jeudi 8 mars 2012

CD : Yakov Kreizberg et l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dans une puissante ‘‘Symphonie n° 11 « L’Année 1905 »’’ de Chostakovitch



A l’instar des grandes phalanges symphoniques britanniques, états-uniennes ou hollandaises, entre autres, l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo possède depuis l’automne 2010 son propre label discographique, OPMC Classics. Cette initiative a été soutenue avec force par son directeur musical et artistique d’alors, Yakov Kreizberg, mort subitement voilà un an, le 15 mars 2011 à l’âge de 51 ans. Le chef pétersbourgeois avait en moins des dix-huit mois passés à sa tête littéralement transfiguré l’orchestre monégasque, l'incitant à se surpasser pour acquérir un niveau jamais atteint jusque là pour entrer dans le cercle fermé des grandes phalanges européennes.
Pour son quatrième disque, le Philharmonique de Monte-Carlo a choisi  l’enregistrement réalisé en janvier 2010 de la Symphonie n° 11 en sol mineur op. 103 « L’Année 1905 » de Dimitri Chostakovitch, œuvre dans laquelle Yakov Kreizberg se produisit pour la première fois avec la phalange monégasque le 18 février 2007, sur la scène de l’Auditorium Rainier III de Monaco, cinq semaines après l’avoir également dirigée Salle Pleyel avec l’Orchestre de Paris. En outre, il s’agit ici de l’ultime enregistrement du chef russe avec sa formation. Cette symphonie constitue donc pour les deux protagonistes du présent enregistrement l’alpha et l’oméga de leur collaboration.
Ecrite pour le quarantième anniversaire de la Révolution d’Octobre mais commémorant la première révolution ouvrière russe, avortée, de 1905, créée à Moscou le 30 octobre 1957, la Onzième Symphonie de Chostakovitch est en fait un poème symphonique d’une heure en quatre mouvements (les deux derniers s’enchaînant brutalement), chacun étant doté d’un sous-titre glorifiant la révolution en faveur d’un régime qui aura brisé toute résistance. Pour mieux en souligner l’objet, le compositeur utilise quantité de chants populaires et révolutionnaires auxquels il associe deux citations de ses propres œuvres et un passage d’une opérette de son élève Georgy Sviridov, les Petites Flammes. La symphonie est d’un seul matériau, âpre, d’une raideur si singulière qu’elle en devient un implacable monolithe d’une sècheresse heureusement inégalée dans la création du compositeur soviétique, ce qui en fait la partition la moins convaincante de son auteur tant ses contours tiennent de la propagande la plus débridée. Pour évoquer les massacres de 1905 à Saint-Pétersbourg de manifestants pacifiques par les troupes tsaristes, particulièrement dans l’Allegro (« le 9 janvier »), événement précurseur de la Révolution de 1917 déjà chanté par le Tchèque Leoš Janáček dans sa Sonate pour piano, le compositeur russe fait appel à un orchestre conséquent qui chante la puissance d’un peuple en marche et la violence de la répression. Ce qui a valu à Chostakovitch son retour en grâce auprès des autorités soviétiques, qui lui ont attribué le Prix Lénine 1958.
Emportant l’œuvre avec une vivacité extrême, tout en sollicitant des couleurs chaudes et épanouies, Yakov Kreizberg amenuise ainsi judicieusement son côté musique de propagande, s’attardant pour magnifier les moments où le compositeur se laisse aller à son souffle naturel, donnant ainsi une densité inattendue au climat d’anxiété excessif, dégoulinant d’un pathos qui submerge la partition entière. Ample, vigoureuse, gommant les aspects pompeux et bruts de fonderie de l’écriture et du matériau de Chostakovitch, la vision de Kreizberg n’est pas sans évoquer celle, puissante et noble, d’André Cluytens en 1958 avec l’Orchestre National de France (EMI). L’Orchestre Philarmonique de Monte-Carlo répond avec ferveur aux sollicitations de son directeur musical, s’avérant précis et onctueux, ce qui tend à donner à cette messe de gloire à la révolution soviétique un tour quasi brucknérien, ce qui n’est pas sans être à l’avantage de cette partition qui est loin d’être un chef-d’œuvre et qui atteint ici une valeur insoupçonnée.
Bruno Serrou
1 CD OPMC Classics 005 (www.opmc.mc)

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