vendredi 12 septembre 2014

Antoine Duhamel, le compositeur à la silhouette de prophète qui a conçu la musique de la Nouvelle Vague est mort mercredi à l’âge de 89 ans

Antoine Duhamel (1925-2014). Photo : DR

Célébré pour ses musiques de films, Antoine Duhamel est connu des cinéphiles autant que du grand public pour ses chansons et des mélomanes pour ses nombreuses partitions dans lesquelles il aura abordé tous les genres, de la musique de chambre à l’opéra. Il est mort mercredi 10 septembre 2014 dans sa maison familiale de Valmondois dans le Val-d’Oise où il est né le 30 juillet 1925.

Initié très jeune à l’art des sons, ayant baigné dès sa naissance dans un environnement musical, Antoine Duhamel était la musique-même. Il était le cadet d’une fratrie de trois garçons nés de la comédienne Blanche Albane (1886-1975) et du grand écrivain-poète catholique Georges Duhamel (1884-1966), auteur entre autres de Vie des martyrs et de Civilisation où il témoigne des horreurs de la Première Guerre mondiale, Confession de minuit (1920), Chroniques des Pasquier (1933-1945), interdit de publication pendant l’Occupation, connu des mélomanes comme auteur de Dialogues des Carmélites dont Francis Poulenc allait s’inspirer pour son grand opéra éponyme. Formé à la musique à 32 ans, apprenant la flûte et le solfège alors qu’il est chirurgien sur le front, Georges Duhamel organisait chez lui avec ses amis et sa femme, qui « avait une jolie voix », des concerts qu’il dirigeait, principalement des œuvres de Jean-Sébastien Bach et de Richard Wagner, à qui il voue un véritable culte, et allait même signer des critiques musicales dans les colonnes du Figaro à partir de 1939 et écrire pendant la Seconde Guerre mondiale l’essai La Musique consolatrice où il exprime sa passion pour la musique, qui joue un rôle central dans sa vie. « Chez certains hommes la passion de la musique et de la poésie est une défense contre la vie, écrira François Mauriac dans Le Figaro du 22 décembre 1935. Nés sans carapaces, ils marchent dans un nuage d’harmonie, comme des poissons troublent l’eau pour n’être pas découverts. Ainsi Bach et Mozart protègent Duhamel. [...] Humain, ce Duhamel, trop humain, il n’aurait pu supporter la douleur des corps qui souffrent, sans une défense appropriée : la mémoire musicale. »

Georges Duhamel allait donner à ses enfants, dès leur plus jeune âge, une solide formation musicale, qui conditionnera la carrière de compositeur d’Antoine Duhamel.  « Je me souviens quand mon frère Jean déchiffrait avec moi des œuvres de Bach ou de Buxtehude à l’orgue, dira-t-il, d’avoir accompagné ma mère dans des mélodies de Schumann et de Moussorgski, d’avoir joué des opéras. J’ai voulu convaincre mes parents que Verdi valait beaucoup mieux qu’ils ne croyaient. L’influence de mon père est importante quant à la façon dont il concevait la musique telle qu’il l’a notamment exprimée dans La Musique consolatrice. » (1) Ce qui n’a pas empêché la rupture du fils avec le père, lorsqu’il choisit de s’orienter vers la musique dodécaphonique sitôt la fin du second conflit mondial.

Dès l’adolescence, alors qu’il étudie le piano, Antoine Duhamel est fasciné par le cinéma autant que par la musique. Au lendemain de la Libération, il assiste au premier concert d’Olivier Messiaen dont son père s’était occupé alors qu’il était prisonnier tout comme il l’a fait pour André Jolivet. Avec Pierre Boulez, Serge Nigg et Yvonne Loriod, il fréquente la classe d’harmonie de Messiaen, étudie la Musicologie à la Sorbonne et suit les cours de René Leibowitz, qui le formera au dodécaphonisme et lui fera découvrir le jazz. Ami de Pierre Henry, il s’attache également à la peinture dans la mouvance surréaliste. Tout en adhérant à l’avant-garde musicale, il commence à composer pour le cinéma. L’occasion se présente en 1947, lorsqu’il se voit confier la musique d’un film d’Alain Resnais sur le peintre Hans Hartung. « C’était pour moi une sorte d’évasion, reconnaîtra-t-il. Cela me faisait sortir des sentiers les plus académiques du langage dodécaphonique. » (1) Malheureusement, au montage, il s’avèrera que la production n’avait pas assez d’argent pour financer la sonorisation du documentaire, et la musique sera créée à Darmstadt sous la direction de Jean Prodromidès. Au Club d’Essai il écrit un opéra radiophonique de deux heures, alors que les compositeurs de sa génération considèrent le théâtre lyrique comme un genre obsolète. Dans les années 1950, il compose des mélodies en dédiant certaines à Gustav Mahler, alors inconnu en France, l’oratorio La maison des morts qui n’a jamais été joué au grand désespoir de son auteur, un concerto pour alto, un autre pour violon pour sa deuxième femme, Michèle Auclair, un troisième pour piano pour Yves Nat qui resteront longtemps dans ses cartons. Parallèlement, il travaille pour le disque, réalisant des arrangements pour René Leibowitz, qu’il assista lors de son enregistrement des Gurrelieder de Schönberg, ce qui lui permet d’être engagé par André Charlin comme ingénieur du son et de prendre la direction artistique des Discophiles français. Ainsi travailla-t-il avec Yves Nat, Lily Kraus, Marcelle Meyer, Marie-Claire Alain. Il dédie à cette époque à Willy Boskovsky et Lily Kraus la première de ses deux sonates pour violon et piano, une autre pour Yves Nat qui n’a jamais été jouée. Une œuvre à laquelle Duhamel tenait particulièrement, l’Ivrogne ou le Scieur de long d’après une lettre de Charles Baudelaire.

