Aujourd’hui négligé, sans doute parce que réfractaire à la moindre classification et pour ses accointances avec les régimes fascistes, étranger à toute école, associant caractères latin et germanique, autant dans sa personnalité que dans sa création et dans sa situation dans l’Histoire, Ermanno Wolf-Ferrari a été de son vivant l’un des compositeurs italiens les plus joués et admirés. Musicien fécond, ardent défenseur du patrimoine lyrique italien, homme de culture, Ermanno Wolf-Ferrari est né sous le nom d’Hermann Friedrich Wolf le 12 janvier 1876 à Venise, où il est mort le 21 janvier 1948, Palazzo Malipiero (1)
Premier des fils d’une Vénitienne,
Emilia Ferrari, et d’un Allemand, le peintre August Wolf copiste pour la
Galerie d’Art de Monaco né à Weinheim an der Bergstrasse, Ermanno Wolf-Ferrari,
nom qu’il adopte en 1895, se destine tout d’abord à la peinture, dans la
continuité de son père et à l’instar de son frère cadet, le paysagiste italien Theodoro
Wolf-Ferrari (1878-1945), art qu’il étudie lui-même à Venise puis à Rome, avant
de choisir de se perfectionner à Munich, où il opte finalement pour la
composition, devenant l’élève du compositeur pédagogue allemand originaire du
Liechtenstein Josef Rheinberger (1839-1901). A 19 ans, il retourne à Venise où
il est nommé chef de chœur et rencontre Giuseppe Verdi (1813-1901) et Arrigo
Boito (1842-1918). Auteur d’une quinzaine d’opéras, le premier composé en 1895
mais resté inédit, le dernier en 1943 pour l’Opéra de Hambourg, il a également
laissé des pages purement instrumentales, notamment un Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op. 26 créé à la
Tonhalle de Munich le 7 janvier 1944 par la violoniste états-unienne Guila
Bustado (1916-2002) à qui il est dédié, et autres pièces pour orchestre, de la
musique de chambre, essentiellement pour cordes avec ou sans piano, ainsi que des
pages vocales. Parmi ses œuvres scéniques, les plus connues sont Il segreto di
Susanna sur un
texte original d’Enrico Golisciani créé en 1909 à l’Opéra de Munich, et, à un
moindre degré, I
quattro rusteghi d’après Carlo Goldoni créé en 1906 à l’Opéra de
Munich également, et Sly d’après
William Shakespeare dont la première a été donnée à la Scala de Milan en 1927. Eminent
pédagogue, il aura été de longues années directeur du Conservatoire Benedetto
Marcello de Venise.
A la lisière des arts savants et populaires et à la marge des courants dominants
en son temps, postromantisme wagnérien, vérisme, atonalisme, dodécaphonisme, néoclassicisme,
Ermanno Wolf-Ferrari, peu joué de nos jours, a connu son heure de gloire dès avant
la Première Guerre mondiale. Après un premier essai en 1896, Irène, suivi d’un second en 1897, La Camargo d’après Alfred de Musset
(1810-1857), le premier de ses opéras à être porté à la scène est Cenerentola. Créé à la Fenice de Venise
dans le cadre du Carnaval le 22 février 1900, écrit sur un livret de la
Vénitienne Maria Pezze-Pascolato (1869-1933) d’après la Cendrillon de Charles Perrault (1628-1703), cet ouvrage en trois
actes a eu du mal à s’imposer. La première représentation a été un cuisant
échec, au point de susciter la détresse de son jeune auteur, qui en fut blessé au
point de fuir de nouveau Venise pour se réfugier à Munich, où il rédigera une
nouvelle version de son « conte de fées musical » dès 1902, cette
fois en allemand. Cette version donnée à Brême le 31 janvier 1903 permit à l’œuvre
de rencontrer le succès. Pourtant, en 1937, Wolf-Ferrari s’attellera à une
troisième mouture, cette fois sur un livret complété par Franz Rau qui se
détourne de Perrault au profit des frères Jacob et Wilhelm Grimm. L’opéra
adopte alors le nom germanisé de Cendrillon, Aschenbrödel. Si au cours de son évolution le style de Wolf-Ferrari
se situe à mi-chemin du vérisme et de l’atonalité, ses vrais modèles resteront
du début à la fin Mozart, Rossini et le Verdi de Falstaff. Et c’est bien sûr au Cygne de Pesaro que l’on pense dans
cette Cendrillon, bien que le
caractère de l’œuvre soit beaucoup plus sombre et violent que celui de La Cenerentola. De quoi en tout cas effrayer
le jeune public, du moins celui du temps de la genèse de l’œuvre et des
générations suivantes.
