mercredi 13 juin 2012

Tcherniakov et Minkowski proposent à Bruxelles un Trouvère de Verdi qui ne cesse de ménager la surprise


Bruxelles, Théâtre de la Monnaie, mardi 12 juin 2012 

Marina Poplavskaya, Scott Hendricks, Sylvie Brunet-Grupposo, Giovanni Furlanetto, Misha Didyk. 

Photo : Bernd Uhlig  / Théâtre de la Monnaie

Volet central de la grande trilogie populaire que Giuseppe Verdi conçut de 1851 à 1853, placé entre Rigoletto et La Traviata, Il Trovatore (Le Trouvère) est de ces ouvrages à la fois le plus conventionnel du point de vue musical et le plus confus quant au livret, à l’instar de la Force du destin (1862-1869). Comme si le compositeur avait voulu faire contrepoids à une intrigue invraisemblable et abscons en concevant une partition puissamment dramatique et au romantisme exacerbé. S’appuyant sur un livret pour le moins confus de Salvadore Cammarano et Leone Emanuele Bardare inspiré de la pièce El trovador du dramaturge espagnol Antonio García Gutiérrez (1813-1884) chez qui Verdi avait précédemment puisé le sujet de Simon Boccanegra, Il Trovatore cumule les situations les plus invraisemblables. La production présentée ce mois-ci au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles, en présence mardi du couple royal de Belgique - ce qui a amené Marc Minkowski à diriger une énergique Brabançonne - est à mille lieux de celle qu'a proposée le Théâtre du Capitole de Toulouse en février dernier, plombée par la mise en scène sans âme de Gilbert Deflo...

Photo : Bernd Uhlig / Théâtre de la Monnaie

Fidèle à lui-même, l’iconoclaste metteur en scène Dmitri Tcherniakov a frappé fort, pour ses débuts au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles. Prenant Le Trouvère de Verdi pour se l’accaparer entièrement, le dramaturge russe n’a pas craint d’obscurcir une intrigue pourtant déjà passablement opaque. Réduisant la distribution vocale soliste à un quintette, après avoir redistribué les rôles manquant, Ines et Ruiz, ainsi qu’un certain nombre d’interventions chorales aux chanteurs de sa production, il situe sa scénographie dans un appartement russe contemporain et déploie l’action tel un jeu de rôles pour adultes qui se termine fort mal, au terme d’un énorme flash-back qui, pourtant, aura longtemps laissé croire que la tragédie n’a pas eu lieu. Il émane de ce spectacle une tension extraordinaire qui va rinforzando jusqu’aux meurtres ultimes commis par le personnage central, le Comte de Luna, emporté par la folie dont la première victime est le vieux Ferrando qu’il tue froidement sans crier gare d’une balle dans la tête. La direction d’acteurs est si éblouissante qu’elle confine au théâtre et, plus encore, au cinéma tant l’intensité, la précision, l’engagement, la justesse du jeu des acteurs-chanteurs sont prodigieux de vérité. Certes, ce jeu de rôles avec flash-back complique plus encore une action et un dénouement déjà terriblement embrouillés à l’origine, avec cette fratrie qui s’ignore et se jalouse jusqu’à ce que la demi-sœur apprenne trop tard au dernier vivant que celui qu’il a tué est son propre frère à qui il a voulu dérober la promise... 

 Scott Hendricks (le comte de Luna) et Marina Poplavskaya (Léonore) - Photo : Bernd Uhlig / Théâtre de la Monnaie

La distribution est très homogène, dominée par les deux femmes, la soprano moscovite Marina Poplavskaya, Léonore éperdue, et, surtout, la mezzo-soprano française Sylvie Brunet-Grupposo, Azucena rayonnante à la voix de bronze pour sa prise de rôle. Face à elles, le baryton texan Scott Hendricks incarne un Luna consistant, géant aux pieds d’argile que la folie détruit progressivement, le ténor ukrainien Misha Didyk est un trouvère au timbre séduisant malgré une faiblesse vocale dans l’aigu, et la basse italienne Giovanni Furlanetto un Ferrando fragile et abusé. Superbe de cohésion, le chœur demeure continuellement invisible, s’exprimant depuis la fosse et l’arrière scène, tandis que l’orchestre de la Monnaie est plus en forme que ces derniers mois. Tous sont de toute évidence conquis par la direction moins chaloupée que de coutume d’un Marc Minkowski particulièrement inspiré qui, pour son premier Verdi, démontre combien il aime de toute évidence une partition dont il tire la quintessence, après un premier tableau légèrement indécis où de légers décalages fosse plateau se font jour  mais disparaissent très rapidement, tandis que le chef français a parfois tendance à s’enflammer dans les passages fortissimo au point d’oublier de temps à autres les chanteurs pour les couvrir, les contraignant ainsi à forcer leur voix. 

Bruno Serrou

Le spectacle est retransmis en direct sur Mezzo et Mezzo Live HD le 15 juin à 20h

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