lundi 25 juin 2012

Soldat funambule et musiciens diaboliques pour l’Histoire du Soldat de Stravinski et Ramuz mis en scène par Jean-Christophe Saïs et dirigé par Laurent Cuniot


Paris, Théâtre de l’Athénée Louis Jouvet, vendredi 22 juin 2012 
 Noëmi Schindler (violon) et Laurent Cuniot (direction)
Composé en 1917 sur un texte de l’écrivain suisse Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947), pour trois acteurs et sept instruments (deux de plus que Pierrot lunaire qu’Arnold Schönberg composera cinq ans plus tard, et sans piano, considérant que l’œuvre était prévue pour une longue tournée qui n’eut finalement pas lieu pour cause d’épidémie de grippe espagnole), l’Histoire du soldat est l’une des pages les plus populaires d’Igor Stravinski (1882-1971). Populaire à plus d’un titre : par son renom, mais aussi par son contenu et ses influences littéraires et musicales, se fondant sur un conte faussement innocent inspiré à la fois du Faust de Goethe et d’un vieux conte russe, et sur une musique faussement populaire, avec ses couleurs rustiques et ses rythmes aux atours de ragtime et de tango.
Contrairement à Pierrot lunaire, dont l’ensemble instrumental doit être caché derrière un rideau selon les indication de Schönberg, Stravinski entendait que les musiciens soient présents sur scène et visibles du public, « combinés avec le théâtre et la narration, ces éléments essentiels à la pièce, en étroite liaison, (devant) former un tout », rappelait Stravinski, qui ajoutait que « dans notre pensée (la sienne et celle de Ramuz), ces trois éléments tantôt se passent la parole alternativement, tantôt se combinent en un ensemble ». 

Cette histoire d’humble soldat violoneux qui vend son âme au diable avec pour enjeu son instrument met naturellement en relation directe musiciens et comédiens. Il suffit d’ajouter quelque figurant et une ballerine pour en tirer une pièce de théâtre musical. Ce qu’a fait avec délicatesse et beaucoup de goût le metteur en scène Jean-Christophe Saïs dans un spectacle présenté la semaine dernière Théâtre de l’Athénée produit par l’ARCAL en coproduction avec TM+, entre autres, et créé en janvier 2011 au Grand-Théâtre de Reims. Saïs a demandé aux instrumentistes et au chef de participer à l’action. Tou se déplacent, conversent, jouent la comédie, tout en jouant avec talent de leurs instruments, singulièrement le chef, Laurent Cuniot, véritable Diabolus ex… musica du spectacle, avec ses cheveux blancs hirsutes qui lui donnent l’allure d’un Léopold Stokowski dans Fantasia de Walt Disney. Outre cette remarquable performance d’acteur-chef d’orchestre, il convient de saluer aussi celle des sept instrumentistes de l’ensemble TM+ qui jouent par cœur une grande partie de la soirée une partition particulièrement virtuose, de Noëmi Schindler au violon jusqu’à Claire Talibart à la percussion, en passant par Laurène Durantel (contrebasse), Nicolas Fargeix (clarinette), Yannick Mariller (basson), André Feydy (trompette) et Olivier Devaure (trombone). 
 Raphaëlle Delaunay (la Princesse) et Mathieu Genet (le Soldat)
Poétiquement mis en lumière par Jean Tartaroli, cosignataire de la scénographie avec Saïs, cette production de l’Histoire du soldat touche, émeut tout en suscitant le rire, donnant à regarder autant qu’à écouter, liant intimement théâtre, danse et musique, chacun des protagonistes participant à la réussite du spectacle de façon quasi organique. Seule réserve qui perdure depuis sa première rémoise, l’exploitation trop longue d’un portique de funambule sur lequel se déplace tout d’abord le soldat, excellemment campé par Mathieu Genet, avant de pendre tristement jusqu’à la fin de la représentation. Le comédien Serge Tranvouez n’est pas réduit à l’immobilité et à la distanciation d’un narrateur, mais participe à l’action, à l’instar de la danseuse Raphaëlle Delaunay, qui campe une féline apparition de la Princesse. Ce spectacle sera repris la saison prochaine, notamment au Grand Théâtre de Provence à Aix-en-Provence.
Bruno Serrou
Photos : DR

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