mercredi 25 avril 2012

Die Walküre de Wagner d’anthologie Théâtre des Champs-Elysées par la troupe du Bayerische Staatsoper et son directeur musical Kent Nagano


Théâtre des Champs-Elysées, mardi 24 avril 2012
 Kent Nagano - Photo : DR
Un an presque jour pour jour après leur extraordinaire Parsifal dans cette même salle, le Théâtre des Champs-Elysées a offert hier l’une des plus belles soirées de concerts de la saison parisienne en accueillant de nouveau les forces artistiques de l’Opéra d’Etat de Bavière dans une autre page de Richard Wagner, la première journée du Ring, Die Walküre. Le public est sorti abasourdi par cette expérience intense et rare lorsqu’il s’agit d’un opéra donné en version concert. Ecouter cette œuvre avec l’orchestre du théâtre qui en a assuré la création sur l’ordre du roi Louis II de Bavière le 26 juin 1870 sous la direction de Franz Wüllner devant un parterre où se trouvaient réunis entre autres Johannes Brahms, Henri Duparc, Judith Gautier, Joseph Joachim, Franz Liszt, Catulle Mendès, Camille Saint-Saëns, mais en l’absence du mentor de l’auteur de l’opéra, est en soi émouvant, même si le Théâtre des Champs-Elysées n’est pas l’Opéra de Munich, et les musiciens de l’orchestre ne sont que les lointains successeurs de ceux qui ont assuré la création, notamment du fameux corniste Franz Strauss, père d’un certain Richard, au caractère bouillonnant.
Actuel directeur musical de l’Opéra d’Etat de Bavière, Kent Nagano et son orchestre de fosse munichois, qui viennent d’achever la première série de représentations de La Walkyrie en leur théâtre (1), ont donné hier une interprétation survoltée mais scrupuleuse et extraordinairement théâtrale de la partition. Le chef d’orchestre américain a indubitablement le sens du drame wagnérien et de sa progression, tant il sait dégager avec subtilité les idées forces et présenter les leitmotive dans leur infinie diversité de couleurs et de sens en fonction du contexte où ils se présentent tout en les inscrivant bel et bien dans leur signification première. Il sait aussi remarquablement exalter la profondeur, l’intimité, la passion des personnages, des situations et des climats tout en sollicitant avec perspicacité la vigueur, la frénésie et l’énergie du flux musical, ce qui lui permet de façonner avec une justesse saisissante les tensions dramatiques et rythmiques, ainsi que le riche nuancier de la palette instrumentale. L’orchestre se déploie avec aisance dans ce flot extraordinairement mobile, avec un élan sonore frénétique, une agilité inaltérable et une tension prodigieuse qui emporte tout sur son passage, l’ensemble des pupitres s’exprimant sans réserve, violons frémissants, altos moelleux, violoncelles onctueux, contrebasses grondantes, bois frétillants, cuivres doués de vies polychromes.  
La remarquable distribution réunie pour ce concert est à quelques variantes près celle des représentations qui viennent de s’achever à Munich. D’où une présence quasi idéale de chacun des protagonistes, la plupart étant emprunts de la direction d’acteur d’Andreas Kriegenburg, metteur en scène de l’actuelle production du Ring de l’Opéra de Bavière. Ainsi, présente à Munich, Anja Kampe est une Sieglinde de feu et de passion exacerbés. L’amante-jumelle, fille de Wälse acquiert avec elle une densité et une vitalité prodigieuses. Cette incarnation extraordinaire repose à la fois sur une voix large, des graves sombres galvanisés par des aigus superbement projetés et une stature d’écorchée vive que l’affection de Siegmund a du mal à rasséréner. Dans ses meilleurs moments, fort nombreux au demeurant, il est impossible d’échapper au souvenir de la merveilleuse Leonie Rysanek dans ce même rôle, leurs Sieglinde étant aussi brûlantes, déchirées, généreuses l’une que l’autre. Face à la soprano allemande, Lance Ryan, qui remplaçait Klaus Florian Vogt titulaire du rôle à Munich, est un Siegmund puissant, parfois un peu trop sonore, mais conquérant et d’une force mâle, capable de notes particulièrement impressionnantes, notamment celles de ses « Nothung », vertigineux.  