard Bernstein tira en 1960 de son West Side Story, ont réuni pour conclure l’Orchestre de Paris au grand complet, mené par un chef qui sait remarquablement swinguer, dansant au propre comme au figuré sur son estrade, gestes clairs, corps extraordinairement mobile mais sans les excès d’un Bernstein, emportant dans un même élan la phalange parisienne entière qui s’investit sans réserve dans cette musique de feu, tutti et soli s’exprimant fièrement sans faiblir. Emporté par le flamboyant flux sonore et rythmique ménagé par les interprètes, une partie du public qui n’y tenait plus a tenté d’applaudir mais a été aussitôt refrénée par un geste discret mais ferme de la main droite du chef qui est resté face à l’orchestre pour lancer la douce mélopée finale de ces Danses aux accents nostalgiques et graves confiée aux cordes, bois et quelques instruments à percussion.

Bruno Serrou

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