lundi 15 juillet 2013

Jordi Savall et Paul van Nevel princes de Saintes

Saintes (Charente maritime), Abbaye-aux-Dames, vendredi 12, samedi 13 et dimanche 14 juillet 2013
 
Saintes, Abbaye-aux-Dames (XIe siècle). Photo : (c) Bruno Serrou

Principale manifestation du genre en Région Poitou-Charentes, le Festival de Saintes est le point de ralliement des grands ensembles vocaux et instrumentaux internationaux illustrant l’histoire de la musique, des origines à nos jours, occidentale et extra-européenne. Il s’agit donc d’un rendez-vous quasi obligé pour musiciens et mélomanes qui s’y côtoient à satiété, l’essentiel de l’activité se déployant au cœur de la multiséculaire Abbaye-aux-Dames. Les concerts s’enchaînent à un rythme soutenu, le public n’ayant le temps de se ravitailler uniquement sur place s’il ne veut pas rater le moindre concert, ce qui lui permet de dialoguer avec les artistes autour des tables réparties dans le parc, jusque tard le soir, où sont données en prime des soirées de jazz. Un lieu sans équivalent de convivialité qui ne désemplit pas, malgré la crise économique. « Le public se fait toujours plus nombreux, se félicitent les directeurs Odile Pradem-Faure et Stephan Maciejewski. Il tend néanmoins à réduire le nombre de concerts. La quantité de pass complets est réduite de moitié, et le festivalier moyen assiste à 6 ou 8 concerts sur les 35 qui leur sont proposés, à raison de quatre par jour. Mais nous ne pouvons pas baisser les prix, obligés que nous sommes de nous autofinancer pour moitié. » Le Festival de Saintes n’est que la partie immergée d’un iceberg, puisque à sa décade de juillet, il convient d’ajouter l’activité à l’année de la même association qui assure la programmation et la gestion de l’Abbaye-aux-Dames, dont le budget global est de 2,2 millions d’euros, dont 450.000 euros pour la production artistique, alors que la part du festival s'élève à 434.000 euros. A l’instar de la plupart des institutions musicales, les subventions, en provenance essentiellement de la Ville de Saintes puis de l’Etat, mais aussi du département et moins encore de la région, ont subi une réduction de 100.000 euros en 2013.
Festival de Saintes 2013, Abbaye-aux-Dames. Jordi Savall (à gauche) et l'ensemble Hespérion XXI. Photo : (c) Bruno Serrou
La 43e édition du festival s’est ouverte vendredi sur un événement attendu depuis 1991 : le retour sous les voûtes de l’abbatiale du XIe siècle de Jordi Savall. Le gambiste catalan a présenté avec son ensemble Hespérion XXI à six cents spectateurs chanceux qui l’ont accueilli tel une pop’ star un programme consacré à l’empire ottoman et ses musiques séfarades, grecques, arméniennes et turques. Un programme a priori complexe et suscitant une écoute particulièrement attentive, qui a laissé l’auditoire ébahi, et si d’aucuns attendaient le musicien dans son répertoire d’il y a vingt ans, le temps pourtant dilaté passant à la vitesse de l’éclair, le public médusé en a redemandé avec tant d’insistance que Savall et son ensemble ont ajouté deux bis, sans pour autant le rassasier.
 
Un moment de pur ravissement qui ne se renouvellera pas au concert suivant, qui a réuni sur des instruments anciens le Quatuor Edding et des musiciens de l’Orchestre des Champs-Elysées dans le symphonique Octuor pour cordes et vents de Franz Schubert, sauvé par la remarquable clarinettiste Nicola Boud, tandis que le cor naturel cumulait les pains et le premier violon sonorités aigres et attaques approximatives, a contrario de Christine Busch, qui a donné dans le concert suivant de la Partita n° 2 et de la Sonate n° 3 de Jean-Sébastien Bach sur violon baroque des interprétations de braise.
 
Festival de Saintes 2013, Abbaye-aux-Dames. Philippe Herreweghe et le Jeune Orchestre Atlantique. Photo : (c) Bruno Serrou
 
