Paris. Théâtre des Champs-Elysées. Piano 4 étoiles. Mardi 5 mai 2026
Récital Nelson Goerner mardi soir au Théâtre des Champs-Elysées dans le cadre de Piano 4 Etoiles, allant crescendo dans la conception des œuvres, commençant un peu dans le brouillard avec une Toccata en ut mineur BWV 911 de Johann Sebastian Bach noyée sous les pédales, comme s’il s’agissait d’un arrangement de Ferruccio Busoni, suivie de la Sonate en ut mineur D. 958 de Franz Schubert où l’éminent serviteur du Viennois Goerner a alterné des moments d’une intense luminosité et des plages étonnamment plus atones. En seconde partie des Valses nobles et sentimentales de Maurice Ravel d’une grande portée poétique avant trois merveilleuses pièces extraites du Livre IV d’Iberia d’Isaac Albéniz, Málaga, Jerez et Eritaña, d’une puissance évocatrice exceptionnelle
Assister à un récital de Nelson Goerner est toujours un moment privilégié, un véritable fête, autant pour l’esprit que pour les oreilles. Le pianiste argentin est la musique incarnée. Même lorsque l’on n’est pas forcément d’accord avec ses choix d’interprète dans des programmes toujours extrêmement élaborés. Ainsi, le récital qu’il vient de donner au Théâtre des Champs-Elysées dans le cadre des concerts Piano4étoiles. En première partie de récital, deux œuvres en ut mineur marquées par la mélancolie conçues par deux compositeurs germaniques distants de moins d’un siècle, la seconde partie marquée par la danse, mettant en regard deux créateurs du XXe siècle très proches l’un de l’autre, nés à quinze ans de distance, séparés par la chaîne des Pyrénées mais réunis à Paris et puisant tous deux leur inspiration dans la tradition espagnole.
Nelson Goerner a commencé par Johann Sebastian Bach (1685-1750) et sa Toccata en ut mineur BWV 911. Œuvre de jeunesse du futur cantor de Leipzig, il s’agit de la deuxième des sept partitions du genre composées à Weimar entre 1709 et 1712, selon l’ordre établi lors de leur publication au début du XIXe siècle. Conçue en six mouvements, les deux adagios centraux étant suivis d’une fugue, le tout avec une écriture virtuose avec des passages emplis de fioritures extravagantes et d’échelles fulgurants, mais aussi empreinte d’une certaine mélancolie mais sans nostalgie. Mais se dégageant de l’esprit du clavecin, Nelson Goerner a tiré de son clavier l’essence-même du piano dans toute sa magnificence, usant à l’excès des pédales, plongeant l’œuvre dans un brouillard de sons, rattachant ainsi cette partition de jeunesse pensée pour le clavecin dans la tradition romantique, comme s’il s’agissait en fait de préluder à l’œuvre suivante, la première sonate de la trilogie ultime de Franz Schubert (1797-1828), la dix-neuvième, en ut mineur D. 958, composée en septembre 1828, deux mois avant sa disparition, à l’instar des Sonates D. 959 et D. 960, publiées en 1839 avec une dédicace à Robert Schumann ajoutée par l’éditeur Anton Diabelli alors que son auteur pensait à Johann Nepomuk Hummel (1778-1837), proche de Beethoven. C’est d’ailleurs à ce dernier que l’on pense à l’écoute de l’œuvre, avec son élan passionné, ses déchaînements non exempts d’une certaine brutalité. Cela dès les premières mesures où est exposé un premier thème puissant, fébriles que Goerner expose avec une force pénétrante, d’autant plus impressionnante que le pianiste en souligne le contraste avec un second thème particulièrement rêveur et tendre sous ses doigts, qui en magnifie les aspects tour à tour funèbres et héroïques. Tandis qu’au contraire, l’Adagio qui suit reste dans cette interprétation du pianiste argentin manque légèrement d’altérité entre détachement et affliction, qui perdure dans le Scherzo (Menuetto) où Goerner se fait si intériorisé qu’il en atténue les contrastes abrupts tout en enluminant le trio. Le finale, pourtant singulièrement virtuose, s’écoule avec une simplicité éblouissante, Goerner en restituant le tourbillon lugubre entrecoupé de somptueux moments de répit, qui sortent ce finale de son côté désespérément terrifiant, le mouvement se faisant finalement plus paradisiaque que macabre.
Rien ne
pouvait être plus opposé que les deux parties de ce récital. Du moins sur le
papier. Car, en vérité, l’œuvre de Ravel est en fait davantage un hommage à la
Vienne de Schubert qu’à celle de la dynastie des Strauss. En outre, il se sera
avéré que les deux cahiers de danses choisis par Nelson Goerner étaient emplis
d’alternances de rythmes festifs et de douleur contenue. Hommage à Schubert
donc, les Valses nobles et sentimentales
de Maurice Ravel ont été composées pour le piano en 1911, créées sans nom d’auteur
le 8 mai de cette même année par Louis Aubert, leur dédicataire, sont au nombre
de huit, la dernière annonçant la puissance et le tragique de La Valse que le compositeur avait
esquissée dès 1906 sous le titre Wien (Vienne)
mais achevée qu’en 1919, tandis qu’il avait orchestré les Valses nobles dès 1912 pour un ballet intitulé Adélaïde ou le langage des fleurs. Nelson Goerner en a donné une
interprétation brillante, aux rythmes enlevés, emplie de mystère et de magie sonore,
aux nuances enchanteresses, les valses
les plus délicates et les plus doucereuses s’avérant délicieusement fruitées et
les nuances exquises (les cinquième valse), suscitant une vraie jouissance auditive.
Quant à l’épilogue, il s’est éteint dans le silence empreint d sensualité et une
chaleur communicatives. C’est avec trois volets de la suite Iberia d’Isaac Albéniz que se concluait
le récital. Ecrit entre 1905 et 1909, ce recueil de douze pièces pour piano est
subdivisé en quatre cahiers de trois œuvres, chacun étant dédié à une pianiste
spécifique. Le quatrième livre proposé par Nelson est dédicacé à l’épouse du
critique musical Pierre Lalo (1866-1943), qui abhorrait Maurice Ravel. Les trois pièces de ce Livre IV évoquent les réminiscences d’autant de lieux
précis, la ville de Malaga, au sud de
la péninsule ibérique, Jerez, cité
médiévale du sud de l’Andalousie aussi appelée Xérèz, et, à travers une auberge
du nom d’Eritaña, la métropole de Séville, rendue
musicalement célèbres par les opéras de Mozart, Rossini et Bizet. Nelson
Goerner a donné de ces pages une lecture passionnante, puissante, virevoltante,
festive, parfois mélancoliques et introverties, ouvrant à chaque accord une
infinité de paysages, de parfums et de rythmes, au point de faire regretter le
fait de ne pas avoir programmé la totalité des douze volets d’Iberia, dont il a su pénétrer les
arcanes avec une sensibilité et un sens de la narration transcendants. Pour
conclure, et en restant dans l’évocation et dans le même élan que les œuvres de
la seconde partie du concert, il a donné deux œuvres célèbres, un Prélude de Claude Debussy, avant de
revenir au climat de la première partie, avec un Intermezzo de la maturité de Johannes Brahms.
Bruno Serrou




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