mardi 28 octobre 2014

Perfectible retour de "l’Enlèvement au sérail" de Mozart à l’Opéra de Paris, après trente ans d’absence

Paris, Opéra national de Paris-Palais Garnier. Lundi 27 octobre 2014


Singspiel en trois actes sur un livret de Gottlieb Stephanie le Jeune d’après une pièce de Christoph Friedrich Bretzner, Die Entführung aus dem Serail (l’Enlèvement au sérail) KV. 384 est justement considéré comme le deuxième des grands ouvrages scéniques de Wolfgang Amadeus Mozart, après Idomeneo, re di Creta KV. 366 créé dix-huit mois plus tôt au Théâtre de la Cour de Munich. Créé avec succès au Burgtheater de Vienne le 16 juillet 1782, cet ouvrage écrit sur un texte allemand à la suite d’une commande de l’empereur Joseph II établit la réputation de Mozart à Vienne après son départ de Salzbourg. L'opéra répond à un souhait de l’empereur qui voulait faire du Burgtheater un théâtre d’opéra allemand, et qui, en commandant une partition originale à un compositeur autrichien, donnait ainsi dans cette salle la première œuvre qui ne fut pas une traduction d’œuvres étrangères. Mozart, qui voulait éblouir à la fois l’empereur et le public viennois pour assurer son avenir de musicien indépendant, signe ici le premier grand chef-d’œuvre de l’opéra allemand.

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Entführung aus dem Serail. Erin Morley (Konstanze). Photo : (c) Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

S’agissant d’un singspiel, équivalent allemand de l’opéra-comique français, l’action se déploie essentiellement pendant les dialogues parlés, et la musique ne comporte pas de récitatifs accompagnés et se subdivise en vingt et un numéros comptant airs et ensembles. Mozart fonde sa musique sur l’exotisme de l’empire ottoman récemment défait militairement par l’Autriche aux portes de Vienne. On y trouve de la musique turque avec triangle, cymbales et grand tambour, à l'imitation des fanfares des janissaires utilisées pour stimuler la soldatesque turque. Comme beaucoup de comédies de l’époque, quantité d’éléments sont empruntés à la commedia dell’arte. Les personnages de l’opéra montrent quelques stéréotypes turcs, surtout Osmin, le sinistre gardien du sérail du Pacha Selim qui profère ses menaces de sa profonde voix de basse. Le thème principal est pourtant la clémence, thème qui sera repris par Mozart dans son ultime opéra, la Clémence de Titus, en 1791. L’on y trouve aussi Così fan tutte à travers le doute des hommes quant à la fidélité de leurs promises… Rappelons que le Pacha ne s’exprime que par la parole, et que le rôle est de ce fait tenu par un comédien. L’opéra conte les aventures suscitées par la tentative du noble espagnol Belmonte aidé de son serviteur Pedrillo d’enlever sa fiancée Constance - qui porte le prénom de Constance Weber que Mozart allait bientôt épouser -, capturée en haute mer par des pirates et vendue au Pacha Selim qui la retient prisonnière dans son sérails sous la surveillance d’Osmin, son intendant, en compagnie de sa servante Blonde, fiancée de Pedrillo. Alors que les deux couples d’amants se croient perdus, la tentative d’évasion étant découverte par le sanguin Osmin, la clémence de Selim les libère de façon inattendue.

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Entführung aus dem Serail. Lars Woldt (Osmin), Anna Prohaska (Blonde). Photo : (c) Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

Voilà trente ans que cet ouvrage n’avait pas connu de production nouvelle à l’Opéra de Paris. Massimo Bogianckino, son directeur général d'alors, l'avait confié à Giorgio Strehler en partenariat avec la Scala de Milan, et le projet Bastille n’en était qu’à ses prémices. Après une reprise la saison suivante, l’ouvrage disparut pour ne retrouver le même Palais Garnier après vingt-neuf ans de purgatoire. Il faut dire qu’il est délicat de trouver le juste équilibre dans cette partition entre théâtre et musique, comédie et drame.

