jeudi 29 décembre 2011

Maria-Paz Santibañez et Lydie Solomon, deux pianistes chantant en castillan

Jeudi 22 et mercredi 28 décembre 2011
Paris, "Chez Moi" (Xe arrond.) et Théâtre de l'Ile Saint-Louis Paul Rey (IVe arrond.)


                                           Maria-Paz Santibañez et Lydie Solomon - Photos : DR                                         

Hier mercredi, c'est en un lieu privilégié et singulièrement convivial qu'un public particulièrement attentif était convié. Pianiste chilienne d'origine italienne vivant depuis longtemps en France, disciple de Claude Helffer dont elle prépare actuellement la publication des Cahiers d'analyse inédits, Maria-Paz Santibañez s'est  définitivement imposée cette année parmi ses pairs avec un disque en tout point remarquable - et remarqué par la presse unanime - paru en janvier dernier. Disque qu'elle a consacré aux Etudes d'interprétation de Maurice Ohana (1913-1992), compositeur français d'origine espagnole né au Maroc. Depuis septembre dernier, Maria-Paz Santibañez organise chez elle, en fin d'après-midi du vingt-huitième jour de chaque mois, un "Concert Chez Moi" (1), où elle met son salon qui peut accueillir une trentaine d'auditeurs et son piano gracieusement à disposition de tout interprète de talent qui souhaite rôder un programme ou présenter live son nouveau disque ; récitals qui se terminent dans la convivialité autour d'un verre de vin chilien. Ce mercredi, entre deux jours de fêtes de fin d'année, elle s'est réservé une soirée en avant-première de la parution courant 2012 chez Leopaz de son troisième CD qu'elle a intitulé La caja mâgica (La boîte magique) qui réunit cette fois des œuvres de compositeurs sud-américains, les Chiliens Pedro Humberto Allende, Mauricio Arenas-Fuentes et Miguel Farías, les Péruviens Celso Garrido-Lecca et Enrique Iturriaga, et l'Argentin Alberto Ginastera. "Un  parcours en musique du sud de l'Amérique latine, de 1920 à nos jours, précise la pianiste, aux résonances proches de la France avec des œuvres éditées et/ou composées et/ou jouées en première en France..." C'est sur cinq des Doce Tonadas (1918-1922), de Pedro Humberto Allende (1885-1959), l'un des compositeurs chiliens majeurs du XXe siècle admiré par ses aînés, comme Claude Debussy, Florent schmitt et Federico Mompou, que la pianiste a ouvert son programme. Dans les Tonadas aux élans populaires au caractère lent ou modéré dont s'inspire  Allende tout en intégrant sa propre personnalité, Maria-Paz Santibañez restitue la générosité et la chaleur, se libérant ainsi peu à peu de ses appréhensions suscitées par la fatigue due à une grippe. La deuxième pièce présentée a donné son titre au nouveau disque de la pianiste, La caja mâgica, dont l'auteur, Mauricio Arenas Fuentes (né en 1964), était présent dans la salle. Guitariste chilien vivant à Paris depuis 1976, il a été l'élève de Gérard Castagné et de Katori Makino, sa "boîte magique" est alerte et bigarrée, sans marque folkloriste tout en étant portée par un souffle fort engageant. La troisième œuvre du concert à figurer sur le disque est la plus complexe et novatrice. Elle est signée d'un autre Chilien né cette fois au Vénézuela, en 1983, Miguel Farías, élève de Michael Jarrell, Luis Naón et Eric Daubresse au Conservatoire de Genève, ville où il vit actuellement. Farías a également travaillé à l'Ircam en 2010 et 2011 dans le cadre d'une commande Tremplin créée par l'Ensemble Intercontemporain. Son Impulso pour piano qui fait appel à un aléatoire "contrôlé", est le seul morceau que Maria-Paz Santibañez a joué avec partition. Joué de belle façon, oubliant sa fatigue pour se lancer avec flamme et conviction dans cette œuvre prometteuse qui a dérouté une partie du public et subjugué l'autre. A l'écoute de cette exécution impressionnante, l'on ne peut qu'attendre avec impatience de la part de la pianiste qu'elle programme Archipel IV de Boucourechliev, les Klavierstücke de Stockhausen et le Macrocosmos de George Crumb... Ces trois Chiliens étant marqués par la musique française ou s'étant plus ou moins formés en France, c'est logiquement que Maria-Paz Santibañez a mis la musique qui court dans ses propres veines en regard de celle du pays où elle a choisi de vivre, plus particulièrement avec celle de Claude Debussy, qui a imprimé son emprunte sur la musique du XXe siècle en son ensemble. La pianiste a conforté les impressions ressenties lors de son récital en la cathédrale Saint-Louis-des-Invalides voilà un an, confirmant ainsi combien elle a d'affinité avec l'univers debussyste, dont elle souligne la densité du chant pour effacer l'immatérialité des évocations des Préludes, donnant à la Terrasse des audiences du clair de lune et, surtout, à Ce qu'a vu le vent d'ouest une densité concrète et dynamique, les doigts courant avec souplesse et légèreté sur le clavier tout en suscitant des sonorités fermes et charnues. Avant de conclure sur l'Ile joyeuse du même Debussy, Maria-Paz Santibañez a joué les neuvième et sixième Etudes d'interprétation, "Contrepoints libres" et "Troisième pédale", d'Ohana, sur son quart de queue  Kawaï personnel fort bien réglé mais moins ample et rond que le grand queue de concert sur lequel elle a enregistré le recueil entier, mais considérant le volume de la pièce dans laquelle elle se produisait, son quart de queue remplissait largement sa tâche, sans jamais saturer.

