mardi 3 février 2026

Les douces mélancolies crépusculaires sous les doigts de Piotr Anderszewski d’œuvres ultimes pour piano de Beethoven et de Brahms

Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. Lundi 2 février 2026 

Piotr Anderszewki 
Photo : (c) Bruno Serrou

Récital crépusculaire d’une infinie douceur lundi soir à la Philharmonie de Paris de Piotr Anderszewski. Tout en introspection, en retenue, parfois à la limite de la « grisaille » dans une sélection de douze pièces extraites des œuvres ultimes pour piano de Johannes Brahms, opp. 116 à 119, données dans un ordre dont je n’ai pas encore perçu le mystère de l’organisation, suivies en seconde partie par la dernière sonate pour piano de Ludwig van Beethoven, l’opus 111, plus ample et colorée que les Brahms dans le mouvement initial, avant un retour au sombre caractère des Brahms après l’ariette délicatement chantante, un Adagio parfois à la limite de l’audible, comme si le pianiste polonais jouait pour lui seul une longue plainte morbide. Plus lyrique et comme libérée a été la suite de trois bis enchaînant des pages de Beethoven, Bach et Chopin, surtout ces deux dernières pages dans lesquelles Anderszewski jouait dans son jardin 

Piotr Anderszewski
Photo : (c) Bruno Serrou

Programme testimonial d’une grande intériorité joué avec une extrême sobriété, tout en retenue et en introspection. Tandis qu’il vient de publier l’intégralité des derniers opus pour clavier de Johannes Brahms, qui comptent vingt miniatures regroupées en quatre cahiers composées en 1892-1893, Piotr Anderszewski en a sélectionné une douzaine extraites des quatre opus à son programme, le tout en résonance avec la dernière grande page pour piano de Beethoven, la Sonate n° 32 en ut mineur op. 111, mettant ainsi en regard deux Allemands ayant élu Vienne pour domicile de leur maturité, un « géant » (selon la qualification donnée de Beethoven par Brahms) qui aura plus ou moins bloqué la créativité de son cadet, particulièrement dans le domaine de la symphonie. Aussi, le programme élaboré par le pianiste polonais avait-il toute sa logique et un intérêt indubitable. Les quatre cahiers de pièces pour piano de Brahms ont tous été écrites les étés 1893 et 1894 tandis que le compositeur séjournait dans la ville d’eau d’Ischl dans le Salzkammergut en Autriche. Ces pages intimes aux formes brèves constituées de fantaisies, d’intermèdes, de rhapsodies et d’un caprice, ont les atours d’œuvres-testaments, avec leur expression concentrée, intimiste, douloureuse, et du point de vue pianistique, sont mues par une écriture dense et variée, les harmonies fluctuantes qui suscitent une variété infinie de couleurs, tandis que les dissonances soulignent les méandres de la sombre pensée du compositeur. Anderszewski a entremêlé les quatre opus, commençant par deux Intermezzi de l’op. 119 (n° 1 et 3), puis les deux premiers de l’op. 118, trois (n° 2, 4 et 5), intégrant le Capriccio (n° 3) de cet opus, le troisième Intermezzo de l’op. 117, suivi de la Rhapsodie qui conclut l’op. 119, puis du deuxième des Trois Intermezzi op. 117 avant de conclure sur l’Intermezzo qui clôt le cahier de Six Klavierstücke op. 118. A l’instar de ce qu’en disait Brahms, ces pièces sont sous les doigts d’Anderszewski des « berceuses de la douleur », tant le pianiste polonais en donne des lectures d’une intense émotion, soulignant avec une bouleversante humanité la tendresse, la souffrance comme les mystères qui en émanent de douce mélancolie, comme si le compositeur et l’interprète s’interrogeaient sur le sens de la vie et de ses aléas, digne du « bréviaire du pessimisme » qu’y voyait le critique viennois Eduard Hanslick. Le sentiment de « grisaille » parfois ressenti durant l’exécution de certaines pages que j’évoque dans mon introduction est celle du brouillard ou de la nébuleuse de la pensée du compositeur autant que de l’interprète qui se perd en réflexion poussée dans les abysses de l’âme et qui s’égare comme planant dans l’espace6temps au plus loin du souvenir. Alors, certes, l’on peut relever un manque de relief, de différenciation des voix, une polyphonie serrée, un usage trop systématique de la pédale, d’où aussi le sentiment de « grisaille », mais comment rester insensible devant la profondeur et l’intensité des sentiments évoqués par l’interprète qui fait siens ceux du compositeur dont il est le médium inspiré.

Piotr Anderszewski
Photo : (c) Bruno Serrou

Davantage de lumière dans la dernière sonate pour piano de Beethoven. L’on sait combien Anderszewski a d’affinité avec le Titan rhénan, depuis la publication en 2001 de Variations Diabelli op. 120 contemporaines des deux dernières sonates, version aux contrastes saisissants que les caméras de Bruno Monsaingeon ont captés pour Arte et publiés sur DVD. Un premier mouvement, Allegro con brio ed appassionato lumineux, précédé d’un Maestoso tout en retenue et en hésitation intime, Anderszewski se fait plus élancé, fiévreux, presque conquérant, sans rien de tapageur néanmoins, tandis que, délicatement chantante, la rythmique de l’Arietta est loin de la sérénité insouciante que l’on attend plus ou moins, Anderszewski invitant ainsi l’auditeur à se préparer sciemment à un finale Adagio molto simplice e cantabile aux sombres contours dans le caractère des pages de Brahms, parfois à la limite de l’audible, comme si le pianiste polonais jouait pour lui seul une longue plainte macabre. Impossible de sortir de cette audition indemne de toute interrogation sur la nécessité de la vie, au point d’ailleurs que, apparemment conscient de cette mélancolie déchirante, Piotr Anderszewski a offert sans hésiter entre chaque pièce, un trio de bis plus sereins, de Beethoven, Bach et Chopin…

Bruno Serrou

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire