mercredi 18 avril 2012

David Kadouch, brillant récital de préfiguration du festival Piano Jacobins de Toulouse au Théâtre de l’Athénée à Paris


Théâtre de l’Athénée, lundi 16 avril 2012
 Photo : DR 
Le festival toulousain Piano aux Jacobins (du nom du cloître érigé au XIIIe siècle par les Frères prêcheurs où est donné l’essentiel des concerts) est une véritable pépinière pour les jeunes artistes du clavier. Les organisateurs de cette manifestation fondée en 1980 par Catherine d’Argoubet et Paul-Arnaud Péjouan qui ont annoncé hier la programmation de leur trente-troisième édition qui se déroulera du 4 au 28 septembre 2012 (1), a présenté lundi à Paris, Athénée Théâtre Louis-Jouvet, un concert de préfiguration de la tournée qu’il effectuera en Chine fin mai-début juin. Reconnu pour son art de la découverte de jeunes talents à l’orée d’une grande carrière, ce festival a porté son dévolu pour ce récital sur le jeune et déjà confirmé pianiste français David Kadouch, qui s’est produit pour la première fois aux Jacobins en 2009, à Toulouse, puis en 2010, en Chine. A 26 ans, ce musicien d’origine niçoise qui a parachevé sa formation à Madrid auprès de Dmitri Bashkirov et s’est perfectionné auprès d’artistes tels Murray Perahia, Maurizio Pollini, Maria-Joao Pires, Daniel Barenboïm, Vitaly Margulis, Itzhak Perlman, Elisso Virsaladze et Emanuel Krasovsly, a déjà largement dépassé le stade de valeur montante pour s’imposer déjà dans le club des grands et des musiciens les plus ouverts aux répertoires les plus divers. Lauréat de l’Adami et de la Fondation Natexis, il s’est fait remarquer par Pierre Boulez pour son ouverture à la création contemporaine et pour son esprit aventureux qui l’incite à la découverte et à la redécouverte de compositeurs et d’œuvres souvent négligés.
C’est un programme russe quasi conforme à celui de son récital toulousain du 22 septembre dernier que David Kadouch a présenté au public de l’Athénée, avec en contrepoint Claude Debussy dont les affinités avec la musique russe sont connues, notamment avec Tchaïkovski et Moussorgski. Le pianiste a choisi d’ouvrir son récital sur le Prélude et Fugue en sol dièse mineur op. 29 de Sergeï Taneïev (1856-1915). Proche de Tchaïkovski, sujet des amours inconditionnelles de la femme de Tolstoï sans même qu’il s’en doute, éminent professeur de composition, mort à la suite d’une pneumonie contractée au cours des obsèques de son élève Alexandre Scriabine, Taneïev est souvent considéré comme le Brahms russe, notamment en raison de son extrême maîtrise du contrepoint, ce qui n’aurait pas été pour lui déplaire tant il admirait son aîné allemand. Excellent pianiste (il créa plusieurs œuvres pour piano de Tchaïkovski), il laisse étonnamment peu de partitions pour piano seul, notamment cet opus 29 de moins de sept minutes. David Kadouch en a donné la quintessence avec une virtuosité naturelle, concentré mais sans forcer le trait, se faisant grave et retenu dans le prélude et volubile dans l’Allegro vivace e con fuoco de la fugue. A peine moins rare et plus virtuose encore, la dixième sonate de Nikolaï Medtner (1880-1951) connue sous le titre Sonata reminiscenza op. 38 n° 1. Préludant aux huit Mélodies oubliées op. 38, composée en 1918, cette sonate en un mouvement qui aurait été inspirée par le poème Souvenir de Pouchkine est d’un lyrisme tour à tour intériorisé et exacerbé, ce que Kadouch souligne non sans une distanciation qui sied à cette œuvre aux confins du pathos. Les doigts glissent sur le clavier comme en apesanteur tout en exaltant des sonorités riches, pleines et colorées. Ce qui se confirme dans les deux préludes de Claude Debussy sur lesquels le musicien a conclu la première partie de son récital, Les fées sont d’exquises danseuses extrait du second Livre dont Kadouch a exalté l’heureuse délicatesse, et Ce qu’a vu le vent d’ouest (Livre I, 7) dont il a magnifié les violentes rafales de ses doigts de magiciens soulevant la houle chromatique.
La seconde partie du récital était entièrement consacrée à l’une des œuvres pour piano les plus célèbres du répertoire russe, les Tableaux d’une exposition de Modest Moussorgski. Cette ample partition de trente-cinq minutes se présente tel un grand poème pianistique en dix saynètes soudées par le superbe thème russe richement harmonisé de la Promenade qui se présente à quatre reprises dans le développement de la pièce. En fait de piano, c’est bel et bien un orchestre symphonique entier que le compositeur russe déploie dans son ouvrage sans équivalent dans le répertoire pour clavier, tant l’évolution harmonique est riche et polymorphe, les résonnances infinies, la palette sonore d’une richesse inouïe. De ses doigts d’airain courant comme en apesanteur sur le clavier, le corps ne bougeant guère bien qu’il s’avère d’une présence indubitable, Kadouch se joue avec entrain et spontanéité des phénoménales difficultés de l’œuvre et réussit la gageure de donner une vie propre à chaque tableau qui semble se présenter sous les yeux de l’auditeur tant le pouvoir de suggestion est prégnant dans cette exécution d’une énergie singulière. A l’issue de cette pérégrination, le musicien est apparu frais comme un gardon, et n’a pas hésité à se lancer dans un bis assez dense, une Romance sans paroles de Mendelssohn dont il s’est joué avec une souplesse de magicien des arpèges staccato sur lesquels se fonde pour l’essentiel la pièce empreinte d’une certaine nostalgie.
Bruno Serrou
1) http://www.pianojacobins.com

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