jeudi 21 mai 2026

Résurrection convainquante par l’Opéra de Bordeaux de "La Montagne noire" d’Augusta Holmès

Bordeaux (Gironde). Opéra national de Bordeaux / Auditorium Henri Dutilleux. Mardi 19 mai 2026 

Augusta Holmès (1847-1903), La Montagne noire
Photo : (c) Frédéric Desmesure

Soirée hors du commun mardi 19 mai Auditorium Henri Dutilleux de Bordeaux avec une recréation française sous la houlette du Palazzetto Bru Zane par l’équipe de lOpéra National de Bordeaux sous l’impulsion de son directeur général, Emmanuel Hondré, d’un ouvrage créé à l’Opéra national de Paris en 1895 et non repris depuis en France. La Montagne noire de la compositrice française Augusta Holmès (1847-1903), également auteur du livret 

Augusta Holmès (1847-1903), La Montagne noire
Photo : (c) Frédéric Desmesure

En cette période où l’on commence à découvrir tout un répertoire jusqu’à présent systématiquement négligé, celui conçu par les femmes, généralement présentes dans l’histoire de la musique en tant que sœurs, épouses ou égéries de compositeurs, il était judicieux de s’attacher à l’une des compositrices françaises les plus en vue et représentatives de son temps, Augusta Holmès, connue comme auteur du cantique de Noël Trois anges sont venus ce soir composé en 1884, contemporain de son opéra La Montage noire. Née le 16 décembre 1847 à Paris, où elle est décédée le 28 janvier 1903, célébrée en e son vivant, d’origines finno-irlandaise, naturalisée française en 1879, elle commença ses études musicales à la mort de sa mère, refusant la présence d’un piano au domicile familial, bien que fréquentant les milieux culturels, particulièrement littéraires, au point d’avoir pour parrain Alfred de Vigny (1797-1863) qui lui dédie  L’Esprit pur dans son recueil de poèmes Les Destinées. Installée à Versailles avec son père, elle y fréquente les milieux littéraires et musicaux, notamment le salon du musicien professeur de chant Guillot de Sainbris (1820-1887), ce qui lui permet de chanter et de faire de la musique de chambre, et de rencontrer Charles Gounod, Ambroise Thomas et Camille Saint-Saëns, qui la demandera en mariage à deux reprises… Excellente pianiste, elle étudie également le chant, l’orgue et la peinture, tandis que sa beauté inspire de nombreux peintres, à commencer par Henri Regnault (1843- 1871). Mais c’est la rencontre de Gioacchino Rossini qui s’avère déterminante, ce dernier l’encourageant à s’engager plus avant dans la musique. Chantant ses propres mélodies en s’accompagnant au piano, elle devient l’élève de César Franck et, consciente « de l’indifférence qui accueille les œuvres des femmes compositeurs », elle publie ses premières partitions sous le pseudonyme d’Hermann Zenta. A 22 ans, elle est à Munich pour assister à la création de l4Or du Rhin de Richard Wagner aux côtés de Franz Liszt, qui reconnaît en elle d’extraordinaires talents et se lie la même année 1869 au poète Catulle Mendès (1841-1909), alors époux de Judith Gautier (1845-1917). Aimant la France plus que tout, elle compose pendant la guerre de 1870-1871 le chant patriotique Vengeance !, et l’ode Dieu sauve la France. En 1975, elle devient l’élève de Franck et l’année suivante elle est à Bayreuth pour l’inauguration du palais des Festivals, et elle se rend à Tribschen pour y rencontrer Wagner, dont l’influence musicale allait imprégner la totalité de sa propre création et, à son exemple, ira jusqu’à écrire elle-même les textes de ses œuvres, à commencer par sa première symphonie, intitulée Roland furieux, composée en 1876 mais qui ne sera créée qu’en 2019, à Londres. En 1880, le poème symphonique Les Argonautes remporte à Paris un vif succès, qui permet la création d’un autre poème symphonique, Irlande, où elle vante sa terre d’origine, avant de composer deux autres pièces du genre, le premier d’ordre mythologique, Andromède, le second patriotique, Pologne. En 1888, elle compose l’ode symphonique célébrant la France Ludus pro Patria d’après un tableau de Puvis de Chavannes (1824-1898) et, pour le centenaire de la Révolution française, une monumentale Ode triomphale pour l’Exposition universelle de 1889 pour trois cents musiciens et neuf cents choristes. En 1890, en réponse à une commande de la ville de Florence elle conçoit l’Hymne à la Paix. A sa mort, le 28 janvier 1903, elle laisse plus de trois cents mélodies, sept poèmes symphoniques, trois symphonies dramatiques, de la musique de chambre, des pages pour piano, quatre opéras complets auxquels il convient d’ajouter cinq autres livrets d’opéras en trois et quatre actes.  

