Paris. Opéra Bastille. Vendredi 5 juin 2026
Découverte ce vendredi de juin 2026 à l’Opéra national de Paris Bastille d’un opéra commandé par Louis XIV en 1707, Ercole amante, à une disciple du compositeur vénitien Francesco Cavalli (1602-1676), Antonia Bembo (v. 1643-v. 1720), protégée du Roi Soleil qui la recueillit alors qu’elle fuyait Venise et son mari, qui la maltraitait.
Antonia Bembo reprend le livret en italien que l’abbé Francesco Buti (1604-1682) écrivit pour l’Ercole amante (Hercule étant le destinataire, Louis XIV) commandé à Francesco Cavalli pour le mariage du roi avec Marie-Thérèse d’Autriche créé en février 1662. La compositrice vénitienne supprime le prologue ainsi qu’un nombre limité de numéros. Jean-Baptiste Lully mort, l’opéra français put redevenir plus créatif et divers, et Bembo ne se priva pas de cette liberté, s’avérant fort imaginative, libérée de tout carcan, offrant rythmes et couleurs riches à foison, signant des ensembles d’une grande variété, duos, trios, quatuors, de somptueux chœurs en cinq parties réelles(deux de dessus, une de haute-contre, une de taille et une deb basse doublée par la basse continue, magnant l’humour avec grâce, se montrant ainsi plus inventive et féconde que la majorité de ses contemporains masculins. La partition, qui reposait dans le fonds de la Bibliothèque nationale de France, qui l’a acquise en 1937, ne devait être créée qu’en 2023, version scénique, à San Francisco. Cet ouvrage est certainement un hommage de la compositrice à son maître à qui elle a peut-être voulu se mesurer tout en faisant acte de témoignage de gratitude à son propre protecteur, le même Louis XIV, qui l’a secourue et accueillie en France.
Fille u médecin Giacomo Padoani (1603-1666), élève en 1654 de Francesco Cavalli, à l’instar de son aînée Barbara Strozzi (1619-1677), la compositrice également cantatrice épouse en 1659 un membre d’une grande famille vénitienne, Lorenzo Bembo (1637-1703) dont elle a trois enfants. Fuyant son mari devenu violent doublé d’escroc, elle décide de fuir Venise, ce qui à l’époque est considéré comme un acte de rébellion, et s’installe en France où elle chante devant Louis XIV, qui la prend sous sa protection, et vit dans une communauté religieuse parisienne, la Petite Union chrétienne de Saint-Chaumond. Le Roi soleil lui accorde une bourse royale, privilège exceptionnel pour une femme qui lui permet de trouver refuge à la Maison royale de Saint-Louis, institution fondée à Saint-Cyr par Madame de Maintenon. Là, elle compose une œuvre variée conçue en majorité pour sa voix de soprano et basse continue, comprenant pièces sacrées et profanes, motets, cantates, airs de cour, psaumes et un opéra, le tout dans un style conjuguant les écoles italienne pour l’émotion et française pour l’élégance, dont cinq volumes réunis dans les Produzioni Armoniche sont conservés à la Bibliothèque nationale de France, la plupart des œuvres qui y sont réunies sont dédiées à Louis XIV, dont un Lamento della Vergine daté de 1695. Mais, femme compositrice, elle reste inconnue pour la postérité, dans un milieu artistique où seuls les hommes oint droit à une place au soleil, les Lully, Charpentier, Couperin ayant seuls droit de citer.
Rappelons ici que le texte d’Ercole amante concocté par Francesco Buti pour Francesco Cavalli, puisé dans les Trachiniennes de Sophocle et les Métamorphoses d’Ovide, évoque la fin d’Hercule, qui courtise la fille du roi Eutyro, qu’il a vaincu, mairesse de son propre fils, Hyllo. Avec l’aide de Vénus, Hercule n’hésite pas à tuer le roi, à emprisonner son fils et à écarter sa propre femme, Déjanire. Après maintes péripéties, cette dernière, sur le conseil de son serviteur, donne à Iole une tunique teinte du sang du centaure de Nessus, destinée à rendre le demi-dieu fidèle. Mais au lieu de cela, l’étoffe brûle Hercule et le tue. Jupiter le sauve néanmoins, le transportant dans l’Olympe pour le marier à la Beauté, symbole de sa transfiguration, le détachant ainsi de toute passion humaine, tandis que le mariage de son fils peut enfin se faire.
