Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mardi 14 avril 2026
« On n’a pas tous les jours trente ans »… Surtout en duo.
Trente ans de compagnonnage artistique, cela n’est pas très courant. Surtout
chez des musiciens dont les carrières solistes internationales sont particulièrement
intenses, comme c’est le cas pour chacun des duettistes français Jean-Guihen
Queyras et Alexandre Tharaud. Ce concert-anniversaire a attiré les foules, au
point qu’une partie du public était rassemblée sur le plateau-même, en arc de
cercle sur trois rangs de chaises serrés derrière les musiciens
Le violoncelliste Jean-Guihen
Queyras (59 ans le 11 mars dernier) et le pianiste Alexandre Tharaud (57 ans le
9 décembre 2025) sont parmi les musiciens français les plus unanimement célébrés,
autant par leur musicalité et par leur éclectisme, l’un, le pianiste, étant
plus populaire, par la diversité de son activité qui le conduit jusqu’au cinéma,
l’ampleur de son répertoire qui court du XVIIIe au XXIe
siècles, et par son engagement dans la société, l’autre, le violoncelliste, réputé
intellectuel, ne serait-ce que pour son parcours commencé brillamment sous la
tutelle de Pierre Boulez comme membre de l’Ensemble Intercontemporain, mais
tous deux organisateurs de festivals. Voilà donc trente ans que les deux hommes
cheminent ensemble dans les arcanes de la musique de chambre pour violoncelle
et piano, avec de nombreuses créations, y compris avec orchestre. Deux
personnalités fort différentes, mais l’osmose sur scène comme au disque est
exemplaire. « Chaque concert est un cadeau, un instant suspendu, déclarait
le pianiste dans les colonnes des Dernières Nouvelles d’Alsace. Ce que j’aime ce
sont les clins d’œil sur scène, le lâcher prise. Lorsque l’un sent que l’autre
fatigue un peu, il reprend le flambeau. Nous nous inspirons beaucoup l’un l’autre
avec des nuances, des rythmes, des idées. On se bouscule un peu pour, surtout,
ne jamais entrer dans la routine. »
A peine plus d’un mois après la
création mondiale de la Sinfonia
Concertante pour violoncelle et piano qu’Oscar Strasnoy leur a dédiée pour
le trentenaire de leur duo, les 8 et 9 mars derniers avec l’Orchestre
Philharmonique de Strasbourg dirigé par Aziz Shokhakimov à Strasbourg puis à la
Philharmonie de Paris, concert auquel je n’ai pas pu assister pour cause de
maladie, les deux complices ont retrouvé la Grande Salle Pierre Boulez pour une
soirée entière dans le cadre de laquelle ils ont donné un large échantillon de
leur répertoire commun, qu’ils ont largement enregistrés pour leurs deux labels
discographiques. La première partie était consacrée à deux œuvres entières aux
colorations éloignées, commençant par le souriant Francis Poulenc aux
colorations néo-classiques, d’une œuvre destinée à l’origine à un ensemble d’instruments
à vent, percussion et harpe (ou clavecin), que le compositeur a lui-même
arrangé pour violoncelle et piano en 1953, la Suite française d’après Claude Gervaise composée en septembre 1935,
recueil de sept pièces inspirées du Livre
de dancesries du gambiste français de la Renaissance. La seconde, plus
sombre et aux élans passionnés, la sublime Sonate
n° 1 pour violoncelle et piano en mi mineur op. 38 de Johannes Brahms, qui
prend ici de nouveau le relais de son modèle, Ludwig van Beethoven, qui fut le
premier compositeur à donner ses titres de noblesse à la sonate réunissant ces
deux instruments, suivi par Mendelssohn, Chopin et Schumann. Commencée en 1862,
achevée trois ans plus tard, dédiée au juriste violoncelliste professeur de
chant Josef Gänsbacher, cette œuvre n’a pas de mouvement lent, enchaînant un Allegro non troppo associant
formes lied et symphonie ouvert dans une profonde mélancolie par le violoncelle
et dont le thème principal semble avoir puisé sa source dans le Contrapunctus III de L’Art de la Fugue de Johann Sebastian Bach,
un Allegretto quasi minuetto au caractère
de danse, fougueux et volontaire s’achevant dans un climat de ballade aux élans
schubertiens, et un finale Allegro en
forme de fugue emprunté au Contrapunctus
XIII du même Art de la Fugue de Bach.
Queyras et Tharaud en ont donné une interprétation somptueuse d’élan et de
générosité, chantant d’une même voix à la polyphonie ample, variée, à la fois
dense et délicate, et d’une profondeur haletante.
La seconde partie du concert était
plus diversifiée, aucune œuvre programmée n’étant donnée dans son intégralité,
prenant ainsi la forme d’un patchwork représentatif de l’ampleur du répertoire
du duo. Qeyras et Tharaud ont enchaîné les œuvres données sans distinction dans
leur forme originelle ou arrangées par leu soin, commençant dans un climat
sombre, nostalgique et introspectif pour aller peu à peu vers la lumière et l’allégresse.
C’est avec l’intégralité des précieuses Cinq
Pièces pour clarinette et piano op. 5 (1913) d’Alban Berg que les
duettistes ont introduit cette seconde partie, dans un arrangement du violoncelliste
auquel ils ont donné une intense expressivité, suivi de l’Adagio contemplatif de la Sonate
pour arpeggione et piano D 821 (1824) de Franz Schubert, et de deux des
cinq mouvements les plus effrénés (1. Dialogo :
Allegro et 5. Moto perpetuo : Poco
presto) de la Sonate pour violoncelle
et piano op. 65 (1960-1961) que Benjamin Britten composa pour Mstislav
Rostropovitch. Une deuxième vague de pages de compositeurs français a été
ouverte avec le Prélude de la Suite n° 1 en ré mineur tirée du Livre
II des Pièces pour viole de gambe (1701)
de Marin Marais dans un arrangement de Queyras et Tharaud, suivi du Prologue de la Sonate pour violoncelle et piano (1915) de Claude Debussy et de
deux pièces de Gabriel Fauré, la Sicilienne
pour violoncelle et piano op. 78 (1898) au charme désuet et le pétillant Papillon op. 77 (1884). Retour à Brahms
pour finir, avec une trilogie de Danses
hongroises pour piano à quatre mains (1853-1868) parmi les plus populaires,
les première, septième et cinquième, dans un arrangement des Deux interprètes. Pour
conclure, les comparses ont ramené des coulisses un plateau de flûtes à champagne
et une bouteille de champagne, ouverte dextrement et servie par Jean-Guihen
Queyras, tandis qu’Alexandre Tharaud distribuait les verres pleins à une partie
des spectateurs placés derrière eux, ponctuant leur distribution de discours et
de bis pour la plus grande joie du
public.
Bruno Serrou
1) DNA datées 4 mars 2026
2) Il était précispé en dernière
page du programme de salle que Jean-Guihen Queyras et Alexandre Tharaud apparaissaient
« avec l’aimable autorisation d’Harmonia Mundi » pour le premier et « d’Erato/Warner
Classics » pour le second, tandis que le concert était capté par une
demi-douzaine de micros
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