Ereinté pour Cenerentola, Ermanno Wolf-Ferrari allait être encensé
pour I
quattro rusteghi (Les
quatre rustres) dès la création de l’œuvre à Munich le 19 mars 1906 sous la
direction du compositeur chef d’orchestre autrichien proche de Richard Wagner, Felix
Mottl (1856-1911). Cet opéra-comique en trois actes s’inspire de la comédie I rusteghi écrite en vénitien pour le
carnaval 1760 par Carlo Goldoni (1707-1793), et allait devenir l’œuvre la plus
célèbre du compositeur italien. L’ancien élève des Beaux-Arts se consacre
ensuite à I
gioielli della Madonna (Les joyaux de la Madone). Ce drame lyrique en trois actes
devait intégrer Il segreto di Susanna (Le
secret de Suzanne) en guise d’intermezzo, conformément à la tradition du XVIIIe
siècle italien. Finalement, le divertissement écrit sur un livret d’Enrico
Golisciani voit le jour séparément le 4 décembre 1909 au Hoftheater de Munich
dans une traduction allemande. Le secret
de la Comtesse Susanna est une appétence au tabac assumée avec la complicité du
vieux serviteur Sante. Le spectateur mesure à l’écoute l’injustice du Comte Gil
à soupçonner la présence d’un amant et de citer sa belle-mère comme modèle de
« femme admirable, digne et austère ». Ce machisme est heureusement
le fruit d’une furie temporaire puisque, finalement, l’homme encouragera son
épouse à l’émancipation - rappelons ici que si les années 1920 ont popularisé la
coupe garçonne et le fume-cigarette, des frondeuses avaient été condamnées dix
ans plus tôt pour avoir fumé en public.
L’ouvrage suivant est Les joyaux
de la madone créé le 23 décembre 1911 au Kurtfürstenoper (Opéra des
princes-électeurs) de Berlin sous la direction de Selmar Meyrowitz (1875-1941).
Suit deux ans plus tard la création à l’Opéra de la Cour de Dresde le 4
décembre 1913 de L’amore medico (L’amour médecin) sur un livret de
Richard Batka (1868-1922) d’après la comédie-ballet de Molière et Jean-Baptiste
Lully Le médecin malgré lui (1666). Cette
œuvre connaît dès sa création un succès si retentissant qu’il conduit Richard
Strauss à écrire une lettre amère à Hugo von Hofmannsthal (2), tandis qu’ils
venaient tous deux d’essuyer un échec lors de la création de leur Bourgeois gentilhomme / Ariadne auf Naxos,
la critique saxonne célébrant Le Médecin
malgré lui comme la « véritable renaissance de l’esprit de Molière, ce
qui, par votre maladresse, ne m’a pas
réussi avec Ariadne [auf Naxos]. Ce type a entendu parler de La Naissance de la tragédie de l’esprit de
la musique de Nietzsche, et le voilà qui fait ressusciter Molière par
Wolf-Ferrari. Faut-il, cher ami, laisser passer toutes ces bêtises sans se
défendre ? Est-ce qu’on ne doit pas d’une façon ou d’une autre élever la
voix contre cela, refuser de prendre son mal en patience en attendant que les
gens en arrivent d’eux-mêmes à se rendre compte du raffinement stylistique de
votre travail dans Ariadne. […]
Est-ce que ce n’est pas à s’arracher les cheveux, quand on lit que le public
s’est délicieusement amusé pendant toute la soirée avec la ravissante comédie en
musique de Wolf-Ferrari-Batka tandis que dans notre bref Molière à nous, dont
vous n’avez laissé subsister que ce qui est amusant et typique, ce même public
s’ennuie à mourir et n’a pas la patience d’attendre l’opéra. »
En 1916, après avoir fui Venise et l’Italie en raison de la Première
Guerre mondiale, il s’exile à Zürich où il compose l’opéra en trois actes Gli amanti sposi (Les jeunes mariés amoureux) sur un livret de Giovacchino Forzano
(1883-1970) adapté de la commedia
dell’arte de Carlo Goldoni Il
Ventaglio (L’éventail, 1764) qui sera créé le 19 février 1925 au
Teatro La Fenice de Venise dirigé par Pietro Fabbroni (1882-1942). La trame
s’articule autour d’un éventail de femme, d’abord cassé, puis perdu, qui pousse
tout un village à partir à sa recherche. Le 21 avril 1927, l’Opéra de Munich
donne la création de La veste di cielo (Le vêtement de ciel), suivi du troisième
