vendredi 28 novembre 2014

Deux femmes, Olga Neuwirth et Marzena Komsta, crient leur haine de laguerre à l’occasion du centenaire du premier conflit mondial

Paris, Amphithéâtre de la Cité de la Musique, lundi 10 novembre 2014

Maudite soit la guerre (1914), film d'Alfred Machin (1877-1929) illustré par Olga Neuwirth (née en 1968) avec sa partition A Film Music War Requiem (2014). Photo : DR 

Du 8 au 17 novembre, la Cité de la Musique et la Salle Pleyel ont présenté une deuxième série de concerts consacrée à la guerre et à la paix dans le cadre des célébrations du centenaire de la Guerre de 1914-1918. La veille des cérémonies du 11 novembre qui pérennisent le souvenir de la fin du même premier conflit mondial à l’automne 1918, la Cité de la Musique, en collaboration avec l’ensemble 2e2m et Reims Scène d’Europe, a rassemblé deux créations d’œuvres nouvelles de deux compositrices d’Europe Centrale de la même génération qui sont autant d’appels à la paix dans un monde agressif et déshumanisé.

Marzena Komsta (née en 1970). Photo : (c) Marzena Komsta

Stelfer de Marzena Komsta

La première pièce présentée dans le cadre intime de l’Amphithéâtre de la Cité de la Musique, Stelfer, est de la Polonaise vivant à Paris Marzena Komsta. Née en 1970 à Gdynia non loin de Gdansk dans une famille de cheminots (elle a découvert la musique en jouant enfant avec les verres des voitures restaurants où ses parents travaillaient), Marzena Komsta a été remarquée à l’Académie Chopin de Varsovie par Witold Lutoslawski, qui lui a attribué en 1993 une bourse personnelle et l’a recommandée à Philippe Manoury dont elle est devenue l’élève au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon. En 1996, elle s’est installée à Paris où elle a suivi une formation doctorale en musique et musicologie du XXe siècle à l’IRCAM/EHESS/CNRS/Sorbonne. En 2003, elle est lauréate de la Villa Médicis hors les murs Villa Kujoyama à Kyoto.

Commande de l’institut Adam Mickiewicz pour l’ensemble 2e2m, Stelfer (anagramme de Reflets) est son vingt-troisième opus. Chose rare dans sa création, cette partition d’un quart d’heure fait abstraction de tout élément électronique et d’informatique en temps réel, à l’exception d’une guitare électrique au sein d'un effectif réunissant, outre cette dernière, clarinette, trompette, trombone, percussion, violon, alto et violoncelle. Dans cette grande variation de quinze minutes où les idées ne cessent de se métamorphoser, « filtrées par la perception, la sensibilité, le passé, le présent, le contexte [qui] créent un nouveau monde parallèle » (M. Komsta), l’on retrouve l’inaltérable puissance énergétique propre à la compositrice et la virtuosité instrumentale qui est la marque de son écriture, avec ses flamboyances hardies non dépourvues d’âpreté et de grincements. Au total, une œuvre qui ne laisse pas indifférent et que l’on souhaiterait pouvoir réécouter au plus vite.

Olga Neuwirth (née en 1968). Photo : (c) Olga Neuwirth

A Film Music War Requiem d'Olga Neuwirth

Signée Olga Neuwirth (née en 1968), la seconde pièce du concert illustre un film muet d’anticipation de quarante-trois minutes, Maudite soit la guerre, tourné en Belgique en 1914, quelques semaines avant le début du conflit de 1914-1918, par le réalisateur français Alfred Machin (1877-1929). Sa poignante et prémonitoire action évoque dans le contexte d’une guerre entre deux puissances imaginaires, la rivalité de deux aviateurs, et montre des batailles de biplans, triplans et dirigeables opposant deux amis de nationalités indéfinies différentes qui s’opposent en combats aériens. Au terme d’une poursuite au cours de laquelle l’un se réfugie dans un moulin, ce dernier est tué par son ami-ennemi, qui, devenu officier, demandera la main de la sœur du soldat mort. Celle-ci découvrira que son fiancé est en fait l’assassin de son frère. Pour fuir cet amour devenu impossible, elle se refugie dans un couvent où elle passera le restant de ses jours… 

L'Ensemble 2e2m et Pierre Roullier devant le film d'Alfred Machin Maudite soit la guerre jouant la musique d'Olga Neuwirth A Film Music War Requiem. Photo : (c) Markus Sepperer

Olga Neuwirth, dont nous avons écrit dans ce même blog voilà quelques jours tout le bien que nous avons pensé de sa dernière création donnée le 6 novembre dans le cadre du Festival d’Automne à Paris (voir http://brunoserrou.blogspot.fr/2014/11/antoine-tamestit-et-lalto-en-majeste-in.html), frappe de nouveau un grand coup en livrant une partition somptueuse, dramatique et contrastée qui en fait un troublant joyau. Passionnée de littérature, de théâtre et de cinéma, auteur d’œuvres souvent multimédia s’appuyant sur la vidéo, la lumière et tout dispositifs scéniques imaginables, la compositrice autrichienne ne cherche pas dans sa nouvelle partition pour neuf instrumentistes (clarinette, trompette, trombone, synthétiseur/échantillonneur, percussion, guitare électrique, violon, alto, violoncelle) qu’elle a intitulée A Film Music War Requiem, à illustrer les images d’Alfred Machin ni à les commenter, mais exprime à travers sa musique qui prend ses distances avec ce qui est projeté en usant notamment de citations qui surlignent le côté patrimonial de ce film centenaire et suscitent des sourires entendus du côté du public, au risque parfois d’une objectivité glaciale, mais exprimant de façon confondante le non-dit, la profondeur des sentiments, la stupidité de la guerre et des hommes, la tragédie de la trahison, renforçant les relations étroites entre sale guerre et guerre héroïque, magnifiant la douceur de la paix et la tendresse féminine, scrutant, malgré cette probité, jusqu’au plus profond de l’être, autant celui des personnages du film de Machin que celui du spectateur/auditeur.

Pierre Roullier et l'Ensemble 2e2m devant le film d'Alfred Machin Maudite soit la guerre jouant la musique d'Olga Neuwirth A Film Music War Requiem. Photo : (c) Markus Sepperer

Sous la direction concentrée de Pierre Roullier, l’Ensemble 2e2m sert avec une sensibilité et une maîtrise instrumentale incontestable les deux œuvres, participant sans faillir à leur dramatisation, particulièrement dans le film de Machin où les neuf musiciens ont été autant d’acteurs de l’action.

Bruno Serrou

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