jeudi 18 juin 2015

Retravaillé par son auteur, Michaël Levinas, l’opéra "la Métamorphose" s’impose définitivement Théâtre de l’Athénée avec Le Balcon

Paris, Festival Manifeste de l’Ircam, Théâtre de l’Athénée, mercredi 17 juin 2015

Michael Levinas (né en 1947), la Métamorphose. Production Le Balcon/Ircam. Photo : (c) Meng Phu - Le Balcon

Créé avec succès le 7 mars 2011 à l’Opéra de Lille (1), son commanditaire, la Métamorphose est, après la Conférence des oiseaux en 1985, Go-gol en 1996 et Les Nègres en 2004, le quatrième opéra de Michaël Levinas. La musique de cette Métamorphose est si sombre, qu’elle ne fait aucune concession à la lumière. Tant et si bien que cet opéra en un acte de soixante-dix minutes au sujet grave, avec cet homme victime d’une métamorphose en hideux cancrelat qu’il découvre à son réveil et que sa famille qu’il aime profondément et pour laquelle il a tout sacrifié abandonne et laisse mourir avec dégout, est d’un tragique accablant. Les huit chanteurs (contre-ténor, soprano, trois barytons, deux mezzo-sopranos, basse)  et l’ensemble de quinze instrumentistes (violon, alto, violoncelle, deux contrebasses, flûte, cor, trompette, trombone, claviers Midi, piano, guitare électrique, deux percussionnistes, harpe), sont enrichis d’une partie électronique dense et raffinée réalisée à l’Ircam par Benoît Meudic.

Michael Levinas (né en 1947), la Métamorphose. Production Le Balcon/Ircam. Photo : (c) Meng Phu - Le Balcon

Six mois après la belle réussite de la création du Petit Prince d’après Antoine de Saint-Exupéry, à Lille (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/12/avec-le-petit-prince-michael-levinas.html), Michaël Levinas fait de nouveau l’actualité avec une nouvelle production de la Métamorphose, ouvrage qu’il a adapté de la nouvelle éponyme de Franz Kafka. Le compositeur a retravaillé sa partition avec la participation de ses interprètes dans la perspective de cette nouvelle production présentée au Théâtre de l’Athénée dans le cadre du Festival ManiFeste de l’Ircam (2), l’œuvre apparaît plus dense, variée et moins systématique, l’usage qui apparaissait excessif à la création du glissando descendant étant moins prégnant. 

Michael Levinas (né en 1947), la Métamorphose. Production Le Balcon/Ircam. Photo : (c) Meng Phu - Le Balcon

Toujours précédée du prologue Je, tu, il, jeu de phonèmes finement mis en scène, l’éclairage se focalisant pour cette reprise sur les seules lèvres rouges des quatre protagonistes, la première partie de la Métamorphose ménage toujours la surprise, tandis que le dernier quart d’heure est d’une grande intensité. Divisé en cinq madrigaux séparés par deux ritournelles, une psalmodie, deux chants d’amour, un chant de mort, une musique « du mille-pattes », un préambule et conclu sur un postlude, ce grand nocturne de soixante-dix minutes découle de la même préoccupation de Levinas dans son premier opéra, La Conférence des Oiseaux, la dimension animale du monde instrumental. Quant à la voix, celle du personnage central victime de la métamorphose, le représentant de commerce Gregor Samsa, elle se veut ni totalement humaine ni parfaitement animale, ce qui est rendu possible par l’appoint particulièrement soigné de l’électronique sur la voix de sopraniste, « un accord par note, chaque accord étant arpégé, et chaque note de l’arpège sculptée selon sa courbe propre. Ombres et retards, vie intérieure de la voix comme polyphonie » (Michaël Levinas).

Michael Levinas (né en 1947). Photo : (c) Ircam

Cette nouvelle production est placée sous l’égide de l’équipe Le Balcon, ensemble qui met un terme (provisoire ? définitif ?) à sa résidence Théâtre de l’Athénée, qui ferme ses portes plus d’un an en raison de travaux de rénovation et de mise en conformité aux normes de sécurité, alors que cette association de compositeurs, musiciens, ingénieurs du son et informaticiens se trouve en ce moment dans une mauvaise passe financière qui l’incite à formuler un appel aux dons (3). « Créée à Lille, la Métamorphose est entièrement repris pour cette nouvelle production dont nous maîtrisons les tenants et aboutissants, me disait Maxime Pascal lors d’une interview en février dernier. Nous produisons, et coproduisions avec l’Ircam, mais nous sommes leaders du spectacle, et si l’électronique a bien été réalisée à l’Ircam, nous reprenons aussi cette partie, et reconcevons le dispositif de diffusion en lien avec l’idée que nous nous faisons de l’œuvre. Du coup, tous les aspects artistiques, musique, mise-en-scène, électronique, son, sont conçus par le même noyau. »

Michael Levinas (né en 1947), la Métamorphose. Production Le Balcon/Ircam. Photo : (c) Meng Phu - Le Balcon

Pour le rôle central de ce opéra, Michael Levinas avait fait appel dès la conception de son opéra à l’un de ses fidèles interprètes, Fabrice di Falco. Pour cette reprise, la voix du contre-ténor est confinée à l’informatique, tandis que le rôle est tenu sur scène par l’excellent Rodrigo Ferreira, à qui le vidéaste Benoît Simon fait faire par projections interposées d’incroyables acrobaties. A ses côtés, tous les rôles sont parfaitement tenus par de jeunes chanteurs, qui se fondent avec naturel dans l’efficiente direction d’acteur de Violeta Zamudio, à commencer par Elise Chauvin, sœur de Gregor, Camille Merckx, leur mère, Vincent Vantyghem, leur père, mais aussi Sydney Fierro, Florent Baffi, Virgile Ancely et Anne-Emmanuelle Davy. Dirigé avec allant et onirisme par Maxime Pascal, Le Balcon, qui joue sur un praticable monté en fond de scène dissimulé par un léger rideau, est clair et homogène, ménageant de chaudes sonorités, moins sombres que celles de l’Ensemble Ictus qui donna la création de l’œuvre à Lille, mais tout aussi rutilantes.

Bruno Serrou

1) La captation de cette création est disponible en CD chez Aeon (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2012/05/cd-indispensable-temoignage-de-la.html), enregistrement qui a été récompensé d’un Grand-Prix de l’Académie du Disque lyrique en 2012

2) Cette production sera reprise le 25 septembre prochain par le Festival Musica de Strasbourg Cité de la musique et de la danse, et le 4 décembre 2015 à Colombes (L’Avant-Seine)



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