Paris. Théâtre du Châtelet. Mercredi 28 janvier 2026
Quel
plaisir de retrouver à Paris, quatre ans après sa création à l’Opéra de Nantes,
cette fois Théâtre du Châtelet, le grand œuvre de Philippe Leroux L’Annonce
faite à Marie d’après Paul Claudel dont
on entend avec émotion la voix au début et à la fin du spectacle. Le texte,
immense, du poète dramaturge diplomate qui trouva la foi catholique contre un
pilier de la cathédrale Notre-Dame de Paris, est admirablement servi par la
musique de Philippe Leroux, et l’œuvre bouleverse du début à la fin, mais plus
encore à partir du moment où Violaine informe son environnement qu’elle est
atteinte de la lèpre, après avoir embrassé un lépreux, et plus encore au moment
où sa sœur Mara lui remet son enfant mort en espérant qu’elle lui redonnera la
vie. A partir de ces magnifiques instants l’œuvre atteint un poids
considérable, celui d’un pur chef-d’œuvre. La distribution, la même qu’à
Nantes, est remarquable, dans la fosse, l’Ensemble Intercontemporain, somptueux
(que de beautés dans l’écriture orchestrale de Leroux ainsi que dans la partie
électronique) s’est substitué à l’Ensemble Cairn, et Ariane Matiakh à Guillaume
Bourgogne
Plus de trois
ans après sa création le 12 octobre 2022 à l’Opéra de Nantes (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2022/10/naissance-dun-chef-duvre-lopera-de.html), le Théâtre
du Châtelet, actuellement dirigé par le dramaturge Olivier Py, claudélien
inconditionnel à qui l’on ne peut que formuler sa reconnaissance pour l’heureuse
initiative de la programmation de cette œuvre majeure dans son théâtre de cette
incunable production pour donner la première parisienne de cette partition
majeure du répertoire lyrique du XXIe siècle. Compositeur trop
rare dont les œuvres ont toutes un poids considérable dans la création
contemporaine par leur extrême sensibilité, leur puissante originalité,
Philippe Leroux (né en 1958) compte parmi les créateurs plus significatifs de sa
génération, celle des années cinquante. « Je me souviens du jour où il est
venu se présenter à moi, au conservatoire, me rappelait son maître Ivo Malec en
2006 pour un documentaire produit par l’INA. C’était un très beau garçon, plein
de cheveux bouclés. Une apparition très belle et étrange. Il est arrivé comme
un ange, et il m’a parlé comme il le fait encore, doucement. Avec lui, il faut
toujours tendre l’oreille. » (voir https://entretiens.ina.fr/
Je me limiterai à citer plus ou moins ce
que j’écrivais dans mon compte-rendu de la création de l’œuvre, reprenant
quelques éléments pour contextualiser l’œuvre. Intitulé à l’origine La Jeune Fille Violaine dans sa première
version de 1892, remanié en 1899 puis
en 1948, le « mystère » en quatre actes de Paul Claudel L’Annonce faite à Marie, qui tire son titre de l’annonce
de la maternité divine du Christ à la vierge Marie par l’archange Gabriel,
conte l’histoire de deux sœurs qui se déchirent. Violaine, fille aînée du riche
fermier Anne Vercors, qui, après avoir appris de celui qui l’a abusé antan, le
bâtisseur d’églises Pierre de Craon, qu’il est atteint de la lèpre, lui donne
par mansuétude un baiser sur la bouche et un anneau, ignorant que sa sœur Mara
les voit. Cette dernière harcèle le jeune paysan Jacques Hury, fiancé de Violaine,
et l’informe qu’il est trompé. Fou de jalousie, ce dernier presse sa promise de
se disculper. Ce qu’elle refuse, préférant qu’il la croie coupable et l’oublie.
Violaine finira par mourir sous les coups des accusations de Mara, bien qu’elle
ait sauvé par une miraculeuse nuit de Noël l’enfant que cette dernière faillit
perdre.