A partir des années 1960, tout en continuant à enrichir son catalogue de musique de chambre, symphonique et lyrique, il se tourne vers le cinéma, qui lui donne une notoriété comparable auprès des réalisateurs à celles de Bernard Herrmann, Nino Rota, Ennio Morricone ou John Williams. « Pour moi, dira-t-il, les musiques de film c’est tout le temps un peu des portraits du réalisateur. » (1) Après l’essai avorté avec Alain Resnais à la fin des années 1940, il devient le compositeur de la Nouvelle Vague. En 1962, il signe la bande son du court métrage Ballade en Camargue de Philippe Condroyer, qu’il retrouvera deux ans plus tard pour Tintin et les Oranges bleues. En 1963 c’est Méditerranée de Jean-Daniel Pollet, sa première partition d’importance pour le cinéma, et la série de télévision le Chevalier de Maison-Rouge de Claude Barma qu’il retrouve en 1965 pour Belphégor ou le Fantôme du Louvre, après le Voleur de Tibidabo de Maurice Ronet et le Grain de sable de Pierre Kast… En 1965, c’est la rencontre avec Jean-Luc Godard pour Pierrot le fou, suivent Made in USA et Week-end. « Godard était le cinéaste de mes rêves, avouera-t-il plus tard. J’étais fasciné par son audace. Moi qui venais de l’avant-garde musicale que j’avais plus ou moins rejetée parce qu’elle me semblait aride et pour des spécialistes, je voyais cet homme qui était lui aussi de l’avant-garde comme un modèle parce qu’il pouvait affronter le grand public tout en l’intéressant. Mais ce rêve est arrivé un peu trop tôt pour moi. » (1) Puis ce fut un premier François Truffaut, Baisers volés en 1968, suivi de la Sirène du Mississipi, Domicile conjugal et l’Enfant sauvage. « Je m’en suis toujours voulu d’avoir l’air de dire du mal de ma collaboration avec Truffaut, avouera-t-il plus tard, parce qu’en vérité j’ai beaucoup d’admiration pour lui. Mais il y a eu entre nous quelque chose qui n’a pas fonctionné. » (1) Après Un Condé d’Yves Boisset, c’est la première collaboration avec Bertrand Tavernier dans Que la fête commence (1974), pour lequel il orchestre l’opéra inédit Penthée de Philippe d’Orléans, personnage central du film, avant la Mort en direct (1979), Daddy nostalgie (1990) et Laissez-passer (2002). Il travaille également pour Yannick Bellon (l’Affût, 1991), Patrice Leconte (Ridicule, 1995), Fernando Trueba (notamment dans la Fille de tes rêves, 1998, et l’Envoûtement de Shanghai, 2004), Marcel Bluwal (Le plus beau pays du monde, 1998)… Il laisse au total plus d’une soixantaine de musiques de film, aux côtés d’une cinquantaine d’œuvres symphoniques et concertantes, d’une vingtaine de pièces vocales solistes, pour chœur et de chambre, une douzaine d’opéras, dont Lundi, monsieur vous serez riche (1969) et Ubu à l’opéra (1974), et six cantates et oratorios parmi lesquels le Concile féerique, Requiem de Jean Cocteau, Leçons de ténèbres du Mercredi saint et un Libera me. En 1999, le Festival d’Ambronay lui avait commandé le motet Dixit Farouche.

Parallèlement à sa florissante activité de compositeur, Antoine Duhamel avait fondé en 1980 l’Ecole nationale de musique de Villeurbanne dans laquelle il entendait faire sauter les cloisonnements. Ouverte au jazz, aux musiques traditionnelles, à la chanson et à la musique baroque, elle sera vite considérée comme une alternative au Conservatoire de Lyon.

Bruno Serrou

1) Les citations de propos d’Antoine Duhamel sont extraites des entretiens de plus de sept heures réalisés par Noël Simsolo dans le cadre de la série Musique Mémoires, production de l’INA et de la SACEM en collaboration avec le ministère de la Culture et de la Communication direction de la Musique, de la Danse, du Théâtre et du Spectacle vivant, http://entretiens.ina.fr/video/Musique/Duhamel

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