Toujours sur instruments d’époque, cette fois de la fin du XIXe siècle, la Symphonie n° 1 de Gustav Mahler interprétée par le Jeune Orchestre Atlantique (JOA), qui réside en l’abbaye et travaille avec des chefs de renom, particulièrement Philippe Herreweghe, mais aussi Joos van Immerseel, Christophe Coin, Hervé Niquet, Marc Minkowski, David Stern, Louis Langrée et Jérémie Rohrer entre autres. Les jeunes musiciens, qui viennent des quatre coins du monde, ont répondu avec fougue à défaut de nuances à la direction vigoureuse Philippe Herreweghe. Réunis dans le cadre de six à huit stages par an répartis sur une centaine de jours, avec le soutien de la Formation professionnelle de la Région Poitou-Charentes et avec le soutien de l’Université de Poitiers, où ils sont étudiants en Master Musique, ces musiciens en cycles de perfectionnements sont si épris de musique qu’ils assistent assidûment à tous les concerts du festival. C’est ainsi que, mon oreille journalistique furetant la moindre conversation, j’ai pu surprendre quelques mots de la voisine de pupitre, Salomé Rateau, du premier violon solo du JOA, Alexander Janiczek, qui, durant la répétition générale, racontait-elle, avait cassé la chanterelle de son fabuleux Guarnerius del Gesù. Il avait alors emprunté le violon de sa partenaire et lui avait confié le soin de changer la corde de son inestimable instrument. « Il était si content, disait-elle à une amie avant le début du concert de la mi-journée, qu’il m’a dit que si cela recommençait durant le concert du soir, il me confierait de nouveau son Guarnerius pour en changer la chanterelle et que je pourrais le jouer jusqu’à la fin du mouvement. Ce serait extraordinaire, n’est-ce pas ? » Et, la chance souriant à la téméraire, c’est précisément ce qui est arrivé aux deux-tiers du mouvement initial. L’on vit alors le visage de la jeune femme s’épanouir, tandis qu’elle installait le corps de la perle des violons sur son épaule et posait avec délicatesse pour la première fois son archet sur la gracile corde de mi… L’acoustique assez sèche de l’abbatiale n’a pas brouillé la polyphonie dense et serrée de l’écriture mahlérienne, si bien que l’on regrette qu’Herreweghe ait marqué une longue pause entre les deux derniers mouvements, ce qui a annihilé le violent contraste voulu à cet endroit par le compositeur, qui entendait ménager un impressionnant effet de surprise chez l’auditeur.
 
Festival de Sainte 2013, Auditorium de l'Abbaye-aux-Dames. Natacha Bartosek (à gauche) et l'Ensemble de jeunes voix Aposiopée. Photo : (c) Bruno Serrou
 
L’Ensemble Sequenza 9.3 de Catherine Simonpietri a déçu malgré un programme bien construit dans le répertoire vocal contemporain, brillant dans O Sacrum Convivium d'Olivier Messiaen et le Stabat Mater de Krzysztof Penderecki, et frustrant dans le Sanctus de Thierry Escaich et surtout l’admirable Nuits d'Iannis Xenakis. Remarquable travail en revanche de Natacha Bartosek avec son Ensemble de jeunes voix Aposiopée dans de délectables chants moraves de Leoš  Janáček, d'une tenue et d'une fraîcheur exemplaires.
 
Festival de Saintes 2013, Abbaye-aux-Dames. Paul van Nevel (au centre) et le Huelgas Ensemble. Photo : (c) Bruno Serrou
 
Un grand moment d’extase pure attendait le public dimanche, le programme monographique consacré au compositeur Renaissance Claude Lejeune (v.1530-1600), qui fut le protégé de Guillaume d’Orange et du duc d’Anjou, somptueusement conçu et exécuté par Paul van Nevel et son Huelgas Ensemble. Fidèles du Festival de Saintes, le chef musicologue belge et les douze membres, chanteuses et chanteurs, de l’ensemble sont trop rares en France et leur extraordinaire talent qui n’a d’égale que l’homogénéité remarquable de leurs voix et leur musicalité exceptionnelle associé à un sens de la polyphonie la plus alambiquée d’une exigence et d’une perfection sans pareils, ont donné de cette musique d’une expressivité et d’une richesse ahurissantes des interprétations au cordeau d’une intelligence et d’une subtilité hors du commun. Pour interpréter cette musique du temps et de l’espace, les chanteurs et leur chef, placés sur une estrade implantée au milieu du public, ont joué de la spatialisation, changeant autant dispositif et effectif, de cinq à douze voix (sopranos, mezzo-sopranos, contre-ténors, ténors, barytons, basses par deux), et alternant styles, modes d’élocution et langues (du latin au vieux français en passant par l’Italien), mêlant en un savant dosage liturgie, spiritualité, naturalisme, sentiments (amour, béatitude, extase, langueur, nostalgie, supplique, douleur) avec un naturel confondant, ne brusquant jamais l’audition tout en contrastant couleurs et expressions.
 
Saintes, Abbaye-aux-Dames. Photo : (c) Bruno Serrou
 
Les voix lumineuses des femmes ont enluminé les voûtes de l'abbaye, rehaussées par les harmoniques des voix masculines, des contre-ténors aux basses, et les treize chansons et psaumes polyphoniques a capella d'une extrême difficulté d’exécution et à l’écriture souvent en canon où la mort est omniprésente, souhaitée, attendue ou subie mais toujours ressentie comme une libération, des interprétations bouleversantes de vérité. Une seule et infime réserve, la chanson Quando li gallo chiama la gallina (Lorsque le coq appelle la poule) que l’on eut aimée plus vive et spontanée, à l’instar de ce que font dans cette même page Dominique Visse et son Ensemble Clément Janequin. 
 
Bruno Serrou
 

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