mercredi 3 juillet 2013

CD : Pour les 50 ans de sa fondation par Marius Constant, l’Ensemble Ars Nova publie chez l’Empreinte digitale la "Symphonie déchirée" de Luc Ferrari qu’il a créé en 2000


Luc Ferrari (1929-2005) est l'une des figures majeures de la musique du dernier demi-siècle. Il est aussi l’une des plus impénétrables et souveraines. Associé à Darmstadt, Karlheinz Stockhausen, Luigi Nono, Luciano Berio, Henri Pousseur et John Cage, bouleversé par Déserts d’Edgard Varèse en écoutant la création de l'oeuvre à la radio en 1954 et qui l’incite à rejoindre Pierre Schaeffer, Ferrari est l’un des pionniers de la musique concrète au début du Groupe de Recherche Musicales à Paris (GRM), où il s’imposa comme un véritable artiste parmi d’excellents chercheurs, tant il fait preuve  d’une ouverture d’esprit rare dans le monde de la musique, d’une sensibilité propre à créer un univers musical personnel dans lequel l’esprit, la sensualité, le réalisme sonore le plus extrême, les capacités analytiques ludiques, les préoccupations sociales, la fascination pour l’ambiguïté et l’amour de la vie sont des éléments importants et inspirant. En 1982, il fondait la Muse en circuit, studio de composition électroacoustique et de création radiophonique qu’il dirige jusqu’en 1994, avant de lancer son propre home-studio qu’il nomme Atelier post-billig… Quelle que soit la radicalité de ses intuitions et de ses concepts, la musique de Luc Ferrari, à travers une centaine de partitions, garde une pérenne qualité à la fois grisante et séductrice.

Luc Ferrari (1929-2005). Photo : DR

Preuve en est la Symphonie déchirée, que publie l’Empreinte digitale, éditeur qui, depuis sa fondation dans les années 1980, a toujours mené une politique artistique loin des sentiers battus, refusant tout académisme pour s’engager librement et en toute indépendance dans la création et les formes nouvelles, autant musicales que littéraires. Ecrite pour dix-sept instruments (flûte, hautbois, clarinette, clarinette basse, basson, saxophone, trompette, trombone, piano, deux percussionnistes, deux violons, alto, deux violoncelles, contrebasse), la Symphonie déchirée est une suite de huit mouvements avec interludes. Commencée en 1994, l’œuvre a subi plusieurs modifications suscitées par des remises en question personnelles du compositeur, avant d’acquérir sa forme définitive en 1997. L’enregistrement que publie l’Empreinte digitale a été réalisé à Douai en 2007 par l’Ensemble Ars Nova dirigé par Philippe Nahon, qui avaient donné la création de l’œuvre en septembre 2000 à Radio France.

Philippe Nahon. Photo : DR

Chaque mouvement a une instrumentation différenciée et aborde des questions compositionnelles et esthétiques distinctes. Comme l’écrivait Luc Ferrari dans sa préface, « cette symphonie est une sorte de balancement entre la révolte et la volupté, entre réalise et abstraction, entre mouvement impulsif et formaliste. » La richesse stylistique de l’écriture instrumentale, la finesse de l’orchestration, le sens aigu du rythme, l’alliage subtil des timbres instrumentaux et des sons enregistrés, amplifiés et mémorisés (sons de la rue, voix-off en allemand et français, etc.) immergent l’auditeur dans une musique vertigineuse comme venue d’un autre monde. Il convient d’ajouter la répulsion de l’auteur pour tous les racismes, les nationalismes, et, de façon générale, pour toutes les puretés. Le titre de chaque partie reflète la personnalité du compositeur, sensuel, ludique, sensible, subtil, réfléchi, spontané : Pénétration harmonique (« une pénétration lente et tranquille »), Jeu des objets (« le silence est une sorte de personnage au même titre que l’objet »), Dualité (« deux monologues superposés comme deux personnages parlant en même temps de deux choses différentes »), Parole déchirée (« allusion aux sentiments, à l’émotion »), Jeu de timbreJeu de reflets (« reflets du soleil (…) sur l’eau et sous l’eau »), Les cloches de Huddersfield (« mémoire de cloche progressivement troublé par les sons mémorisés d’un déchirement terriblement dramatique et de désespérance »), Déchirure (« Moi, là-dedans, je suis déchiré »), ce dernier mouvement « laissant cette grande symphonie sans fin… » (1).

Ars Nova. Photo : DR

Cette grande partition de plus d’une heure est remarquablement interprétée par l’Ensemble Ars Nova et Philippe Nahon qui en proposent une version de référence qu’il faut absolument découvrir, écouter et réécouter à satiété. En complément du CD, l’éditeur propose dans la même pochette un DVD réalisé pendant les répétitions qui ont précédé l’enregistrement, ainsi qu’un entretien avec Philippe Nahon et une discussion réunissant des membres d’Ars Nova et la compositrice Brunhild Ferrari, épouse du compositeur. Un superbe objet pour qui souhaite découvrir l’un des compositeurs les plus singuliers de sa génération.

Bruno Serrou

CD l’empreinte digitale EDVD733 (62mn22s)

1) Les citations sont tirées de l’analyse qu’a faite Luc Ferrari de sa Symphonie déchirée.

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