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Entführung aus dem Serail. Erin Morley (Konstanze), Anna Prohaska (Blonde). Photo : (c) Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

Pour sa première mise en scène lyrique, la comédienne metteur en scène Zabou Breitman, fille du réalisateur du célèbre feuilleton de télévision des années 1960, Thierry la Fronde, réalise un quasi sans faute, avec une direction d’acteur réglée au cordeau. Les héros occidentaux sont des jeunes gens cherchant l'aventure dans le désert, dont ils entendent garder le souvenir grâce à un appareil photo. Trois d'entre eux ayant été capturés et vendus dans un sérail, les autres cherchent à pénétrer vêtus en costumes coloniaux dans ce lieu pour libérer leurs amis devenus esclaves et revêtus pour les femmes de vêtements aguichants et sans voiles. Le spectateur est pris à témoin, avant-même le début de chacun des deux actes, le petit peuple de soldats, eunuques, danseuses, musiciens, femmes de chambre s'animant à rideau ouvert avant même l'arrivée du chef dans la fosse d'orchestre. 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Entführung aus dem Serail. Bernard Richter (Belmonte), Erin Morley (Konstanze). Photo : (c) Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

Certes, l’on eut aimé des éclairages moins sombres et monochromes à tendance violacée que ceux d’André Diot sur le décor baroquisant et onirique au carton-pâte paisiblement rythmé par une mer nonchalante conçu par le scénographe acteur genevois Jean-Marc Stehlé (1941-2013), disparu le 9 août 2013, auteur entre autres des décors du Barbier de Séville de Rossini mis en scène par Coline Serreau à Bastille, plus chaudement mis en lumière par Geneviève Soubirou, mais l’atmosphère alanguie de l’Orient est patente, et les espaces ménagés permettent à l’action de se déployer continûment avec naturel. Ainsi, comme dans une bande dessinée, une foule de figurants anime la moindre alcôve ménagée par la scénographie, apparaissant et disparaissant comme par enchantement. Un petit monde aux multiples facettes anime en effet ce sérail, depuis un anachorète somnolant qui finira par sortir de sa torpeur pour aider les fuyards, à des danseuses du ventre en passant par des musiciens de l’Orchestre de l’Opéra jouant sur le plateau, à cour un groupe de percussionnistes enturbannés se partageant une chicha et s'adonnant à une partie d'échecs, et à jardin un quatuor à cordes avec flûte vêtu de noir, et des eunuques armés participant à l’action par leurs mimiques plus parlantes que les longs dialogues des protagonistes qui traînent en longueur et ralentissent terriblement l’action, à l’exception du pacha Selim, seul authentique acteur-chanteur du plateau. Plus contestable, la sonorisation de la scène, avec craquettements de grillon, chants d’oiseaux, hululements de chouettes, qui perturbe plus ou moins l’écoute.

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Entführung aus dem Serail. Au centre, Erin Morley (Konstanze), Jürgen Maurer (Selim). Photo : (c) Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

Jeune, la première des deux distributions (1) réunies cette saison par l’Opéra de Paris est séduisante, les femmes sont engageantes, leurs promis sont charmants et ardents, mais les voix manquent de charisme. Erin Morley, timbre épicé et ligne de chant d’une réelle flexibilité, a pourtant du mal à assurer les célestes vocalises qui caractérisent le rôle de Konstanze, dont elle possède prestance et élégance. Anna Prohaska a l’abattage de Blonde, mais la voix est blafarde, tout comme son promis Pedrillo tenu par Paul Schweinester, qui rencontre des difficultés pour surmonter un aigu serré qui lui reste en outre dans la gorge. En revanche, malgré un haut du spectre vocal peu assuré, le Belmonte de Bernard Richter est solide et d’une réelle musicalité. L’Osmin de Lars Woldt convainc par sa vocalité enjôleuse dont l’envergure surprend, son timbre de basse chantante en lieu et place de la basse profonde attendue mais capable de descendre dans l’extrême grave avec une aisance insoupçonnée. Jürgen Maurer impose son talent de comédien en campant un Selim discret, en faisant néanmoins un peu trop dans ses cris de colère, mais ne surchargeant jamais le trait.

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Entführung aus dem Serail. Anna Prohaska (Blonde). Photo : (c) Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

Dans la fosse, Philippe Jordan prend son temps, comme pour se délecter des splendeurs sonores d’un orchestre onctueux, loin des sonorités aigres des formations baroques de plus en plus systématiquement utilisées dans cet ouvrage mais préjudiciables à la sensualité délectable de l’écriture mozartienne, notamment du côté des cordes, somptueuses hier soir. La vision hédoniste du chef suisse ralentit le déploiement de la partition et l’action, qui perdent ainsi en dynamique et en contrastes, ce qui met parfois en danger un certain nombre de pupitres, comme la trompette.

Bruno Serrou

1) Une seconde distribution est annoncée pour la reprise du spectacle en janvier et février 2015

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