vendredi 16 décembre 2016

Owen Wingrave de Benjamin Britten met au pied du mur les jeunes chanteurs de l’Académie de l’Opéra de Paris

Paris. Opéra-Bastille. Amphithéâtre. Jeudi 24 novembre 2016

Benjamin Britten (1913-1976), Owen Wingrave. Photo : (c) Julien Mignot / Opéra national de Paris

Rare en France, malgré son retour en 2013 à l’Opéra de Strasbourg et en 2014 à Nancy et à Toulouse, avec The Turn of the Screw dans ce dernier cas, Owen Wingrave de Benjamin Britten n’avait pas été donné à Paris depuis 1996, sur la scène de l’Opéra-Comique, mais en français et dans une production de l’Opéra de Paris.

Benjamin Britten (1913-1976), Owen Wingrave. Photo : (c) Julien Mignot / Opéra national de Paris

Donnée cette fois en anglais, sa langue originale, les représentations données en novembre d’Owen Wingrave ont donc constitué sa véritable création parisienne. Cet opéra en deux actes est le pénultième ouvrage scénique du compositeur britannique. Composé au tout début des années 1970, il résulte d’une commande de la chaîne de télévision BBC Two, qui le diffusa pour la première fois le 16 mai 1971. Deux ans plus tard, le 10 mai 1973, à l’expiration du contrat d’exclusivité de la BBC et peu avant la création de l’ultime Mort à Venise, Owen Wingrave est porté à la scène par le Royal Opera House Covent Garden de Londres avec la même distribution que celle réunie par la télévision. Reflet de l’antimilitarisme virulent de Britten, pacifiste si convaincu qu’il devint objecteur de conscience, cet ouvrage, à l’instar du War Requiem op. 66 de 1961, dénonce l’aveuglement des militaires et l’inutilité des carnages suscités par les conflits armés, cela dans le contexte de la Guerre du Viêt-Nam. Le livret est centré sur le conflit au sein de la famille Wingrave à la longue tradition soldatesque entre un héritier qui n’entend pas endosser l’uniforme et sa propre famille, qui le suspecte de lâcheté et l’accule à la mort, après que sa promise l’ait mis au défi de s’enfermer pour la nuit dans une chambre hantée dans le but de prouver son courage. Cet argument engendre un débit musical vif et dramatique, avec une vocalité à prédominance de récitatif, tandis qu’un orchestre réduit mais relativement fourni en cordes et percussion, avive le lyrisme, les non-dits et la détermination du héros.  

Benjamin Britten (1913-1976), Owen Wingrave. Photo : (c) Julien Mignot / Opéra national de Paris

Owen Wingrave a été écrit pour des chanteurs proches du compositeur ou forgés à sa création pour avoir participé de longues années au festival qu’il avait créé au milieu des années 1940 à Aldeburgh, tels le ténor Peter Pears en général Wingrave, Janet Baker en Kate Julian, ou Sylvia Fisher en Miss Wingrave. Pour la jeune troupe de chanteurs en résidence de formation à l’Académie de l’Opéra national de Paris, voilà qui présentait un véritable défi. Surtout dans la mise en scène ad minima de Tom Creed, qui se contente de faire bouger les chanteurs qu’en avant et en arrière, et la scénographie écrasante d’Aedin Cosgrove formée d’un imposant mur de parpaings grisâtres troué d’une seule porte, tandis que le plateau est encombré de rapaces empaillés se substituant à la galerie de portraits de la famille Wingrave au cours d’une longue soirée trop arrosée. Seules le lumières bien réglées par le même Cosgrove donnent du relief à cette action, projetant de belles ombres chinoises sur le décor. Dans le rôle-titre, le ténor polonais Piotr Kumon impose une réelle noblesse, relevant avec hauteur l’accusation de lâcheté que lui confère sa famille. Le Russe Mikhaïl Timoshenko est un solide Spencer Coyle, le ténor corse Jean-François Marras est un Lechmere solide et puissant, mais le ténor espagnol Juan de Dios Mateos Segura ne convainc pas en Général Wingrave, et pas d’avantage en narrateur. La soprano camerounaise Elisabeth Moussous révèle d’importants moyens mais elle manque encore de maturité pour le personnage implacable qu’est Miss Wingrave. En revanche, la soprano serbe Sofja Petrovic impressionne en Mrs Coyle par sa plénitude vocale, sa présence scénique, l’émotion qui émane de sa personne. Timbre sombre mais un peu monochrome, la mezzo-soprano égyptienne Farrah El Dibany est une Kate Julian troublante, tandis que le rôle de Mrs Julian est trop peu significatif pour qu’il soit possible de juger des qualités de la soprano française Laure Poissonnier.

Benjamin Britten (1913-1976), Owen Wingrave. Photo : (c) Julien Mignot / Opéra national de Paris

Placé sur les gradins publics de l’amphithéâtre côté cour, l’Orchestre Ostinato complété des cordes de l’Académie dirigé tout en souplesse et en sensibilité par un fin connaisseur de la musique de Britten, le chef britannique Stephen Higgins, a rendu avec allant et rigueur les atmosphères d’une partition riche en couleurs et en contrastes.

Bruno Serrou 

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