mercredi 11 décembre 2013

Marc Monnet à l’aune de la Hongrie par trois brillants interprètes, Tedi Papavrami, Xavier Phillips et François-Frédéric Guy

Ircam, Espace de projection, lundi 9 décembre 2013

Tedi Papavrami, François-Frédéric Guy et Xavier Phillips. Photo : DR

L’on connaît l’art de Marc Monnet (né en 1947) pour la programmation, qu’il considère à juste titre comme une véritable composition. C’est ainsi que, lundi, à l’Ircam, comme il aime à le faire au Printemps des Arts de Monaco dont il est le directeur artistique, il a mis deux de ses propres œuvres, dont une création mondiale, en regard de pages de deux de ses illustres aînés, deux compositeurs hongrois qui sont autant de novateurs à la forte personnalité qui ont non seulement marqué leur temps mais aussi la musique du nôtre, Franz Liszt (1811-1886) et Béla Bartók (1881-1945). 

Marc Monnet et Tedi Papavrami. Photo : DR

Autre particularité de la personnalité de Marc Monnet, la fidélité artistique et amicale, deux moteurs souvent étroitement imbriqués chez lui. C’est pour eux ou en pensant à leur jeu qu’il compose le plus souvent, et c’est pour trois de ses plus proches interprètes, François-Frédéric Guy, Tedi Papavrami et Xavier Phillips, musiciens qui se connaissent parfaitement pour se produire régulièrement ensemble, notamment dans les Trios de Beethoven, qu’il a conçu son troisième trio avec piano. Il en ont donné la création lundi à l’Ircam. Afin de ne pas perturber l’unité de la soirée, compositeur et interprètes ont choisi de déployer le programme en continu, supprimant de ce fait l’entracte initialement prévu.


François-Frédéric Guy et Marc Monnet. Photo : DR

Mais c’est avec la suite pour piano et électronique Imaginary Travel que Marc Monnet a composé en 1996, avec Thierry Coduys pour la partie électronique, que François-Frédéric Guy a ouvert le concert. Une pièce d’une vingtaine de minutes en huit mouvements inspirés d’autant de photos prises par Wim Wenders durant le tournage de son film le plus célèbre, Paris, Texas. Sans illustrer ces photos de désert, motel, route, etc., projetées pendant son exécution, l’œuvre en recrée le climat, tout en restant dans l’abstraction. Tout en jouant, le pianiste active la partie électronique en temps réel dont le son émerge de haut-parleurs placés sous le coffre de l’instrument. 

Franz Liszt (1811-1886). Photo : DR

Dans la foulée de cette plage de rêve qu’il a superbement colorée avec l’appui d’une informatique discrète rehaussant des aigus cristallins, François-Frédéric Guy a donné une interprétation dense et profonde de Pensées des morts, quatrième des Harmonies poétiques et religieuses S. 173 de Franz Liszt que l’on a pu être surpris d’entendre résonner dans l’enceinte de l’Ircam. Mais c’était oublier combien le compositeur austro-hongrois était à l’avant-garde de son temps, ouvrant un univers sonore inconnu jusqu’à lui et que la musique de notre temps continue de creuser sans en avoir toujours conscience. Pensées des morts reprend le matériau d’une première partition conçue en 1834, que Liszt reprend en introduction, avec ses sonorités lugubres et affligées. Les multiples pauses et répétitions qui soulignent la désolation de ces pages cèdent ensuite la place à une danse macabre emprunte d’évocations fantomatiques, avant que se présente un choral d’accords puissant et immobile d’un De profundis venu d’un psaume pour piano et orchestre esquissé par Liszt au début des années 1830. L’œuvre se termine sur une douceur particulièrement touchante. François-Frédéric Guy a tiré de son Steinway des sonorités pleines et superbement résonnantes, donnant en outre à cette riche partition tout l’élan et l’ampleur spirituelle qu’elle contient.

Marc Monnet (né en 1947). Photo : DR

Commande de l’Ircam, où la partie électronique a été réalisée par Carlo Laurenzi, volontairement plus discrète encore que celle d’Imaginary Travel, Trio n° 3 de Marc Monnet, dédié « aux musiciens créateurs, mais aussi au vent, à l’ombre et au chaos humain » se place par ses couleurs sombres voire parfois lugubres dans la continuité du climat de la partition de Liszt. Donné lundi en création, cette œuvre d’un peu plus d’une quinzaine de minutes enchaînant refrains et couplets, est introduite par le violoncelle, dans le registre grave, bientôt rejoint par le piano. Le violon est principalement utilisé comme un rai de lumière, étant le seul instrument travaillé dans l’aigu. Toutes les possibilités techniques et sonores du violoncelle sont exploitées, depuis les capacités expressives uniques de l’instrument jusqu’aux sonorités sombres comme venus du lointain joués de l’archet au bas du chevalet, et ses aptitudes percussives avec les cordes et le coffre, mais toujours exploité avec économie et avec musicalité, l’auditeur oubliant ainsi la virtuosité au profit de l’expression. Xavier Phillips, stupéfiant d’aisance et d’allant, s’est avéré le moteur de ce trio, et l’on n’a pu que regretter que ce magnifique artiste n’ait pas eu sa part d’œuvre soliste. 

Béla Bartók (1881-1945) à New York. Photo : DR

En effet, à l’instar de François-Frédéric Guy dans Liszt, en ouverture de programme, Tedi Papavrami a conclu le concert avec une œuvre d’un autre grand Hongrois, l’extraordinaire Sonate pour violon seul Sz. 117 de Béla Bartók. Le violoniste d’origine albanaise a donné de cette œuvre immense comparable aux seules Sonates de Jean-Sébastien Bach née en 1943-1944 à la suite d’une commande de Yehudi Menuhin, une lecture impressionnante de virtuosité limpide et d’engagement, avec un Tempo di ciaccona d’une rigueur extrême mais toute en souplesse, magnifiant la polyphonie par la malléabilité phénoménale de son archet et la précision des pizzicati, une fugue d’une vigueur intrépide, un mouvement lent d’une tendresse touchante de naturel, et un Presto gavé d’énergie et de panache.

Bruno Serrou


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