Thomas Johann Mayer, que le public parisien a découvert en mai 2010 à l’Opéra de Paris dans ce même ouvrage, est l’un des Wotan les plus éclatants de sa génération. Voix sûre et égale, sa présence vocale s’est affermie, et, libéré de la fâcheuse mise en scène de Günter Krämer, le baryton allemand s’impose en dieu tourmenté et singulièrement humain se dissimulant désespérément sous une carapace de guerrier irascible. Mayer vit son personnage de l’intérieur, brossant un Wotan inquiet, troublé, atrabilaire, vindicatif, mais aimant et égaré – la façon dont il interrompt violemment Brünnhilde, sa fille préférée qui l’a humilié, alors qu’elle évoque le glaive qu’il avait forgé pour Siegmund – « Und das ich ihm in Stücken schlug! »  (Et que j’ai brisé en morceaux dans ses mains !) –, est d’une vérité à couper le souffle… Thomas J. Mayer pèse chaque syllabe de son juste poids fondé sur un phrasé d’une suprême musicalité. Ainsi, son monologue du deuxième acte où il revient sur la malédiction d’Alberich et ses conséquences, est d’une densité telle que ce passage souvent fastidieux est passé trop vite. Sa confrontation avec Fricka est un autre grand moment de théâtre, Wotan étant poussé dans ses derniers retranchements par une femme qui est la droiture rigidifiée même et qui le manœuvre non sans un certain sadisme. Passant avec un naturel confondant de l’état d’épouse blessée à celui de femme victorieuse ayant obtenu gain de cause, après être passée par l’humiliation, l’agressivité, le contentement, voix au beau velours d’une puissance naturelle et droite, la Fricka de Michaela Schuster (qui s’est substituée à Sophie Koch, Fricka à Munich) est extraordinairement convaincante. Sur les même cimes que Wotan, puissante et sensible, prodige de musicalité, la Brünnhilde de Nina Stemme est éblouissante. La voix de la soprano suédoise ne souffre d’aucune défaillance, droite, vibrante, riche en harmoniques, charnelle, et sa maîtrise de la scène est totale, comme l’atteste la façon dont elle s’est rattrapée après un faux départ, discrètement mais efficacement rétablie par Nagano, décalage sans doute dû à un regard trop longuement porté sur la partition déposée sur un pupitre trop éloigné – elle est d’ailleurs la seule à avoir jeté de temps à autre un œil sur la partition, peut-être pour se rassurer, remplaçant hier Katarina Dalayman, Brünnhilde à Munich – et plus encore peut-être engourdie par l’émotion. Voix puissante et noire, articulation claire et sans faille, Ain Anger est un impressionnant Hunding. Enfin, les huit Walkyries forment une formidable troupe d’où émergent la Gerhilde de Danielle Halbwachs, l’Ortlinde de Golda Schultz et la Rossweisse d’Alexandra Petersamer. Une soirée comme il en est peu qui laisse espérer un retour rapide de Kent Nagano avec son ensemble munichois, les forces de l’Opéra de Bavière revenant sans lui la saison prochaine, mais avec le jeune chef norvégien Eivind Gullberg Jensen, dans un Fidelio de Beethoven des plus prometteurs, puisqu’il réunira entre autres Jonas Kaufmann, Waltraud Meier et Matti Salminen (2).
Bruno Serrou
1) Cette Walkyrie est reprise en juillet 2012 dans le cycle du Ring mis en scène par Andreas Kriegenburg présenté dans le cadre du Festival de Munich puis en janvier-février et juillet 2013 à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Richard Wagner. Munich reprend également à cette occasion ses productions du Fliegende Holländer, de Tannhäuser, Lohengrin, Tristan und Isolde et Parsifal.  A remarquer qu’il manque curieusement, parmi les opéras ayant accès au plateau du Festspielhaus de Bayreuth, Die Meistersinger von Nürnberg, pourtant créé en 1868 à l’Opéra de Munich…
http://www.bayerische.staatsoper.de/1164--~spielplan~premiere.html
2) 30 octobre 2012.
http://2013.theatrechampselysees.fr/http://2013.theatrechampselysees.fr/

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