dimanche 21 septembre 2014

Le Brahms épique et généreux de l’Orchestre de Cleveland, Franz Welser-Möst et Nikolaj Znaider

Paris, Salle Pleyel, samedi 20 septembre 2014

Franz Welser-Möst et l'Orchestre de Cleveland. Photo : (c) Cleveland Orchestra

L’Orchestre de Cleveland est le plus allemand des orchestres américains. Dans la formation de sa visite annuelle Salle Pleyel, cordes en quantité à un nombre impairs (17-15-11-11-9), trompettes à palettes, la fabuleuse phalange de l’Ohio, l’un des « Big Five » américains a une assise grave des plus ductiles. Fondé en 1918 sous l’impulsion de la pianiste impresario Adella Prentiss Hughes (1869-1950) qui en confia la direction musicale au violoniste chef d’orchestre russo-américain Nikolaï Sokolov (1886-1965), le Cleveland Orchestra a été façonné pour l’essentiel par des chefs et des instrumentistes forgés par les écoles germaniques. En 1933, le chef polonais Artur Rodziński (1892-1958), formé à l’école autrichienne auprès de Josef Marx, Franz Schreker et Franz Schalk, prit la direction de l’orchestre pendant dix ans, jusqu’à l’arrivée en 1943 du Viennois Erich Leinsdorf (1912-1993). Mais c’est à l’un des plus grands directeurs d’orchestre du XXe siècle, le Hongrois George Szell (1897-1970), également formé à Vienne auprès d’un proche de Brahms (Eusebius Mandyczewski) et de Max Reger, que l’Orchestre de Cleveland doit l’essentiel de sa réputation. En un quart de siècle (1946-1970), il en fera l’une des formations symphoniques les plus brillantes au monde. A sa mort, Pierre Boulez, le plus « germanique » des chefs français qu’une admiration réciproque liait à Szell, assurera l’intérim pendant deux ans, cumulant alors les fonctions de directeur musical des Orchestres Philharmonique de New York et Symphonique de la BBC, jusqu’à la nomination de l’Américain d’origine russe Lorin Maazel, à qui Toscanini confia son Orchestre Symphonique de la NBC alors qu’il avait onze ans, qui le dirigera jusqu’en 1982 avant de passer les rênes à l’Allemand Christoph von Dohnányi, petit-fils du compositeur hongrois Ernö Dohnányi aujourd'hui Directeur Lauréat, qui passera le relais en 2002 à l’Autrichien Franz Welser-Möst dont le contrat, a été renouvelé jusqu’en 2018. Beaucoup de musiciens en activité au sein de l'orchestre ont assurément connu George Szell et Pierre Boulez, notamment le premier violon et les deux premiers altistes, tous trois remarquables.

George Szell et Pierre Boulez prenant le thé au JTatsumura Silk Factory's Tea House pendant la tournée de l'Orchestre de Cleveland au Japon en mai 1970. Photo : collection Cleveland Orchestra

Moins de deux semaines après sa démission de son poste de directeur musical de l’Opéra d’Etat de Vienne, connu depuis 1907 et le départ de Gustav Mahler pour ses révolutions de palais, à la suite d’un désaccord avec le directeur artistique de l’un des théâtres lyriques les plus célèbres, le Français Dominique Meyer (voir http://www.wienerzeitung.at/nachrichten/kultur/kulturpolitik/657854_Welser-Moest-wirft-den-Taktstock.html et http://www.profil.at/articles/1438/983/377996/staatsoper-dominique-meyer-diese-beleidigungen), Franz Welser-Möst est apparu en super forme, à la tête de sa fabuleuse phalange, qui confirme ses immenses qualités individuelles et collectives dans un programme entièrement dédié à Johannes Brahms.

Franz Welser-Möst. Photo : DR

Le premier des deux concerts de ce troisième week-end de septembre de la Salle Pleyel a mis en regard la première symphonie et le concerto pour violon de Johannes Brahms. Le son grave et rond de l’Orchestre de Cleveland convient singulièrement aux couleurs de l’orchestration de Brahms, qui vivait assurément la tête dans les timbales. Avec le concerto pour violon et la première symphonie, ce sont deux œuvres créées à trois ans de distance qui ont été proposées samedi soir. Ces deux partitions sont comme autant d’enfants de douleur de leur concepteur : là où le concerto procura à Brahms maints désagréments, notamment de la part de son dédicataire, Joseph Joachim, qui l’a trouvé injouable, obligeant son auteur à quelques modifications techniques, tandis que l’œuvre eut du mal à s’imposer, la symphonie connut une genèse de plus de vingt ans. Il n’en émane pas moins de ces deux partitions un même sentiment de plénitude, malgré des moments plus sombres, comme l’Andante sostenuto de la symphonie, et méditatifs, comme le mouvement lent du concerto. Pourtant, dans l’une comme dans l’autre partition, il ne se trouve rien de tragique et surtout pas une once de pathos, mais au contraire de l’héroïsme romantique et une radieuse sérénité.