des ouvrages les plus populaires de Wolf-Ferrari, Sly, ovvero La leggenda del dormiente risvegliato (Sly, ou La légende du dormeur éveillé)
qui est donné en première mondiale au Teatro alla Scala de Milan le 29 décembre
1927 avec le célèbre ténor italien Aureliano Pertile (1885-1952) et la soprano
espagnole Mercedes Liopart (1895-1970). Cet opéra en trois actes se fonde sur
un autre livret de Giovacchino Forzano, écrit à l’origine pour Giacomo Puccini,
inspiré cette fois d’une comédie en cinq actes de William Shakespeare, The Taming of the Shrew (La mégère apprivoisée). L’acte initial
est d’esprit léger, mais, une fois n’est pas coutume chez Wolf-Ferrari, des
éléments véristes sont développés dans le cours des deux actes suivants. Dans
l’intrigue, le poète Sly boit jusqu’à plus soif dans une taverne londonienne au
bruit de réjouissances et de disputes, tandis que, dans une atmosphère musicale
associant Kurt Weill (1900-1950) et Ruggero Leoncavallo (1857-1919), se détache
le thème récurrent de l’opéra, la chanson de l’ours dansant. Au deuxième acte,
Sly se réveille ivre dans un palais dont il est convaincu d’être le
propriétaire au terme d’un coma de dix années, et d’avoir épousé une femme
portant le prénom Dolly. Leur premier duo a des accents véristes qui culminent
au troisième acte lorsque le rôle-titre prend conscience de la vérité,
s’écriant qu’il n’est pas un bouffon, avant de se trancher les veines.
Suit un quatrième ouvrage inspiré de Goldoni, l’opéra bouffe La vedova scaltra (La veuve rusée) sur un texte de Mario Ghisalberti. Créée à Rome le
5 mars 1931, cette badinerie rafraîchissante a pour héroïne Rosaura, jeune
veuve italienne courtisée par quatre prétendants d’autant de nationalités
différentes, italienne, française, britannique et espagnole. Un seul s’avère
constant, son compatriote, qu’elle choisit malgré la jalousie maladive de ce
dernier. Le 11 février 1936, la Scala de Milan donne sous la direction de Gino
Marinuzzi (1882-1945), qui avait dirigé les premières italiennes de Tristan und Isolde (1905) et de Parsifal (1914), la création de Il campiello (La petite place) sur un livret en trois actes de Mario Ghisalberti
qui sera le dernier des cinq opéras de Wolf-Ferrari adaptés de Carlo Goldoni, qui
célèbre ici l’esprit volage de la vie publique de la Cité des doges. Chantée en
dialecte vénitien, cette comédie lyrique rend hommage à Wolfgang Amadeus Mozart,
né la même année que la comédie de Goldoni, ainsi qu’au Falstaff de Giuseppe Verdi. Le 1er février 1939, ce même
Teatro alla Scala donne la première mondiale de La dama boba (La dame idiote),
quatre ans avant l’ultime ouvrage scénique de Wolf-Ferrari, écrit sur un livret
du même Ghisalberti mais adapté cette fois de Ludwig Strecker der Jüngere
(1883-1978) qui a signé son texte sous le pseudonyme Ludwig Andersen, Gli dei a Tebe / Der Kuckuck in Theben (Les dieux à Thèbes), qui est créé à
l’Opéra de la Ville de Hanovre au plus noir de la Seconde Guerre mondiale, le 5
juin 1943. L’intrigue, qui a pour cadre la Thèbes antique, conte la tentative
de Zeus de se substituer à Amphitryon, revenu de la guerre, pour vivre une
aventure avec son épouse Alcmène. Tentative qui échoue suite à l’intervention
d’Héra, la femme de Zeus qui a pressenti les intentions de son mari. C’est sur
cette affaire de cœur élyséenne que se clôt la création lyrique d’Ermanno
Wolf-Ferrari qui, petit à petit, semble retrouver les faveurs des
programmateurs des théâtres lyriques et du public internationaux après être
tombé plus ou moins dans l’oubli dès avant sa mort le 21 janvier 1948, sans
doute en raison de son activité soutenue au sein des institutions musicales de
l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie…
Bruno Serrou
1) Cet article a été écrit à la demande du magazine espagnol Scherzo, qui l'a publié en castillan dans son numéro 425 daté février 2026
2) Richard Strauss - Hugo von Hofmannsthal, Briefwechsel, éd. Willi Schuh, Zürich, 1978







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