Philippe Leroux laisse le texte
s’exprimer clairement, utilisant tous les modes d’expression que le théâtre
lyrique met à sa disposition après cinq siècles d’histoire, du parlé au chanté en
passant par le parlé-chanté et jusqu’au phonème, qui magnifie rythme et prosodie.
Ce « mystère » de Claudel qui décrit la « possession d’une
âme par le surnaturel » selon le dramaturge, est somptueusement mis en
musique par Philippe Leroux dont l’orchestre est empli de sortilèges, de magie
surnaturelle, de timbres et de sonorités continuellement renouvelés et
envoûtants, la musique étant d’une constante originalité. La partition est à la
fois précise, fourmillante, sensible, délicate, ingénieuse, épique, dramatique,
tendre, toujours surprenante. Elle tient de l’irrationnel, de l’onirique, qu’elle
soit instrumentale ou vocale. A l’écoute de ce joyau, il s’avère que le
compositeur était indubitablement fait pour l’opéra, comme le laissait présager
ses Voi(Rex), pour voix, six instruments et dispositif électronique dédié à son
confrère François Paris créé le 20 janvier 2003 à l’IRCAM, et Quid sit Musicus?, pour sept voix, deux
instruments et électronique créé dans le cadre de Manifeste de l’IRCAM le 18
juin 2014 (voir http://brunoserrou.blogspot.com/2014/06/la-somptueuse-enluminure-de-philippe.html),
deux partitions qui constituent autant d’étapes majeures dans un parcours qui
conduisait le compositeur vers l’opéra dont il rêvait depuis quarante ans. Le
passage entre acoustique et électronique est fascinant, le traitement des voix
unique, L’Annonce faite à Marie est l’une de ses créations les plus complexes et originales,
avec cet électronique qui s’intègre à la perfection au sein de l’élément
acoustique sculptant le son instrumental et vocal, donnant un relief
exceptionnel au dessein sonore et dramatique du verbe et de la musique, les
parties vocales, souvent traitées dans le style madrigalesque, instrumentales
et l’électronique en temps réel étant étroitement imbriquées, laissant percer
tout autant l’indépendance et la fusion des voix d’une mobilité perpétuelle grâce
à une écriture serrée au large ambitus, l’individuel et le collectif étant travaillés
sous une forme composite. Les alliages de timbres et dynamique bigarrée qui
émane de l’écriture de Leroux font de cette partition une œuvre de tout premier
plan.
Sur une magistrale adaptation de
Raphaèle Fleury, spécialiste du théâtre claudélien qui s’était déjà illustrée
par son travail sur Le Soulier de satin pour l’opéra de
Marc-André Dalbavie créé au palais Garnier en mai 2021, Philippe Leroux réalise
un pur joyau qui confine au chef-d’œuvre. Ce premier opéra réunit six chanteurs
(deux sopranos, mezzo-soprano, ténor, deux barytons) et neuf instrumentistes
(guitare, piano, violon, violoncelle, flûte, clarinette, trompette, percussion,
clavier), et l’outil informatique en temps réel de l’IRCAM. Deux scènes
magistrales se détachent de l’ensemble où pas une faiblesse n’est décelable du
début à la fin, le duo d’amour Jacques/Violaine du deuxième acte et la lecture
de l’Evangile selon saint Luc énonçant l’Annonciation au troisième
acte. Ainsi, le spectateur, transporté par l’émerveillement qui maintient
continument son attention en éveil, ne voit pas le temps passer, malgré deux heures
trente de spectacle sans entracte, ce qui de plus crée une unité extrême à
l’œuvre entière.
Respirant plus au large sur le
vaste plateau du Théâtre du Châtelet que sur celui du Théâtre Graslin, plus
étroit, la mise en scène de Célie Pauthe, d’une grande efficacité théâtrale
avec des gestes sobres et une vérité dramatique poignante qui se déploie au
sein d’une scénographie de Guillaume Delaveau enfermant symboliquement l’action
dans un cube aux murs gris animé par des projections d’images décolorées de
François Weber qui situent l’action dans un Moyen-Age finissant du temps des
bâtisseurs de cathédrales délicatement souligné par les costumes sobres d’Anaïs
Romand.