Nikolaj Znaider. Photo : DR

Jouant avec une maîtrise de son et d’archet impressionnante qui paraît si naturelle, Nikolaj Znaider a magnifié en toute liberté les ineffables beautés du Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op. 77, gorgé de soleil et d’allégresse. Franz Welser-Möst et l’Orchestre de Cleveland se sont faits davantage que des partenaires du soliste, d’authentiques compagnons enveloppant de leurs timbres délectables un violon enchanteur pour brosser de concert une chatoyante symphonie concertante. Les sonorités fruitées et pleines du violoniste danois d’origine israélo-polonaise ont donné le change à sa silhouette de géant, tenant un petit violon au vernis orangé, le fameux « Kreisler » de Guarneri del Gesù de 1710 aux sonorités de braise exaltées par un jeu ample et serein au vibrato délié exaltant les longues phrases aux amples respirations de Brahms. Difficile d’imaginer après un tel engagement dans une œuvre si exigeante et développée un quelconque bis. Pourtant, le public de Pleyel n’a pas eu à insister longuement pour en obtenir un de Nikolaj Znaider, que rien ne semble devoir fatiguer. Mais il a choisi pour complément du concerto de Brahms un mouvement lent de Partita de Jean-Sébastien Bach, qui a conclu sa prestation dans un climat introspectif de bon aloi.

Franz Welser-Möst et le Cleveland Orchestra. Photo : (c) Cleveland Orchestra

Fruit d’une genèse longue et particulièrement difficile, la Symphonie n° 1 en ut mineur op. 68 a été emportée avec éloquence par un Franz Welser-Möst énergique et virevoltant qui a offert une interprétation à couper le souffle et à qui l’Orchestre de Cleveland a donné la pareille en répondant comme un seul homme à la moindre de ses sollicitations, magnifique de cohésion, de cantabile. Comme sur-vitaminés, tous les pupitres seraient à citer, tant la virtuosité et la fusion ont été absolues. Le chef autrichien a remarquablement mis en évidence le fait que chacun des mouvements de la symphonie de Brahms ne semble jamais naître mais être là de toute éternité, l’auditeur ayant le sentiment d’immiscer son oreille au beau milieu d’un discours dont il n’a pas entendu le début mais qui le saisi dès l’abord, comme le fera plus tard Richard Strauss dans son lied … Morgen… op. 27/4. D’une ampleur épique, l’approche de Welser-Möst s’est imposée par l’unité du discours, l’opulence du phrasé, les tensions tour à tour tendues et domptées, la force conquérante du mouvement initial dont la matière est impérieusement exposée par les timbales, le raffinement du mouvement lent, la sereine et candide poésie du Poco allegretto, surtout côté violons et bois solistes, hautbois et clarinette, qui se répondaient gaiement, la diversité des climats du finale dont la progression s’avère limpide et naturelle en dépit de les structures particulièrement élaborées du morceau, tandis que le thème solennel au cor repris à la flûte sur un tremolo de cordes est exposé avec ductilité. Orchestre admirable de nuances, de précision, de feu et de braise, virtuosité au cordeau, avec des flèches dardant comme des fusées. Le violon solo est d’une beauté évanescente, le hautbois bruit comme une forêt entière, flûte, clarinette, basson, cor, trompette, trombones… Et que dire de ces contrebasses de velours sombre, impressionnantes de couleurs ombrées et de chaleur ?...

Sans doute conscient de la brièveté de son programme, Franz Welser-Möst n’a pas longtemps hésité à lancer son orchestre, enrichi d’une harpiste et de quatre percussionnistes, dans un long bis dont je n’ai pas réussi à deviner ni le titre ni l’auteur, mais qui semble inspiré d’un folklore est-européen recréé par un compositeur de l’ère romantique, parachevant le premier concert de l’Orchestre de Cleveland dans une atmosphère festive et flatteuse pour l’oreille.


Bruno Serrou

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