jeudi 28 janvier 2016

Dmitri Tcherniakov revisite Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch à l’Opéra de Lyon

Lyon. Opéra National de Lyon. Samedi 23 janvier 2016

Dimitri Chostakovitch (1908-1975), Lady Macbeth de Mzensk. Klare Presland (Aksinia) et Ausrine Stundyte (Katerina Ismaïlova). Photo : (c) Jean-Pierre Morin

La direction de braise de Kazushi Ono et la mise en scène modérée de Dmitri Tcherniakov, quoique prenant quelque liberté avec l’œuvre, donnent toute la dimension tellurique et barbare de l’hallucinant Lady Macbeth du District de Mzensk de Dimitri Chostakovitch.

Dimitri Chostakovitch (1908-1975), Lady Macbeth de Mzensk. Peter Hoare (Zinovyi), Ausrine Stundyte (Katerina Ismaïlova) et Vladimir Ognovenko (Boris). Photo : (c) Jean-Pierre Morin

Chaque production de Lady Macbeth du District de Mzensk, second opéra de Dimitri Chostakovitch (1906-1975) après Le Nez, constitue en soi un véritable événement. En effet, cet opéra, qui est l’un des plus grands du XXe siècle aux côtés de ceux d’Alban Berg, Giacomo Puccini, Arnold Schönberg ou Richard Strauss. Il aura fallu attendre 1989 pour voir cet opéra sulfureux contemporain de Lulu de Berg programmé en France, à Nancy, et 1992 pour son entrée à l’Opéra de Paris.

Dimitri Chostakovitch (1908-1975), Lady Macbeth de Mzensk. Ausrine Stundyte (Katerina Ismaïlova) et John Daszak (Sergueï). Photo : (c) Jean-Pierre Morin

Tirée d’une nouvelle de Nicolaï Leskov, l’intrigue conte l’histoire scabreuse de la jeune épouse d’un riche marchand, Katerina Ismaïlova, aussi monstrueuse que la Lady Macbeth du drame de William Shakespeare et de son adaptation par Arrigo Boïto pour Giuseppe Verdi. L’héroïne de Chostakovitch tue son beau-père, Boris, qui la harcèle, et son mari, Zinovi, par amour pour l’un de leurs ouvriers, Sergeï, qui la déleste de son ennui, avant d’être arrêtée avec lui et d’être condamnée au bagne sur la route duquel elle se suicide en entraînant sa rivale Sonietka dans la mort. De cet être apparemment effroyable, Chostakovitch a fait le jouet d’un environnement cauchemardesque qui le conduit à une satire sociale qui a suscité la vindicte de Staline autant que la violence érotique exacerbée par une musique violente, sarcastique, singulièrement suggestive. Le dictateur, après avoir assisté à une représentation en 1936, fera publier un article au vitriol dans la Pravda intitulé « Le chaos remplace la musique » qui conduisit à l’interdiction de l’opéra jusqu’en 1974.

Dimitri Chostakovitch (1908-1975), Lady Macbeth de Mzensk.  Ausrine Stundyte (Katerina Ismaïlova) et John Daszak (Sergueï). Photo : (c) Jean-Pierre Morin

Pour l’entrée de Lady Macbeth du District de Mzensk à son répertoire, l’Opéra de Lyon a choisi une production venue de l’English National Opera, révision d’un spectacle né à Düsseldorf en 2008. Réputé iconoclaste, surtout après sa conception de Dialogues des Carmélites de Francis Poulenc à l’Opéra de Munich qui a récemment suscité l’ire des héritiers du compositeur et lui a valu en octobre dernier une condamnation de la Cour d’appel de Paris interdisant la distribution de la vente en France du DVD, Dmitri Tcherniakov apparaît étonnement sage, tout en prenant une grande liberté avec le texte qu’il adapte à sa propre conception de l’œuvre. Sa surprenante réserve a le mérite d’éviter d’en rajouter quant au sujet comme de la musique qui en disent déjà beaucoup, le metteur en scène russe évitant ainsi toute redondance. Dans son décor unique de froids bureaux années 2000 éclairé par des néons défectueux, Tcherniakov situe l’action dans une entreprise d’e-commerce, avec informatique et chariots élévateurs et non plus en rase campagne au XIXe siècle, tandis que Katerina Ismaïlova dispose de son propre espace où elle vit entourée de tapis orientaux vêtue de costumes traditionnels colorés, tandis que son environnement porte des vêtements de notre temps. Mais le machisme est le même qu’au XIXe siècle. Un réserve cependant, l’acte final perd de sa force et de sa signification, car au lieu du grand espace de toundra et de lac noir où l’héroïne entraîne sa rivale qui dilue la folie meurtrière de l’héroïne et forme un déchirant contraste entre la violence de la première partie de l’œuvre et la tristesse glabre de son ultime tableau, le metteur en scène enfermant les bagnards dans une cellule étriquée et crasseuse où Katerina trucide froidement son adversaire avant de se faire massacrer par ses gardiens.

Dimitri Chostakovitch (1908-1975), Lady Macbeth de Mzensk. Ausrine Stundyte (Katerina Ismaïlova). Photo : (c) Jean-Pierre Morin

Austrine Stundyte campe une Katerina fulgurante, à la fois solide, volontaire, fragile respirant l’ennui et exaltée par la passion qui atteint une densité ahurissante. Face à elle, le Boris de Vladimir Ognovenko n’est pas assez virulent et libidineux, Peter Hoare est un mari légitimement falot, John Daszak est un amant brut de fonderie, coq prétentieux mais à la voix peu sûre et trop tendue. En revanche, Jeff Martin (la Balourd miteux), Gennady Bezzubenkov (le Pope), Clare Presland (Aksinia) et Michaela Selinger (Sonietka) sont parfaits, à l’instar du Chœur de l’Opéra de Lyon. Dans la fosse, porté par la direction brûlante de Kazushi Ono, l’Orchestre de l’Opéra de Lyon se donne sans compter dans cette partition flatteuse dans laquelle tous ses musiciens prennent un plaisir évident à s’exprimer, servant avec précision jusqu’aux plus infimes détails.


Bruno Serrou

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