lundi 7 avril 2014

A la tête du somptueux London Symphony Orchestra, Valery Gergiev a réduit son braquet dans Messiaen, Liszt et Scriabine

Paris, Salle Pleyel, dimanche 6 avril 2014

Valery Gergiev. Photo : (c) Fred Toulet

Moins d’un mois et demi après avoir achevé dans cette même Salle Pleyel son intégrale des symphonies et concertos de Dimitri Chostakovitch avec son Orchestre du Théâtre Mariinsk, Valery Gergiev s’est produit le week-end dernier avec le London Symphony Orchestra, phalange dont il est chef permanent depuis 2006, année où il succéda à Sir Colin Davis. Comme il l’avait fait voilà deux saisons avec Johannes Brahms et Karol Szymanowski, le chef russe a mis en regard deux grands compositeurs mystiques, avec les deux dernières symphonies de son compatriote Alexandre Scriabine et deux œuvres pour orchestre de jeunesse du Français Olivier Messiaen. Lors du second concert, l’Orchestre Symphonique de Londres a conforté le fait amplement avéré par ailleurs qu’il est bel et bien l’une des phalanges les plus souples et sûres au monde, avec ses pupitres de cordes aux textures fines et soyeuses, à l’instar de tous ses solistes, particulièrement le somptueux cor anglais de Christine Perdrill, le flûtiste Gareth Davies, le bassoniste Daniel Jemison, ce qui conduit à s’étonner d’autant plus d’un certain nombre d’approximations il est vrai fortuites des cuivres, notamment des trompettes, qui sonnent néanmoins fier et droit.

Olivier Messiaen (1908-1992) en 1930. Photo : (c) Studio d'Harcourt

Disons-le sans attendre, Messiaen ne sied pas à Gergiev. Le chef russe ne donne pas dans la spiritualité ni même dans la suavité. Si l’on admire le feutre des cordes, l’on reste de marbre à l’écoute des quatre « méditations symphoniques » à l’instrumentation différente qui forment L’Ascension, première partition pour grand orchestre de Messiaen, qui la composa à 24 ans. Aussi inconséquent que cela puisse paraître, Gergiev n’a pas respecté les indications du compositeur, n’utilisant que six contrebasses là où la partition en indique dix, amoindrissant de ce fait non seulement l’assise harmonique de l’œuvre mais aussi les reliefs des cordes, qui étaient en proportion, donc loin de sonner aussi opulent que l’entendait l’organiste qu’était Messiaen, maître de la couleur s’il en est.

Denis Matsuev et Valery Gergiev. Photo : DR

Avant Scriabine, Gergiev a invité son ami Denis Matsuev à donner le Concerto n° 2 pour piano et orchestre en la majeur de Franz Liszt, qui, lorsqu’il le composa en 1839-1849 avant d’en diriger la création huit ans plus tard, n’était pas encore franciscain. Grand poème symphonique avec piano obligé, l’œuvre enchaîne en vingt minutes six mouvements dont le matériau thématique commun adopte la forme cyclique. L’écriture virtuose, autant côté orchestre que côté piano, alterne combats et dialogues entre l’instrument solo, tutti et pupitres solistes de l’orchestre, comme le sublime échange du piano avec le violoncelle, extraordinaire moment d’émotion pure magnifié par Alastair Blayden, suppléant du violoncelle solo titulaire Tim Hugh. C’est d’ailleurs en ce seul moment que Matsuev a attesté d’une certaine musicalité, le pianiste sibérien jouant continument en force, semblant presque tout au long de l’exécution de l’œuvre livrer un combat de titan avec l’orchestre qu’il sera souvent parvenu à dompter. Après un court premier bis que je n’ai pas pu identifier, Matsuev a donné une Tarentelle de bravoure d’acier jouée avec des doigts d’airain qui sont parvenus à saturer le son du grand queue Steinway comme une vulgaire paire d’enceintes hi-fi poussées au maximum de leurs capacités….

Alexandre Scriabine (1872-1915). Photo : DR

Impétueuse et opulente a été la Symphonie n° 2 en ut mineur op. 29 d’Alexandre Scriabine par Valéry Gergiev. Ce qui n’a pas empêché le chef russe de contenir sa ferveur naturelle pour exalter les flamboyances des cordes, l’éclat impérieux des sonneries hymniques de cuivres, les textures de musique de chambre qu’il sait remarquablement mettre en exergue en prenant appui sur l’éblouissante virtuosité de London Symphony Orchestra. Ainsi, de cette œuvre conçue en 1901 et créée l’année suivante, le chef russe et l’orchestre britannique ont mis en évidence ce qu’elle doit à la fois à Franz Liszt, pour la forme cyclique, Richard Strauss, pour le foisonnement orchestral, et à Claude Debussy, pour la fluidité et la transparence des textures. Pourtant, l’interprétation est apparue distante et raide, Valéry Gergiev restant comme spectateur des beautés enchanteresses de son orchestre britannique, se retenant ainsi de s’investir pleinement dans la partition de son compatriote, il est vrai loin encore des aspirations philosophiques et religieuses qu’il déploiera dans ses partitions à partir de sa Troisième Symphonie en ut mineur op. 43 titrée « Divin Poème » que le chef russe a dirigée la veille.

Bruno Serrou

1 commentaire: