mardi 3 décembre 2013

L’Ensemble Intercontemporain a célébré les 40 ans de la Fondation pour la musique Ernst von Siemens

Paris, Centre Pompidou, Grande salle, vendredi 29 novembre 2013
L'Ensemble Intercontemporain dans la conformation d'Orchestrion-Straat de Mauricio Kagel. Photo : (c) Bruno Serrou
En cette année du centenaire de la naissance de Benjamin Britten (1913-1976), qui en a été le premier lauréat en 1974, la Fondation pour la musique Ernst von Siemens, équivalent du Prix Nobel en matière musicale, a été célébré vendredi par l’Ensemble Intercontemporain à travers quatre des successeurs du compositeur pianiste chef d’orchestre britannique, l’un du Prix de la Musique les trois autres du Prix d’encouragement. Si Britten n’appartient pas au parnasse de l’Ensemble Intercontemporain, il n’en est pas de même pour nombre de ses trente-neuf successeurs, dont Pierre Boulez, fondateur de l’Ensemble en 1976, qui en a été le récipiendaire en 1979 au titre de compositeur et de chef d’orchestre.

Michael Jarrell (né en 1958)

Le concert de vendredi s’est ouvert sur une œuvre de Michael Jarrell (né en 1958), présent à la console et toujours indifférent à l’égard de ceux qui le soutiennent simplement pour la qualité de sa création… Une œuvre, Congruences pour flûte midi, hautbois, ensemble (flûte, hautbois, clarinette contrebasse, basson/contrebasson, cor, trompette, trombone, deux percussionnistes, synthétiseur, clavier électroniques, piano, alto, violoncelle, contrebasse) et électronique conçue en 1988, l’une des partitions qui auront valu au compositeur suisse le Prix d’encouragement Ernst von Siemens dont il a été le premier bénéficiaire en 1990, une œuvre dont Péter Eötvös dirigea la création à la tête de l’Ensemble Intercontemporain le 22 novembre 1989 dans cette même salle du Centre Pompidou. Selon les propos de Jarrell, Congruences, du latin congruere, convenir, est un terme de géométrie : « lorsque tous les points de deux figures superposées coïncident, elles sont dites congruentes. » Il s’agit de la première grande partition avec électronique en temps réel du compositeur. Construite à partir de la notion de tuilage, la pièce s’inspire d’idées géométriques de plan, de perspective, d’anamorphose et de figure projetées dans une forme temporelle. Cette œuvre d’un quart d’heure est tirée de quelques mesures d’une œuvre antérieure Trace-Ecart pour soprano, contralto et ensemble (1984) et de Modifications pour piano et six instruments (1987), et servira par la suite de réservoir à Der Schatten, das Band das uns an die Erde bindet ballet pour orchestre à vent et percussion (1989), …D'ombres lointaines... pour soprano et orchestre (1990), From the leaves of Shadow pour alto et orchestre (1991)… Impeccablement interprétée par l’Ensemble Intercontemporain, Congruences s’avère désormais un classique à l’aune duquel les jeunes générations ont à se mesurer.

Ulrich Kreppein (né en 1979). Photo : (c) Ensemble Intercontemporain, DR

Ainsi, la pièce qu’Ulrich Kreppein (né en 1979) a donnée vendredi en création mondiale trois ans après sa conception en 2010, Départ pour grand ensemble (flûte, hautbois, clarinette, basson/contrebasson, cor, trompette, trombone, tuba, deux violons, alto, violoncelle, contrebasse, effectif auquel est associée une voix électronique), qui s’avère d’une vivacité et d’une riche palette de couleurs. A l’instar de Jarrell, le compositeur allemand, Prix d’encouragement Ernst von Siemens 2012, puise dans des œuvres antérieures, ici Verwandlungen im Spiegel composé pour ensemble en 2003 dont il se sert d’assise (départ) pour en développer le propos toujours plus promptement sous la forme d’un « labyrinthe circulaire ». 
Arnulf Herrmann (né en 1968). Photo : (c) Ensemble Intercontemporain, DR

Seconde page donnée en création mondiale, rondeau sauvage pour sept musiciens (flûte/piccolo, clarinette, violon, alto, violoncelle, piano et percussionniste) d’Arnulf Herrmann (né en 1968), Prix d’encouragement Ernst von Siemens 2010. Commande de l’Ensemble Intercontemporain avec le soutien de la Fondation Siemens pour la musique, ce rondo est d’un foisonnement et d’une inventivité constante, ce qui dit combien ce compositeur bavarois, qui a été l’élève de Gösta Neuwith, Hanspeter Kyburz, Gérard Grisey et Emmanuel Nunes, a d’imagination et de talent.

Mauricio Kagel (1931-2008) devant sa maison natale à Buenos Aires. Photo : DR

Mais c’est l’œuvre de Mauricio Kagel (1931-2008), Prix de la Musique Ernst von Siemens 2000, sur laquelle se concluait la soirée qui s’est avérée la plus enthousiasmante et ingénieuse, malgré son ancrage évident dans la musique du passé. Emplie de l’esprit léger et affable mais toujours rigoureusement structuré du compositeur argentin, composée en 1995-1996 pour le Holland Festival, Orchestrion-Straat requiert un effectif de dix-neuf musiciens (violons, violoncelles, flûtes, clarinettes, trompettes, tubas, contrebasses et percussion par deux, saxophone, accordéon et piano) disposés en diagonale et en rang d’oignon, le chef côté cour dos au public, percussion dans le fond à jardin, saxophone, accordéon et piano à l’avant du plateau. Enjouée et colorée, cette partition de vingt-quatre minutes évoque les orchestres de rue dont l’humour corrosif est mêlé de mélancolie en habit de clown triste lorsque Kagel évoque les styles dénigrés que sont les rengaines et la musique de salon rehaussés d’allusions au premier tableau de Petrouchka de Stravinski. Un véritable plaisir sensuel et intellectuel que les musiciens de l’Ensemble Intercontemporain ont restitué avec le sérieux qui leur est coutumier mais allégé par la direction énergique et contrastée de Jurjen Hempel, tandis que deux musiciens circulaient à la fin parmi les spectateurs pour faire la quête, faisant bruyamment sonner les contenants avec les contenus... 


Bruno Serrou 

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