Augusta Holmès (1847-1903), La Montagne noire 
Photo : (c) Frédéric Desmesure

Drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux, La Montagne noire est le quatrième des opéras d’Augusta Holmès, après Astarté, Lancelot du lac, tous deux de 1870, et Héro et Léandre (1875), trois ouvrages restés inédits. Ce dernier opus scénique, créé onze ans après sa composition, a fait de son auteur la troisième femme à voir l’un de ses ouvrages lyriques créé à l’Opéra de Paris, après Elisabeth Jacquet de La Guerre (1665-1729) avec Céphale et Procris (1694), et Louise Bertin (1805-1877) avec La Esmeralda (1836). Ouvrage entièrement conçu en 1884, livret et musique, par Augusta Holmès, créé le 8 février 1895 sous la direction de Paul Raffanel au palais Garnier, première œuvre de compositrice à y entrer, La Montagne noire conte la naissance du Monténégro en 1657 issu de tensions entre les mondes chrétien et musulman. Mêlant amour et héroïsme, le fond de l’histoire illustre une tradition orientale qui consiste à l’union de deux hommes par un serment qui fait d’eux des frères devant Dieu, quitte à se sacrifier l’un pour l’autre. La partition réunit six rôles solistes, des chœurs antagonistes de Monténégrins chrétiens et de Turcs musulmans, soldatesque et esclaves. Mirko (ténor), l’un des vainqueurs monténégrins, abandonne son frère d’arme Aslar (baryton) ainsi que sa propre femme, Helena (soprano) au profit de la belle esclave turque Yamina (soprano) pour qui il sacrifie épouse et patrie, ce qui suscite le courroux sa belle-mère, Dara (mezzo-soprano), et l’angoisse d’Aslar, qui rattrape les amants en fuite et essaye de convaincre Mirko de recouvrer la raison. Ce qui suscite le courroux de l’esclave turque et la réaction de son amant, qui provoque son proche ami en duel. Pendant le combat, l’arme d’Aslar tombe au sol, Yamina s’en saisi pour poignarder Aslar, puis s’enfuit tandis que les soldats chrétiens tentent de l’attraper. Mirko rejoint Tamina avec qui il mène une vie dissolue. Retrouvé par Aslar, qi tente vainement de le convaincre de retourner auprès des siens, et finit par trucider son ami avant de se donner la mort. Tandis que les Monténégrins reviennent vainqueurs des Musulmans le Père Sava bénit les corps des amis réunis dans la mort et la victoire des Chrétiens.

Augusta Holmès (1847-1903), La Montagne noire
Photo : (c) Frédéric Desmesure

J’avoue d’entrée et très humblement que l’’impact de la découverte sur moi a été moindre que celui que j’ai éprouvé lors de la première audition à Montpellier de l’opéra qui lui est contemporain, Sigurd d’Ernest Reyer crée en 1884 au Théâtre de La Monnaie de Bruxelles. Reprenant certains éléments de la production de l'Opéra de Dortmund (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) créée en 2024, le metteur en scène, Dominique Pitoiset, a choisi de mettre en abime l’action de cette montagne comme s’il s’agissait de séances d’enregistrement en vue d’une édition discographique (l’œuvre a d’ailleurs été captée dans cette perspective pour un coffret CD à paraître fin 2026-début 2027 pour le label du Palazzetto Bru Zane), au point que les spectateurs ont eu au début un doute quant à savoir si l’action avait bel et bien commencée., tandis que des figurants manient micros, lumières (réalisées par Christophe Pitoiset)  et costumes d’Emma Gaudiano accrochés à des cintres au fond du praticable fait d’estrades sur trois niveaux, qui aura disparu dans la seconde partie du spectacle pour laisser la place à un plateau nu bientôt recouvert d’un tapi de sol et de coussins. Placé sous la direction enthousiaste et ciselée de Pierre Dumoussaud, l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine a brillé par son homogénéité, sa vitalité et sa polychromie, servant la partition dans toute sa puissance et ses accents âprement dramatiques associant de loin en loin Berlioz, Wagner et Bizet, tandis que la distribution était dominée par les hommes, le magnétique ténor Julien Henric (Mirko), l’excellent baryton Tassis Chrstoyannis (Aslar), et la basse Guilhem Worms (le père Sava). Côté femmes, une brillantes soprano Hélène Carpentier et une vaillante mezzo-soprano Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Helena). L’héroïne de l’ouvrage, Yamina, était campée par la soprano Aude Extrémo la bien nommée, tant sa voix, singulièrement large et solide, use, voire abuse des extrêmes au risque de détimbrer dans les transitions de registres et surtout à hurler dans son registre aigu qui en devient strident et met à mal les tympans les plus fragiles. Il y en a qui aiment, beaucoup, d’autres qui contestent, en nombre équivalent, comme l’a démontré l’accueil mitigé de la cantatrice durant les saluts. Le Chœur de l’Opéra National de Bordeaux, excellemment préparé par Salvatore Caputo, a largement prouvé ses qualités dans une partition qui lui donne maintes fois l’occasion de briller.

Bruno Serrou

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire