jeudi 16 avril 2026

Jean-Guihen Queyras et Alexandre Tharaud ont célébré leurs trente ans de complicité devant une Philharmonie de Paris archi-comble

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Mardi 14 avril 2026 

Jean-Guihen Queyras, Alexandre Tharaud
Photo : (c) Bruno Serrou

« On n’a pas tous les jours trente ans »… Surtout en duo. Trente ans de compagnonnage artistique, cela n’est pas très courant. Surtout chez des musiciens dont les carrières solistes internationales sont particulièrement intenses, comme c’est le cas pour chacun des duettistes français Jean-Guihen Queyras et Alexandre Tharaud. Ce concert-anniversaire a attiré les foules, au point qu’une partie du public était rassemblée sur le plateau-même, en arc de cercle sur trois rangs de chaises serrés derrière les musiciens 

Jean-Guihen Queyras, Alexandre Tharaud
Photo : (c) Bruno Serrou

Le violoncelliste Jean-Guihen Queyras (59 ans le 11 mars dernier) et le pianiste Alexandre Tharaud (57 ans le 9 décembre 2025) sont parmi les musiciens français les plus unanimement célébrés, autant par leur musicalité et par leur éclectisme, l’un, le pianiste, étant plus populaire, par la diversité de son activité qui le conduit jusqu’au cinéma, l’ampleur de son répertoire qui court du XVIIIe au XXIe siècles, et par son engagement dans la société, l’autre, le violoncelliste, réputé intellectuel, ne serait-ce que pour son parcours commencé brillamment sous la tutelle de Pierre Boulez comme membre de l’Ensemble Intercontemporain, mais tous deux organisateurs de festivals. Voilà donc trente ans que les deux hommes cheminent ensemble dans les arcanes de la musique de chambre pour violoncelle et piano, avec de nombreuses créations, y compris avec orchestre. Deux personnalités fort différentes, mais l’osmose sur scène comme au disque est exemplaire. « Chaque concert est un cadeau, un instant suspendu, déclarait le pianiste dans les colonnes des Dernières Nouvelles d’Alsace. Ce que j’aime ce sont les clins d’œil sur scène, le lâcher prise. Lorsque l’un sent que l’autre fatigue un peu, il reprend le flambeau. Nous nous inspirons beaucoup l’un l’autre avec des nuances, des rythmes, des idées. On se bouscule un peu pour, surtout, ne jamais entrer dans la routine. »

Jean-Guihen Queyras, Alexandre Tharaud
Photo : (c) Bruno Serrou

A peine plus d’un mois après la création mondiale de la Sinfonia Concertante pour violoncelle et piano qu’Oscar Strasnoy leur a dédiée pour le trentenaire de leur duo, les 8 et 9 mars derniers avec l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg dirigé par Aziz Shokhakimov à Strasbourg puis à la Philharmonie de Paris, concert auquel je n’ai pas pu assister pour cause de maladie, les deux complices ont retrouvé la Grande Salle Pierre Boulez pour une soirée entière dans le cadre de laquelle ils ont donné un large échantillon de leur répertoire commun, qu’ils ont largement enregistrés pour leurs deux labels discographiques. La première partie était consacrée à deux œuvres entières aux colorations éloignées, commençant par le souriant Francis Poulenc aux colorations néo-classiques, d’une œuvre destinée à l’origine à un ensemble d’instruments à vent, percussion et harpe (ou clavecin), que le compositeur a lui-même arrangé pour violoncelle et piano en 1953, la Suite française d’après Claude Gervaise composée en septembre 1935, recueil de sept pièces inspirées du Livre de dancesries du gambiste français de la Renaissance. La seconde, plus sombre et aux élans passionnés, la sublime Sonate n° 1 pour violoncelle et piano en mi mineur op. 38 de Johannes Brahms, qui prend ici de nouveau le relais de son modèle, Ludwig van Beethoven, qui fut le premier compositeur à donner ses titres de noblesse à la sonate réunissant ces deux instruments, suivi par Mendelssohn, Chopin et Schumann. Commencée en 1862, achevée trois ans plus tard, dédiée au juriste violoncelliste professeur de chant Josef Gänsbacher, cette œuvre n’a pas de mouvement lent, enchaînant un Allegro non troppo associant formes lied et symphonie ouvert dans une profonde mélancolie par le violoncelle et dont le thème principal semble avoir puisé sa source dans le Contrapunctus III de L’Art de la Fugue de Johann Sebastian Bach, un Allegretto quasi minuetto au caractère de danse, fougueux et volontaire s’achevant dans un climat de ballade aux élans schubertiens, et un finale Allegro en forme de fugue emprunté au Contrapunctus XIII du même Art de la Fugue de Bach. Queyras et Tharaud en ont donné une interprétation somptueuse d’élan et de générosité, chantant d’une même voix à la polyphonie ample, variée, à la fois dense et délicate, et d’une profondeur haletante.

Jean-Guihen Queyras (champagne), Alexandre Tharaud (micro)
Photo : (c) Bruno Serrou

La seconde partie du concert était plus diversifiée, aucune œuvre programmée n’étant donnée dans son intégralité, prenant ainsi la forme d’un patchwork représentatif de l’ampleur du répertoire du duo. Qeyras et Tharaud ont enchaîné les œuvres données sans distinction dans leur forme originelle ou arrangées par leu soin, commençant dans un climat sombre, nostalgique et introspectif pour aller peu à peu vers la lumière et l’allégresse. C’est avec l’intégralité des précieuses Cinq Pièces pour clarinette et piano op. 5 (1913) d’Alban Berg que les duettistes ont introduit cette seconde partie, dans un arrangement du violoncelliste auquel ils ont donné une intense expressivité, suivi de l’Adagio contemplatif de la Sonate pour arpeggione et piano D 821 (1824) de Franz Schubert, et de deux des cinq mouvements les plus effrénés (1. Dialogo : Allegro et 5. Moto perpetuo : Poco presto) de la Sonate pour violoncelle et piano op. 65 (1960-1961) que Benjamin Britten composa pour Mstislav Rostropovitch. Une deuxième vague de pages de compositeurs français a été ouverte avec le Prélude de la Suite n° 1 en ré mineur tirée du Livre II des Pièces pour viole de gambe (1701) de Marin Marais dans un arrangement de Queyras et Tharaud, suivi du Prologue de la Sonate pour violoncelle et piano (1915) de Claude Debussy et de deux pièces de Gabriel Fauré, la Sicilienne pour violoncelle et piano op. 78 (1898) au charme désuet et le pétillant Papillon op. 77 (1884). Retour à Brahms pour finir, avec une trilogie de Danses hongroises pour piano à quatre mains (1853-1868) parmi les plus populaires, les première, septième et cinquième, dans un arrangement des Deux interprètes. Pour conclure, les comparses ont ramené des coulisses un plateau de flûtes à champagne et une bouteille de champagne, ouverte dextrement et servie par Jean-Guihen Queyras, tandis qu’Alexandre Tharaud distribuait les verres pleins à une partie des spectateurs placés derrière eux, ponctuant leur distribution de discours et de bis pour la plus grande joie du public.

Bruno Serrou

1) DNA datées 4 mars 2026

2) Il était précispé en dernière page du programme de salle que Jean-Guihen Queyras et Alexandre Tharaud apparaissaient « avec l’aimable autorisation d’Harmonia Mundi » pour le premier et « d’Erato/Warner Classics » pour le second, tandis que le concert était capté par une demi-douzaine de micros

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