vendredi 22 août 2014

Devant une foule des grands jours, la Côte-Saint-André exhausse le rêve d’Amérique d’Hector Berlioz, le plus grand de ses enfants, grâce au festival qui lui est dédié

Festival Berlioz, Saint-Siméon-de-Bressieux (Isère), Usine-pensionnat Girodon, jeudi 21 août 2014

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Photo : (c) Festival Berlioz

Le facteur de piano new-yorkais d’origine allemande Heinrich Steinweg (1797-1871), fondateur de la manufacture de pianos Steinway (« way » étant la translation anglaise de l’allemand « Weg ») qui, après la fondation par ses fils en 1880 de la filiale du vieux continent implantée à Hambourg, allaient devenir les plus unanimement célébrés par les virtuoses du clavier et les institutions musicales du monde, a tout fait pour convaincre Hector Berlioz de se rendre en Amérique, lui offrant des ponts d’or et en lui promettant la commande d’une œuvre concertante. Mais en vain. Ce qui peut étonner, quand il s’agit d’un compositeur qui n’avait que peu de rapports avec le piano, qu’il ne pratiquait guère, puisqu’il était guitariste… Mais s’il fallait pratiquer un instrument pour composer pour lui, il y aurait peu d’œuvres concertantes… A l’instar de Steinway à New York, c’est l’Amérique entière qui souhaitait accueillir Berlioz, dont la renommée est très vite devenue universelle, bien avant qu’il passe ad patres. Le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay l’attendaient, mais il semblerait que les longues traversées maritimes de son temps aient définitivement refroidi les velléités d’Hector, patronyme qui pourtant aurait dû le prédisposer à pareille aventure…

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Photo : (c) Bruno Serrou

Quoi qu’il en soit, Berlioz, qui rêvait pourtant bel et bien d’Amérique, d’autant plus qu’il aurait pu y trouver de quoi satisfaire ses passions qui l’enthousiasmaient depuis l’enfance, lui qui vivait au milieu des bois et des champs du bas Dauphiné, alors qu’il était le premier-né d’un père médecin épris de découvertes scientifiques et de surnaturel alors qu’il exerçait dans la petite commune de La Côte-Saint-André, où son fils ne revint cependant jamais après son départ à l’âge de dix-huit ans. Ainsi, Berlioz aurait-il pu exhausser ses rêves de révolution industrielle et scientifique à l’ouest de l’Atlantique-nord.

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Photo : (c) Bruno Serrou

Ce que Berlioz n’a pu réaliser de son vivant, le festival qui porte son nom l’a fait en consacrant son édition 2014, la sixième de son directeur artistique, Bruno Messina, professeur d’ethnomusicologie au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, à ce rêve d’Amérique, en mettant dans le cadre du « Festival de l’Industrie » donné à l’authentique du grand concert éponyme que Berlioz dirigea le 1er août 1844 dans le cadre de l’Exposition universelle de Paris la création de Berlioz en regard des musiques et des cultures venues du continent américain, interprétées par des musiciens venus d’Argentine, du Brésil, du Chili et des Etats-Unis, notamment de Louisiane, où la culture française est encore fortement ancrée avec la tradition cajun.

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Photo : (c) Bruno Serrou

C’est donc tout naturellement sur un site industriel que la grande soirée d’ouverture de l’édition 2014 du Festival Berlioz a été organisée. Un véritable événement pour le nord-Dauphiné, qui a attiré plus de cinq mille trois cents spectateurs et réuni quelques sept cents cinquante musiciens, chanteurs solistes, instrumentistes et choristes. Cet édifice classé Monument historique connu sous le nom d’Usines-Pensionnats Girodon – dénomination due au fait qu’y travaillait la soie et y vivait une centaine de jeunes-filles de la région dont les plus jeunes avaient moins de douze ans sous l’autorité de religieuses - sis à Saint-Siméon-de-Bressieux à une dizaine de kilomètres de La Côte-Saint-André, est l’un des plus beaux sites industriels de l’Isère. Sa verrière de 1873 et sa fine charpente métallique qui relie deux bâtiments construits avec un matériau typique de la région, la terre crue banchée dite « en pisé » ont accueilli hier une foule des grands jours, d’un côté comme de l’autre du vaste praticable aménagé pour l’occasion, avec, sur les planches, près d’un millier de musiciens constitués de deux orchestres, celui des Pays de Savoie et le Symphonique de Mulhouse, de trois solistes (la soprano Elisabeth Croz, la mezzo-soprano Amaya Dominguez et le baryton Sacha Michon) et de quelques six cents cinquante choristes du Chœur Emelthée réunissant professionnels et amateurs (les partitions étaient disponibles en ligne sur le site Internet du Festival Berlioz), le tout dirigé par le chef et hautboïste Nicolas Chalvin, directeur musical de l’Orchestre des Pays de Savoie. Au programme un concert imaginé par Hector Berlioz en personne, qui aurait dû être donné dans le cadre de l’Exposition Universelle de Paris en 1844, et rapporter un pactole à Berlioz, si la préfecture n’avait interdit le bal qui devait suivre le concert… Si le concert a bel et bien eu lieu, la suite, qui devait le plus rapporter, fut annulée, suscitant la faillite de l’imprésario auquel s’était associé le compositeur. Au programme, des œuvres de contemporains de Berlioz ou de ses modèles, l’ouverture de la Vestale de Spontini, une scène avec chœur et airs de danse extraite de l’Armide de Gluck, la prière du Moïse de Rossini, l’ouverture du Freischütz de Weber, la prière de la Muette d’Auber, un chœur de Charles VI d’Halévy, le final de la Symphonie n° 5 en ut mineur op. 67 de Beethoven, le chœur de la « bénédiction des poignards » du quatrième acte des Huguenots de Meyerbeer et l’Hymne à Bacchus d’Antigone de Mendelssohn-Bartholdy. Le tout bien sûr mis en regard par Berlioz lui-même de quelques-unes de ses propres partitions, la Marche au supplice de la Symphonie fantastique op. 14a, l’Hymne à la France op. 20/2 H. 97 sur des paroles d’Henri-Auguste Barbier créé le 1er août 1844 dans le cadre du Festival de l’Industrie et l’Oraison funèbre et Apothéose de la Grande Symphonie funèbre et triomphale op. 15 H. 80, avant de conclure sur l’Hymne des Marseillais (la Marseillaise) H. 51 dans la version Berlioz de 1830/1848. Cette dernière a donné lieu à un ballet côté public invité à qui étaient réservés plusieurs rangs de chaises - tandis que le gros de l’assistance se tenait debout derrière des barrières de sécurité -, les uns se levant aux premières sonneries de l’hymne national tandis que les autres restaient assis, incitant les premiers à se rasseoir, alors que les seconds se levaient. Du coup, Nicolas Chalvin a donné le départ d’une seconde salve de Marseillaise, la majorité des auditeurs assis se levant soudain comme un seul homme. « Pourtant, rappelle Bruno Messina, assistant à une exécution de l’hymne national dans sa version Berlioz, le général De Gaulle en personne avait décrété que, s’agissant d’une œuvre destinée au concert, il n’était pas question pour lui de se lever, a contrario des exécutions de l’original de Rouget de l’Ile, pour fanfare ou orchestre d’harmonie, avec ou sans chœur. »

