samedi 19 mai 2012

Dietrich Fischer-Dieskau, le baryton du XXe siècle, est mort


Dietrich Fischer-Dieskau, le plus grand chanteur de lieder de l’histoire de la musique, est mort hier, vendredi 18 mai, à Berg (Bavière), dix jours avant son quatre vingt septième anniversaire. Sa disparition a été annoncée par un communiqué de son épouse, la soprano hongroise Julia Varady.
La carrière de cet artiste hors norme est l’une des plus impressionnantes qui se puissent concevoir, par sa durée, par la quantité, la qualité et l’extrême exigence de son répertoire, par le nombre impressionnant des enregistrements qu’il laisse. Parcours exceptionnel d’un homme exceptionnel qui a toujours su conjuguer excellence et ouverture. Commencée en 1943, achevée en 1992, sa carrière de chanteur-humaniste épris de littérature allemande aura été l’une des plus riches et fécondes du XXe siècle, traversant un demi-siècle et trouvant une pérennité à travers ses élèves. Remettant inlassablement son ouvrage sur le métier, il restera pour ses interprétations par leur extraordinaire intellectualisation, leur extrême musicalité, un sens singulier du verbe, une façon prodigieuse de creuser le texte, un extrême raffinement de la diction. Pour lui, le mot avait autant de puissance que la musique. C’est pourquoi, qualifié de spécialiste du lied, il maîtrisait un répertoire qui couvrait une vaste période, de Heinrich Schütz à Wolfgang Rihm, chantait volontiers cantates et oratorios, et comptait beaucoup plus de rôles d’opéra que quantité de chanteurs italiens, français et espagnols connus pour être des spécialistes du théâtre lyrique. « Nombre de chanteurs ont en tout et pour tout cinq ou six rôles dans lesquels ils excellent, me disait le baryton Matthias Goerne en 2008, tandis que Dietrich Fischer-Dieskau était remarquablement bien formé au répertoire du théâtre lyrique. Ce qui comptait pour lui c'était l’articulation, le phrasé, la musicalité, mais pas la technique, qui n’était pas à ses yeux une question centrale. Avec lui, c’est davantage penser la musique, l’interprétation, le sens, la projection de la phrase vers le public. » La mezzo-soprano Christa Ludwig me confiait en 1993, en riant : « Je me souviens du Italienisches Liederbuch de Hugo Wolf avec Fischer-Dieskau. Lorsque je suis arrivée au studio, avec Daniel Barenboïm qui nous accompagnait, nous nous sommes retrouvés avec joie, nous sommes dit « On y va ! »... Le technicien nous a seulement demandé de faire un essai de voix et une balance avec le piano. Lorsqu’il nous a proposé une répétition, nous lui avons répondu : « Pourquoi ? »...  Et boum, nous avons fait le cycle sans nous arrêter, c’est-à-dire dans les conditions du « live ». »
Fils d'Albert Fischer, pasteur et proviseur, et de Dora von Dieskau, institutrice, né à Berlin le 28 mai 1925, Dietrich Fischer-Dieskau est fasciné dès sa prime enfance par la poésie de Goethe et de Schiller qu'il déclame dans la cour de son école. A neuf ans, il se tourne vers l'étude de la musique par l'entremise de sa mère, qui l’emmène au concert. La musique est une longue tradition familiale puisque, en 1742, son aïeul Carl Heinrich von Dieskau commandait à Jean-Sébastien Bach la Cantate des Paysans BWV 212. Attiré par la littérature, il s'adonne au théâtre en amateur et devient récitant. Mais il est enrôlé dans la Wehrmacht. Prisonnier de guerre, il est incarcéré par les troupes américaines en Italie. Il y fait ses débuts de chanteur dans une œuvre de Brahms devant ses coreligionnaires.

Pourtant, dès 1942, son professeur Georg Walter décelait des aptitudes sigulières chez le jeune homme de 17 ans qui entreprend alors de déchiffrer les cantates de Bach au piano tout en commençant l'étude du lied. Ses aptitudes vocales le conduisent à travailler sa voix de baryton lyrique, capable des nuances les plus délicates, bien qu'il soit plus attiré par les rôles de ténor héroïque. Il donne son premier concert avec le Winterreise de Schubert, sous le bombardement de Berlin en 1942. En 1945, il entreprend de nouvelles études à l’Académie de Musique de Berlin, où il est élève de Hermann Weissenborn. Deux ans plus tard, il enregistre son premier Schubert, le Winterreise pour la Radio In American Sector (RIAS) de Berlin. L’année suivante, il fait ses débuts à l’Opéra de Berlin dans le rôle du Marquis de Posa du Don Carlos de Verdi, ce qui lui vaut un engagement sur le champ dans la troupe de ce théâtre où il rejoint Anton Dermota, Lisa della Casa, Irmgard Seefried, Christa Ludwig, Paul Schöffler, Sena Jurinac, Martha Mödl, etc. En 1949, il épouse la violoncelliste Irmgard Poppen, qui décèdera en 1963 (en 1978, il se remariera avec la soprano Julia Varady). 
Sa carrière prend son essor en 1950 à la suite de sa rencontre avec Wilhelm Furtwängler au festival de Salzbourg, lors d’une audition. Subjugué, le grand chef allemand le dirige l’année suivante dans les Lieder eines farhenden Gesellen de Mahler. Furtwängler l’invite par la suite pour Un requiem allemand de Brahms en 1951, Tristan und Isolde en 1952 et la Passion selon saint Matthieu de Bach en 1954, tandis que Pablo Casals le reçoit au Festival de Prades où il chante le Voyage d’hiver de Schubert. Cette même année 1954, il débute à Bayreuth en Wolfram de Tannhäuser, avant d’y être deux ans plus tard Amfortas dans Parsifal. En 1957, il entre dans la fameuse troupe de l’Opéra de Vienne. Son Wotan dans l’Or du Rhin avec Karajan au Festival de Salzbourg, son Falstaff à Vienne dans la mise en scène de Luchino Visconti, son Robert Storch de l’Intermezzo de Richard Strauss, son Wozzeck dirigé par Böhm, l’Elégie pour un jeune poète de Hans Werner Henze, son Lear qu’Aribert Reimann compose pour lui sont autant de jalons dans le domaine lyrique. Benjamin Britten lui écrit la partie baryton du War Requiem qu’il crée en la cathédrale de Conventry en 1962, et, l’année suivante de sa Cantata misericordium. Parmi ses créations, des œuvres de Samuel Barber, Ferruccio Busoni, Luigi Dallapiccola, Gottfried von Einem, Wolfgang Fortner, Karl Amadeus Hartmann, Ernst Krenek, Witold Lutoslawski, Siegfried Matthus, Wolfgang Rihm, Igor Stravinski, Michael Tippett, Isang Yun… En 1985, il avait enregistré quelques trois mille lieder d’une centaine de compositeurs, dont l’intégralité des pages pour voix d’homme de Brahms, Liszt, Mahler, Schoeck, Schubert, Schumann, Strauss, Wolf, etc.
Ces dernières années, Dietrich Fischer-Dieskau se vouait à ses autres passions, l’enseignement, la musicologie, la direction, l’écriture et la peinture.
Bruno Serrou
Photos : DR 

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