Autre récital, cette fois dans un théâtre de poche, le Théâtre de l'Ile Saint-Louis Paul Rey (2), guère plus grand que celle du récital ci-dessus, celui proposé par la jeune française d'origine coréenne Lidye Solomon, au parcours atypique. Enfant prodige, elle a en effet commencé l'étude du piano à deux ans, donné son premier récital à dix ans, avant d'entrer à 14 ans au CNSMDP d'où elle est sortie quatre ans plus tard avec sept premiers prix... tout en se lançant dans des études de gestion dans l'une des plus grandes écoles de commerce françaises, l'Essec, d'où elle sort pourvue d'un MBA (Master in business administration) en 2006, et en se produisant comme actrice de cinéma et sur scène comme chanteuse. Cet éclectisme singulier atteste certes d'une tête bien pleine mais qui n'empêche pas une authentique sensibilité, du moins si l'on en croit son récital, à la fois dense, riche et varié, mais dont l'atmosphère générale a été un peu perturbée par une voix off présentant à l'auditeur les étapes successives d'un parcours à travers l'Espagne des XVIIIe, XIXe et XXe siècles, de Barcelone à Cadix, en passant par Séville, Madrid et Malaga et jusqu'aux... Caraïbes. Intitulé Eldorado I, à l'instar du CD paru en 2011 chez Intrada, ce récital présage d'une suite qui s'annonce sous la forme d'une trilogie dont le prochain volet sera entièrement consacré à l'Amérique latine. En ouverture de programme, Lydie Solomon a donné sur un quart de queue Blüthner au médium métallique le deuxième Prélude du premier volume du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach, qu'elle joue l'air de rien, le geste simple et délié suscitant un contrepoint limpide, avant de brosser sobrement mais avec ductilité une neuvième Sonate de Domenico Scarlatti transcrite pour piano par Enrique Granados, suivie d'un Fandango d'Antonio Soler. Aussi convaincante et vraie a été sa lecture de pages de Granados, Albéniz, Falla, tandis que le Sacro-Monte de Turina et le triptyque Cordoba-Gitanerias-Malagueña du Cubain Ernesto Lecuona (1895-1963) se sont avérés particulièrement festifs. Reste à espérer que Lydie Solomon persiste dans sa carrière de musicienne pour laquelle elle possède tous les atouts en choisissant d'oublier sa casquette de femme de marketing, pour prendre définitivement conscience qu'elle est une artiste, pas un produit.
Bruno Serrou

(1) Réservations : concertschezmoi@gmail.com 
(2) Ce récital sera suivi en ce même théâtre d'un deuxième volet, du 5 janvier au 3 février, et d'un troisième, les 9 et 10 février. www.theatre-ilesaintlouis.com 

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