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Préparation de l'envol de Nicolas Chalvin en montgolfière, sous les yeux de Bruno Messina. Photo : (c) Bruno Serrou

Malgré une acoustique peu flatteuse, les interprètes, rassemblés sur un double praticable, le premier niveau réservé aux solistes et aux orchestres, le second, au-dessus du premier au fond, pour les choristes, se sont donnés sans réserve pour servir ces pages inégales orchestrées gros, s’imposant dans les pages les mieux ciselées, comme les extraits des symphonies de Beethoven et de Berlioz, par la maîtrise instrumentale, et l’étonnante homogénéité des chœurs de la part d’effectifs d’origines disparates, les couleurs et l’intensité expressive sans jamais saturer l’espace, même dans les morceaux les plus pompiers, qu’ils soient signés Spontini, Halévy, Meyerbeer, Mendelssohn, et, surtout Berlioz (Hymne à la France, sur des vers aux relents franchouillards, et Grande Symphonie funèbre et triomphale). L’on a pu néanmoins apprécier la cohésion des musiciens d’un orchestre constitué pourtant de deux ensembles venus de deux régions séparées de quelques six-cents kilomètres, ceux du Symphonique de Mulhouse ayant été préparés par leur directeur Patrick Davin, tandis que tous étaient dirigés par le patron de la formation savoyarde, Nicolas Chalvin. Les trois solistes, sans être des chanteurs puissants et totalement aguerris, ont réussi à se détacher sans effort des masses chorales et instrumentales.

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. L'envol de Nicolas Chalvin en montgolfière. Photo : (c) Bruno Serrou

Sitôt le concert terminé, le public s’est dispersé dans le parc de l’Usine-pensionnat pour assister à l’envol d’une montgolfière vieille de cent-cinquante ans sous la vigilante attention d’un descendant de l’un des deux frères Montgolfier, inventeurs de la montgolfière, qui a permis le premier vol humain, le 19 octobre 1783 faubourg Saint-Antoine à Paris avec Jean-François Pilâtre de Rozier. Cette fois, c’est Nicolas Chalvin qui était à bord, accompagné d’un pilote de montgolfière, ce qui en fait assurément le premier chef d’orchestre à tenter l’aventure.

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, Festival de l'Industrie 1844. Usine-pensionnat de Saint-Siméon-de-Bressieux. Le bal. Photo : (c) Bruno Serrou

Une fois la montgolfière disparue derrière la cime des arbres environnant la piste d’envol, l’assistance s’est dispersée dans les divers cours de l’Usine-pensionnat, les uns dans le musée industriel qui y est attaché, se bousculant notamment pour s’engouffrer dans le petit train où se bousculaient davantage d’adultes que d’enfants, toucher les vieilles bicyclettes, triporteurs, tracteurs à vapeur, machines-outils et machines agricoles, les autres cherchant à se restaurer autour de menus campagnards. Une fois rassasiés, la grande majorité des cinq mille spectateurs a participé à un « bal américain » avec musiques cajuns de Louisiane amplifiée façon night-club, avant d’assister à vingt-trois heures passées à un grand feu d’artifice couronné par des fusées qui, rassemblées, ont dessiné le portrait d’Hector Berlioz…

Bruno Serrou


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