Le sextuor de chanteurs, qui
avait participé à la création de l’œuvre, connaissant plus encore qu’il y a
quatre ans parfaitement leur rôle dans lequel chacun est apparu cette fois plus
engagés encore qu’il y a quatre ans tant ils sont apparus plus impliqués encore,
tous imprégnés de leurs personnages, au point de participer totalement à
l’élaboration de cet univers fascinant par une présence scénique et une
virtuosité vocale confondantes. Tous excellent à la fois dans la musique
ancienne et dans la création contemporaine. Fidèle interprète de Philippe
Leroux, voix pleine à l’articulation extrêmement claire, la soprano française Raphaële
Kennedy est une Violaine Vercors déchirante, son engagement est total, d’une
force extraordinaire, d’une bouleversante humanité, perdue et éperdue, et sa
port est magnifique. La soprano états-unienne d’origine portoricaine Sophia Burgos,
voix charnelle et adente, lui donne en Mara une réplique d’une densité
impressionnante, particulièrement dans le somptueux moment d’anthologie qu’est
le récit évangélique qu’elle exprime à la façon d’un madrigal, touche par l’intensité
de son échange lorsqu’elle supplie sa sœur de tenter de ressusciter son enfant.
La mezzo-soprano flamande Els Janssens Vanmunster, directrice artistique de l’ensemble
Mora Vocis, dans le rôle de la mère Elisabeth Vercors, complète le trio féminin
dans un style belcantiste de bon aloi. Dans le personnage de Jacques Hury, le
baryton britannique Charles Rice à la ligne de chant irréprochable, s’impose
face à sa promise Raphaële Kennedy dans l’ardent duo d’amour du deuxième acte, tandis
que le baryton-ténor toulousain Vincent Bouchot, pilier de l’Ensemble Clément
Janequin lui-même compositeur, incarne un lépreux Pierre de Craon écorché et
déchirant, tandis que le baryton marseillais Marc Scoffoni, familier du grand
répertoire lyrique, assume vaillamment le côté paternel du couple parental des
deux sœurs rivales.
Dans la fosse, huit musiciens de
l’Ensemble Intercontemporain (1), qui se substituent à ceux de l’Ensemble Cairn
qui avait assuré la création, servent à merveille l’écriture instrumentale du
compositeur, ses finesses, sa délicatesse, ses splendeurs sonores, son écriture
colorée, ses résonances mystérieuses et ensorceleuses, ses saillies puissantes
et amples, son onirisme captivant, sa prodigieuse fluidité, sa transparence cristalline.
C’est Ariane Matiakh qui assure la mission importante de prendre le relais de
Guillaume Bourgogne pour diriger l’ensemble, ce qu’elle fait avec brio, tant
elle fait sonner la fosse de façon fluide et cristalline, dirigeant l’opéra
avec précision, une maîtrise du temps et de l’espace impressionnante, un sens
du drame et un nuancier infini, le tout magnifié par une électronique d’une
beauté enchanteresse réalisée à l’IRCAM par Carlo Lorenzi et diffusée par
Clément Cerles, outils que le compositeur maîtrise à la perfection.
À noter que, malheureusement, pendant la représentation un public indélicat et bruyant est parti tout au long de la représentation, espérant peut-être assister à un spectacle dans la ligne de la comédie musicale La Cage aux folles présentée pendant la période des fêtes de Noël… Chaque fois que je retourne dans cette salle où j’ai travaillé pendant dix ans, on ne peut que regretter les passages aussi sonores que fréquents du RER, dont les vibrations se font ressentir via les fauteuils, confortables au demeurant.
Bruno Serrou
1) Hae-Sun Kang (violon), Renaud Dejardin (violoncelle), Emmanuelle Ophèle
(flûte), Alain Billard (clarinette), Clément Saunier (trompette), Aurélien
Gignoux (percussion), Dimitri Vassiliakis (piano) et Damiano Pisanello
(guitare, musicien supplémentaire)






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