samedi 28 avril 2012

Le Duo japonais piano/percussion L’iris a réuni à Paris des amis du Conservatoire de Paris pour un enthousiasmant concert monographique Philippe Hurel


Paris, Eglise Saint-Merry, vendredi 27 avril 2012 
 Photo : (c) Gilles Pouëssel
A Paris, la création musicale contemporaine emprunte de multiples voies pour toucher un public qui, s’avère beaucoup plus large et  bigarré que ce que les édiles, décideurs et médias laissent sournoisement entendre. Entre l’Ircam et l’Ensemble Intercontemporain, parmi les plus soutenus, et l’ensemble 2e2m à la périphérie parisienne, il existe des chemins souvent originaux, qui sont dirigés par de jeunes mélomanes entreprenants conquis et convaincus du rôle et de la place importante de la musique de leur temps et qui font tout ce qu’ils peuvent pour que celle-ci touche à son tour les oreilles de l’âge des leurs. Ainsi le Cabaret contemporain, qui va au-devant d’une écoute potentielle de la jeunesse en investissant les lieux où ils aiment à se retrouver, ou bien encore les Rendez-vous Contemporains de Saint-Merry, église des XVIe-XVIIe siècle située au plein cœur de Paris, derrière l’Ircam, qui accueillent le vendredi pour une somme dérisoire un public jeune et particulièrement à l’écoute dans une acoustique précise mais dans une température quasi-polaire pour des concerts de musiciens en début de carrière dans des programmes de musique de notre temps, expérimentale, écrite ou improvisée.
Le « Rendez-vous » d’hier soir donnait carte blanche à une paire de jeunes musiciennes japonaises, la percussionniste Akino Kamiya et la pianiste Yoko Kojiri, qui constituent le Duo L’iris, toutes deux originaires de la région d’Aichi et diplômées du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, où elles se sont rencontrées en 2008. Dans un programme monographique consacré à Philippe Hurel réunissant quatre œuvres composées entre 1997 et 2009, elles ont choisi deux pièces pour le propre instrumentarium et deux partitions pour ensembles pour lesquelles elles ont convié six de leurs amis musiciens ainsi que le compositeur pour qu’il les dirige en personne.

Proposés en ouverture de chacune des deux parties du concert, un duo et un solo ont précédé une pièce d’ensemble. C’est avec Tombeau composé en 1999 à la mémoire du compositeur Gérard Grisey (1946-1998), qui fut un proche de Philippe Hurel, qui programme régulièrement ses œuvres dans les saisons de son propre ensemble Court-Circuit, que le concert a débuté. Cette œuvre d’une douzaine de minutes créée au Shizuoka Hall au Japon le 17 novembre 1999 par deux Japonais, Hiromi Okada (piano) et Hikaru Matsukura (percussion), a été conçue sous le choc de la mort brutale du compositeur Gérard Grisey, annoncée au petit matin gris d’un triste 11 novembre. Comme dans les trois autres œuvres du concert, Hurel alterne deux mouvements vifs aux couleurs scintillantes exaltées par crotales, cloches de vache et sept gongs thaïlandais de toute taille encadrant un émouvant passage d’une douce et tendre mélancolie. « La pièce prit rapidement l'allure d'un rituel, rappelle Hurel dans un texte accompagnant l’enregistrement de l’œuvre paru chez Aeon, et le vibraphoniste se vit attribuer de nombreux instruments supplémentaires comme les cloches de vache, les gongs thaïlandais, les crotales, le tambour de boisé, autant de moyens pour "perturber" le piano sans le désaccorder (contrairement à ce qu)’avait fait Grisey (dans Vortex temporum). Pour la première fois, ma musique ne sera pas objective. J'ai eu une grande difficulté à en calculer le matériau et mon abandon par instant à l'intuition la plus complète n'aurait peut-être pas plu à son dédicataire. Pourtant, c'est bien l'esprit de Gérard qui règne dans cette pièce, elle n'aurait pu se faire sans lui. » Composé en 1997 … à mesure est un sextuor pour piano, flûte, clarinette, violon, violoncelle et vibraphone de treize minutes. Il s’agit d’une œuvre dynamique à la pulsation ferme et décidée, aux élans jubilatoires et aux sonorités scintillantes et cristallines qui la situent dans la séduction sonore de Debussy et, surtout, de Boulez. Dans cette partition qui associe les instruments par affinités de registres, la flûte avec le violon, la clarinette basse et le violoncelle, la percussion et le piano, chaque instrument du duo élargit finement les résonances de l’autre, particulièrement la percussion qui amplifie le piano, dans les deux moments extrêmes de l’œuvre, qui est scindée en son centre par une courte page d’introspection. Ce qu’a parfaitement restitué le sextuor constitué de Valentin Broucke (violon), Askar Ishangaliyev (violoncelle), Marion Constant (flûte), Hidehito Naka (clarinette) et le Duo Iris, l’ensemble étant dirigé avec une jubilation non feinte par Philippe Hurel.
La seconde partie s’est ouverte sur une pièce de huit minutes de 2004-2005, Loops IV. Commande du festival Aujourd’hui Musiques de Perpignan, cette page pour marimba solo se situe dans la continuité des solos instrumentaux que Hurel compose sous le titre générique Loops (Boucles), à l’instar de Luciano Berio et de ses Sequenze. Le compositeur se fonde sur « de petits motifs rythmiques qui se répètent et se transforment peu à peu. Ce sont des formules simples qui, par ajout ou soustraction successifs, finissent par créer elles-mêmes de nouvelles boucles. » Akino Kamiya interprète cette pièce non seulement avec précision mais aussi avec une richesse sonore et un nuancier d’une amplitude impressionnante, jusqu’aux pianissimi les plus éthérés. C’est avec Interstices que s’est conclu le programme. Commande du Concours international de piano d’Orléans 2009 et des Percussions de Strasbourg, cette partition de quatorze minutes pour piano solo et trois percussionnistes se situe bien au-delà d’une œuvre de circonstance. Certes, la virtuosité du piano est grande, mais elle n’est en aucun cas gratuite, car tout ici est musique servie par une orgie de sons, de rythmes, de couleurs et de vie, et le piano sait à la fois s’extraire et se fondre au groupe de percussion, à la façon d’un concerto, voire d’une pièce soliste, tant l’on est souvent surpris, au cours des trois sections vif-lent-vif, de n’entendre qu’un seul timbre instrumental élargi par les harmoniques de quatre résonances… Interstices est une œuvre parfaitement maîtrisée qui a tout les atouts pour un franc succès auprès des pianistes et des percussionnistes. Sous la direction chaloupée de l’auteur, le Duo L’iris renforcé par les percussionnistes Sylvain Borredon et Thibault Lepri en ont tiré l’essence avec gourmandise, délivrant une énergie qui a su réchauffer un auditoire transi de froid dans une église de Saint-Merry ouverte à tout vent et à l’environnement si bruyant que les cris venant à jet continu de l’extérieur se sont avérés souvent gênants.
Bruno Serrou
1) http://rendezvouscontemporains.com

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