lundi 16 septembre 2013

A l’Opéra de Paris, un Alceste noir de Gluck dessiné à la craie par Olivier Py, dirigé avec énergie par Marc Minkowski et enluminé par Sophie Koch et Yann Beuron

Opéra de Paris Garnier, jeudi 12 septembre 2013


Première nouvelle production de la saison 2013-2014 de l’Opéra de Paris, Alceste du chevalier Christoph Willibald von Gluck a attiré tout ce qui compte dans le monde du théâtre lyrique. C’est évidemment à Garnier et non pas à Bastille qu’est proposé l’ouvrage dans lequel le compositeur et son librettiste Ranieri de Calzabigi ont cristallisé en 1767 la réforme de l’opéra qu’ils avaient amorcée cinq ans plus tôt dans Orfeo ed Euridice. Lors de la publication en 1769 du livret d’Alceste, Calzabigi définit les caractéristiques de sa réforme de l’opéra, écrivant vouloir « limiter la musique à sa véritable fonction qui est de servir la poésie avec expression, en évitant de l’étouffer par quantité d’ornements superflus ».
 
Gluck, Alceste. Sophie Koch (Alceste) et Yann Beuron (Admète). Photo : (c) Agathe Poupeney / Opéra de Paris

Conçu en italien pour le Burgtheater de Vienne, qui en a donné la création le 26 décembre 1767, Alceste est entré au répertoire de l’Opéra de Paris le 23 avril 1776 dans une version française remaniée par François-Louis Gand Le Blanc du Roullet. Les versions italienne et française divergent de ce fait largement l’une de l’autre, les personnages n’étant pas tout à fait identiques tandis que les scènes sont agencées différemment. Cette version parisienne est considérée comme très supérieure à l’italienne au point d’avoir été traduite en allemand, italien et anglais pour être jouée depuis le XIXe siècle sur les principales scènes lyriques. Le personnage d’Alceste, toujours présent et chantant constamment trois heures durant, requiert une cantatrice aux qualités athlétiques exceptionnelles comparables dignes d’une Isolde.
Gluck, Alceste. Photo : (c) Agathe Poupeney / Opéra de Paris
Alceste conte le destin morbide de l’épouse du roi Thessalie, Admète. Ce dernier est mourant. Mais les dieux promettent de l’épargner si une autre personne accepte de mourir à sa place. Alceste consent à être cette personne, et décide de se sacrifier malgré les supplications de son mari. Cependant, Hercule parvient à les sauver tous les deux en descendant aux Enfers délivrer Alceste tout en protégeant Admète, et leur permet ainsi de continuer à vivre, heureux.
Gluck, Alceste. Yann Beuron (Admète), membres du Chœur des Musiciens du Louvre Grenoble. Photo : (c) Agathe Poupeney / Opéra de Paris
La mort plane donc sur la totalité de cette œuvre qui vante la fidélité conjugale conduisant au sacrifice adaptée de la pièce éponyme d’Euripide. Ce qui, pour la première de ses quatre nouvelles productions de l’année, dont une création mondiale à Genève, le monodrame Siegfried de Michael Jarrell, et la reprise de son Hamlet d’Ambroise Thomas à la Monnaie de Bruxelles, a conduit Olivier Py à réaliser une mise en scène en noir (ardoise, costumes, lumières) et blanc (craies, robe d’Alceste, colombe d’Hercule) proche de l’oratorio évoquant la fugacité de l’existence. D’où sans doute un certain dénuement, une économie de mouvements, des décors spartiates qui évoquent la mélancolie de la vie qui s’éteint, à l’instar de cette silhouette tracée à la craie du palais Garnier qui disparaît pour ouvrir sur une porte d’église et une perspective maritime, une forêt d’arbres desséchés, puis le rideau de scène de Garnier évocation du seuil des Enfers où Alceste doit descendre à la place d’Admète. Ou plutôt qui s’efface, avec cette idée de dessins réalisés à fresque façon street art baroque en direct sur des tableaux noirs par quatre artistes qui les effacent ensuite dans la continuité du spectacle, ce qui surprend et fascine tout d’abord avant de susciter une certaine lassitude par leur systématisation. Seules tâches de couleurs, un Apollon qui apparaît à la fin du troisième acte tel un faune enluminé de pépites dansant les joyeuses retrouvailles du couple sauvé par un Hercule prestidigitateur en frac tirant de son haut-de-forme une pluie d’or et une colombe blanche.
Gluck, Alceste. Yann Beuron (Admète), membres du Chœur et de l'Orchestre des Musiciens du Louvre Grenoble. Photo : (c) Agathe Poupeney / Opéra de Paris
Fidèle à lui-même, Olivier Py et son scénographe Pierre-André Weitz ont convoqué leurs éternels lit et chaise d’hôpital et les aphorismes enfantins écrits à grands traits et à la volée par les protagonistes, les allusions à la foi catholique (Cène, Eucharistie, Résurrection) dont Py porte ostensiblement les signes jusque sur son propre costume (une grande croix sertie de brillants), ce qui tire parfois la spiritualité de l’ouvrage aux limites du caricatural. Curieusement, c’est dans la seconde partie du spectacle que le théâtre s’impose vraiment, après que l’orchestre ait été extrait de la fosse pour investir le plateau façon opéra en concert, l’action se déroulant dès lors autant à l’avant-scène qu’au fond du plateau, tandis que la direction de Marc Minkowski, qui connaît parfaitement cette musique et le fait généreusement ressentir, même si on l’eût souhaité un rien plus onirique, se fait plus vive et lyrique encore que dans la première partie, au contact direct des chanteurs. Le Chœur, d’une belle homogénéité, et l’Orchestre des Musiciens du Louvre Grenoble excellent, malgré des timbres que l’on aimerait plus charnels et moelleux.

Sophie Koch, Yann Beuron, qui remplace favorablement Roberto Alagna originellement prévu, et Jean-François Lapointe en Grand-Prêtre d’Apollon, sont tous trois à l’aise dans leurs rôles respectifs. Pourtant, au début de la représentation, un vibrato excessivement large et un timbre serré, l’on crut un moment la mezzo-soprano française incapable de surmonter le personnage écrasant d’Alceste. Les limites étant atteintes dans le fameux Divinité du Styx dans lequel elle est apparue comme asphyxiée dans le grave de son registre. Mais une fois cet air passé, la cantatrice, comme rassurée, s’est rapidement libérée, retrouvant ses marques pour camper une héroïne émouvante et généreuse. Voix solide au timbre de velours, vocalité éblouissante et aigus étincelants, Yann Beuron campe un Admète de très grande classe. Jean-François Lapointe est un impressionnant et glacial Grand-Prêtre d’Apollon, Franck Ferrari en fait un peu trop en Hercule-illusionniste bienveillant. Confiés à la jeune génération de chanteurs, les quatre Coryphées (Marie-Adeline Henry, Bertrand Dazin, Stanislas de Barbeyrac, Florian Sempey) et François Lis (une divinité infernale, l’Oracle) parachèvent une distribution de haut rang.

Bruno Serrou

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