Paris. Philharmonie. Grande salle Pierre Boulez. Lundi 13 avril 2026
L’entente entre l’Orchestra dell’Accademia Nazionale di Santa Cecilia de Rome et son directeur musical Daniel Harding depuis septembre 2024, est déjà totale, comme le public de la Philharmonie de Paris a pu en juger lundi soir à la Philharmonie de Paris dans le cadre des célébrations du soixante-dixième anniversaire du jumelages de deux capitales européennes, Rome et Paris
Successeur d’Antonio Pappano qui le dirigea de 2005 à 2023, Daniel Harding, ex-directeur musical de l’Orchestre de Paris (2016-2019), a proposé avec la phalange romaine à la tête de laquelle il a succédé à Antonio Pappano en 2024, un programme romantique germano-britannique, commençant par le monumental Concerto n° 1 en ré mineur op. 15 de Johannes Brahms, l’œuvre concertante pour piano et orchestre la plus développée de l’histoire de la musique, après celle faisant en outre appel à un chœur d’hommes de Ferruccio Busoni. Envisagé tout d’abord comme une symphonie qui allait rester inaboutie, le compositeur de vingt ans ne parvenant pas à dégager de son esprit la référence beethovenienne attendra vingt années encore pour achever la première de ses symphonies. A l’instar du second concerto terminé en 1881, cet opus 15 se présente davantage comme une symphonie concertante avec piano obligato que comme une partition pour soliste et orchestre, le piano sonnant à lui seul comme un orchestre entier tandis que l’orchestre lui-même est traité en virtuose. D’une vigoureuse jeunesse, noble et généreux de souffle, grondant avec une énergie chatoyante et féline, les trois mouvements de ce vaste vaisseau forment un incomparable chef-d’œuvre. L’option prise par avec Igor Levit s’est avérée fort éloignée de l’essence-même de l’œuvre, le pianiste germano-russe jouant avec retenue et sonnant de façon quasi séraphique, de façon trop intimiste et contenue, donnant la primauté à la main droite avec un large nuancier mais trop systématiquement dans les registres pianissimo, tandis que la main gauche un peu raide n’a pu exalter le registre grave et les sombres colorations brahmsiennes, particulièrement son ampleur symphonique au piano, insuffisantes côté clavier malgré l’effectif de cordes étoffé côté orchestre (seize, quatorze, douze, dix, huit) et trompettes à palette, et l’infinie diversité du nuancier mis en résonance par Daniel Harding. En bis, Igor Levit a poursuivi dans l’intime confession en puisant dans le répertoire pianistique français avec la Romance sans paroles op. 17/3 de Gabriel Fauré.
A la tête d’un orchestre épanoui sonnant admirablement, homogène et charnel
à la fois, particulièrement les bois, Daniel Harding, familier de l’œuvre de
son compatriote Edward Elgar, a donné d’impressionnantes Enigma Variations. Créées à Londres le 19 juin 1899 sous la
direction d’un proche de Richard Wagner, le chef allemand Hans Richter, les Variations pour orchestre sur un thème
original « Enigma » op. 35, qui se situent clairement dans
l’héritage de Brahms, ont permis à leur auteur de s’imposer sur le tard - il
avait alors quarante ans - sur le devant de la scène musicale britannique puis
internationale. Ce titre « Enigma »
tient à la fois au fait que son thème andante
de dix mesures aux cordes seules est d’origine inconnue et que chacune de ses
quatorze variations est dédiée à un ami ou à un parent du compositeur désigné
par les seules initiales de son patronyme ou de son pseudonyme tandis que la
partition entière l’est « à [s]es amis qui s’y trouvent
portraiturés ». De durées plus ou moins longues, ces variations jouissent
d’une orchestration riche et variée qui s’épanouit de page en page. La partie
la plus significative de ce recueil s’ouvre sur la noble neuvième variation Adagio en mi bémol majeur intitulée Nimrod dans laquelle Elgar célèbre son
ami August Johannes Jaeger, collaborateur des Editions Novello. Cet épisode
ouvre une série de mouvements dont le travail thématique et orchestral va crescendo jusqu’à la douzième variation,
BGN, qui portraiture un
violoncelliste amateur, Basil G. Nevinson, « ami dévoué de toujours »,
qui précède la treizième, sous-titrée Romanza
dont le séduisant solo de clarinette évoque le voyage en mer d’une belle
américaine aimée d’Elgar avant l’ultime étape du recueil où le compositeur tire
son propre portrait au côté de sa femme Alice, dont il utilise pour le titre le
pseudonyme Edoo et qui conclut
l’œuvre sur un ton solennel. L’Orchestra
dell’Accademia Nazionale di Santa Cecilia a brillé de tous ses feux,
grâce à ses pupitres rutilants auxquels Harding a donné une impulsion
vivifiante qui a permis à son orchestre de s’épanouir à loisir, scintillant et
mille feux côté instruments à vent, tandis que les cordes ont imposé leur
moelleux et une opulente sensualité d’une orchestration foisonnante et lustrée (cette fois les trompettes à pistons
étaient utilisées) faisant particulièrement briller alto et violoncelle solos,
le chef britannique faisant chanter avec une tendre nostalgie la fameuse
variation Nemrod. En bis, Daniel Harding a poursuivi dans le
répertoire d’Elgar, avec la délicieuse romance Salut d’amour op. 12, page pour orchestre réduit écrite en
1888 par le compositeur en offrande à sa future épouse, Alice, initialement conçue
pour violon et piano et orchestrée en 1889, année de sa création publique au
Crystal Palace de Londres.
Bruno Serrou



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