C’est donc une première française de cet Ercole amante de 1707 que la compositrice qualifiait de Tragedia qu’a donné l’Opéra de Paris en
ce mois de juin 2026, dans sa grande salle Bastille, vaisseau nécessaire tant
il y a de musiciens dans la fosse et de protagonistes sur le plateau. L’orchestre
en six parties hérité de la tradition italienne, dont les airs majoritairement
pour deux violons et basse continue, auquel s’ajoutent des flûtes traversières
venant de l’école française, à l’instar des ombreux ballets qui accompagnent et
ponctuent l’action. Airs et récitatifs doivent beaucoup à Cavalli, mais la
compositrice s’avère plus lyrique dans les seconds, évitant le plus possible la
déclamation, tandis que les premiers relèvent du style concertant en vogue en Italie
au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, la voix exposant
le matériau thématique repris par l’orchestre avant que s’établisse un dialogue
entre le chant et les instruments, tandis que la forme du livret, à la riche phraséologie,
refreine toute tentative de da capo.
De la fosse émergent des sonorités voluptueuses de la Cappella Mediterranea,
d’une beauté pure, dirigée avec flamme et lyrisme par son directeur fondateur Leonardo
García-Alarcón qui, à l’origine de cette production, envoûte littéralement ses
musiciens, ainsi que son Chœur de Chambre de Namur en cinq parties réelles dont
le rôle est central dans la seconde moitié du spectacle, et une distribution
idoine d’une quinzaine de personnages, avec, en tête d’affiche le solide et
bien chantant baryton-basse allemand Andreas Wolf Ercole à la diction
exemplaire et au timbre richement coloré, la Déjanire judicieusement humaine de
la mezzo-soprano omanaise Deepa Johnny à la voix de velours entendue le mois
dernier à Garnier dans Satyagraha de
Philip Glass, le ténor australien Alasdair Kent, dont le timbre lumineux séduit
d’entrée en Hillo pour sa première prestation à l’Opéra de Paris, formant en
outre un couple particulièrement assorti avec la séduisante soprano portugaise
Ana Vieira Leite en Iole toute en nuances, le ténor bouffe néerlandais Marcel
Beekman en Lichas et le page du contre-ténor français Theo Imart qui rivalisent
en virtuosité, la Junon sanguine et déterminée de Julie Fuchs, la Vénus étincelante
de Sandrine Piau, qui a le dernier mot de l’opéra en Bellezza, la Pasitée de la
soprano géorgienne Teona Todua à l’élocution parfaite, l’excellente basse californienne
Alex Rosen à la voix d’outre-tombe parfaitement adaptée pour incarner les
ombres d’Eutiron et de Neptune, à l’instar de celle du baryton belge Samuel Desguin
pour Mercure, enfin les trois grâces, les sopranos françaises Danaé Monnié et
Giulia Fichu-Sampieri, et la mezzo-soprano germano-libanaise Diana Husseini,
répondent aux qualités de la Vénus de Sandrine Piau.
La mise en scène de la réalisatrice britannique Netia Jones, également auteur de la scénographie et des costumes, déjà signataire à l’Opéra de Paris-Garnier de Nozze di Figaro de Mozart en 2022 (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2022/02/des-noces-de-figaro-de-mozart.html), a le mérite d’être claire, d’une grande efficacité et non dépourvue d’humour, avec ce jardin à la française dominé par un kiosque planté sur un monticule et dont les pelouses, au milieu et autour desquelles sont plantées d’imposantes statues d’Hercule servent de cadre à des jeux de badminton champêtres parcourus par des serviteurs doubles de Karl Lagerfeld. Tandis que l’on se demande à quoi bon ces vidéos disgracieuses de portraits en très gros plan des personnages projetés sue le rideau de scène à chaque pause, on admire tout au long du spectacle la vidéo conçue par la metteuse en scène avec le concours du Lightmap Studio élargit l’espace scénique, participant largement à la fluidité et à la dynamique de la représentation, les scènes s’enchaînant avec rapidité, tandis que les protagonistes s’investissent pleinement dans leurs rôles animés par une direction d’acteur au cordeau.
Bruno Serrou
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