vendredi 6 juin 2014

La Russie vue de Toulouse, avec un Orchestre du Capitole attisé par Tugan Sokhiev et par le violoncelle féerique de Narek Hakhnazaryan

Paris, Salle Pleyel, jeudi 5 juin 2014

Narek Hakhnazaryan (violoncelle), l'Orchestre national du Capitol de Toulouse, Tugan Sokhiev, direction. Photo : (c) Patrice Nin

L’Orchestre National du Capitole de Toulouse et son directeur musical Tugan Sokhiev, qui vient de prendre les mêmes fonctions au Théâtre du Bolchoï de Moscou, fonctions qu’il occupe également au Deutsche Symphonie-Orchester de Berlin, sont depuis 2009 parmi les hôtes privilégiés de la Salle Pleyel, où ils se produisent trois fois par an. L’on se souvient entre autres d’un Eugène Onéguine de Tchaïkovski de braise en juin 2010. Depuis sa prise de fonction en septembre 2008 à Toulouse, année où il a succédé à Michel Plasson, qui aura présidé au destin de la phalange languedocienne pendant trente-cinq ans, le chef nord-ossète a fait de cet orchestre dédié par son prédécesseur au répertoire français une « machine » fort bien adaptée à la musique russe. Sans avoir la sécheresse de timbre et les saillies sonores de ses semblables russes, la formation de Midi-Pyrénées chante de plus en plus dans son jardin. Sokhiev a réussi en peu de temps la gageure de transmettre cette musique si caractéristique à un orchestre qu’il a rendu rutilant et aérien et qui le suit dans la moindre de ses intentions avec une énergie et un lyrisme à fleur de peau qui évite néanmoins tout pathos. 

Ainsi, dès les puissants intermèdes orchestraux extraits de l’opéra de Dimitri Chostakovitch Katerina Ismaïlova, version édulcorée de Lady Macbeth de Mtsensk interdit par la censure stalinienne en 1936 et que le compositeur reprit un quart de siècle plus tard et changea le titre, l’Orchestre national du Capitole de Toulouse a fait preuve de virtuosité et d’homogénéité, donnant une force et un élan de bon aloi à ces pages d’une tension extrême, aux timbres touffus mais dont il a néanmoins su clarifié les voix, laissant poindre les perles sonores des bois et des cordes.

Mais la révélation pour une large part du public, et une confirmation pour l’autre, les extraordinaires qualités d’un violoncelliste de 25 ans, Narek Hakhnazaryan. Si l’on peut regretter qu’il ait choisi une œuvre un peu courte que Mstislav Rostropovitch a rendue populaire entre toutes, les Variations sur un thème rococo op. 33 de Tchaïkovski, le jeune artistes en a transcendé l’essence. Cette œuvre manifeste l’attachement pour le style galant du XVIIIe siècle du compositeur russe, qui ne manifesta pourtant guère d’intérêt pour sa partition par la suite, laissant son premier interprète, Wilhelm Fitzenhagen libre de modifier l’ordre des variations. Bien que la version originale ait été redécouverte en 1956 et publiée dans l’édition critique complète de Tchaïkovski, Narek Hakhnazaryan a opté pour la tradition héritée de la création. Malgré de petites approximations de cor solo, comme si son titulaire était paralysé par le trac tant le vibrato était large, et du côté des bois aux nuances trop fortes en regard des sublimes pianissimi du soliste, qui a entretenu en revanche une belle connivence avec les cordes. La beauté de son instrument, un David Tecchler de 1698 d’une puissance inouïe doté d’un nuancier infini, ses résonances abyssales qui pénètrent le corps de l’auditeur et ses timbres d’une sensualité et d’une chaleur saisissante, sont magnifiées par l’aisance et à la simplicité du violoncelliste arménien.

Ne voulant sans doute pas frustrer ses auditeurs, Hakhnazaryan a proposé trois bis, commençant par un long et plaintif Lamentatio de l’Italien Giovanni Sollima (né en 1962), qui sollicite à la fois les qualités de chanteur et de panache du violoncelliste, puis Chonguri du violoncelliste et compositeur géorgien Sulkhan Tsintsadze (1925-1991) dans lequel les doigts des deux mains courent à se rompre sur les cordes du violoncelle, comme s’il s’agissait d’une immense guitare. Pour apaiser le public, et le ramener en terre de connaissance, il a achevé sa magnifique prestation sur une délicate Sarabande de la Suite n° 3 pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach.    

C’est sur la Sixième Symphonie « Pathétique » que le Capitole de Toulouse a conclu son concert. Cette ultime symphonie de Tchaïkovski est l’une des pages du genre les plus populaires du répertoire. Avec ses deux mouvements vifs encadrés par deux adagios, sa structure annonce celle de la Neuvième Symphonie de Mahler, aux climats plus ou moins comparables. Mais, contrairement à l’effet produit par cette dernière, qui appelle inéluctablement sa conclusion Adagissimo, l’auditeur se laisse tellement porter par le tournoiement fou du second allegro, qu’il en oublie le finale, incapable de réfréner son émotion devant la vitalité foudroyante, la scansion rythmique étourdissante jusqu’à en perdre haleine, qui emporte cet Allegro molto vivace. Pourtant, la « Pathétique » est en fait une introspection autobiographique entreprise par son auteur en 1893 qui se présente tel un requiem pour le compositeur-même, comme une prémonition qu’il aurait eue de sa propre mort, bientôt poussé au suicide par un scandale privé. Vigoureuse, colorée et concentrée, à l’exception du bal peut-être d’un Allegro con grazia un peu pesant et heurté, la lecture de Tugan Sokhiev s’est avérée d’une tension dramatique proche du théâtre, l’Orchestre national du Capitole de Toulouse de donnant sans compter avec une maîtrise digne des grandes phalanges européennes, qui n’a laissé poindre aucun écart de justesse ni défaut de cohésion.
Bruno Serrou



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